SOUVENIRS DE LA DIETE DE FRANCFORT
circonstances, et j'en éprouve nn pénible regret, causer une perte de temps; toutefois je n'en suis pas ému à ce point que je veuille porter la main sur l'œuvre à laquelle j'ai voué ma vie.
Messieurs, TEmpire allemand peut être exposé à des dangers qui n'aient pas directement leur source dans notre situation intérieure. L'ancienne Confédération germanique, la Diète de Francfort, reposait elle aussi sur de très valides traités, contre lesquels il n'y avait rien à objecter, et finalement pourtant elle ne résista pas vingt-quatre heures au vent, non pas très fort, de 1848, — je dis de cet orage qu'il n'était pas très fort, parce qu'un étranger ne se trouvait pas derrière le mouvement — 11 n'est pas moins vrai, également, que déjà en 1854 la Confédération eût été rompue, si la guerre de Crimée s'était développée jusque-là que l'Autriche prît parti pour les puissances occidentales (*).
En 1866, la Diète germanique fut dissoute et abolie en fait par la Prusse aux applaudissements de la grande majorité du peuple allemand, parce qu'elle n'avait pas répondu aux espérances que la nation allemande avait mises en elle, parce qu'elle ne satisfaisait pas les besoins de l'Allemagne, et surtout. Messieurs, parce qu'elle ne tenait pas compte des réalités, c'est-à-dire du poids des États particuliers, du poids des dynasties. A cette époque, en 1866, c'étaient essentiellement des scissions dynastiques, encore prédominantes, qui
(^) V, Volame intitulé: M, de Bismarck député^ p. 423: «Dans la question d^Orient (guerre de Crimée) la «force de f2;ravité» de TAutriche (an sein de la Diète) s'est montrée si supérieure à la nôtre que même la conformité des vœux et des dispositions des gouvernements confédérés — avec les tendances de la Prusse ne put opposer à cette force qu'une digue sans consistance. Nos confédérés, presque sana exception, nous ont alors donné à entendre, ou môme franchement déclaré qu'ils étaient hors d'état de maintenir avec nous la Confédération^ si l'Autriche poursuivait sa propre voie, quoiqu'il fût incontestable que le droit fédéral et les vrais intérêts allemands se trouvaient du côté de notre politique de paix . . .•
(Lettre de M. de Bismarck y ambassadevr à St, Pétersbourg^ au ministre deê affaires étrangères de Brusse^ 12 mai 1859,)
divisaient TÂllemagne, — et des mécontentemeots de gouvernements contre gonvemements.
A de telles scissions — soit dit pour le cas on nne situation analogue se représenterait, — vinrent s'ajouter d'autres divisions intérieures, nationales ou internationales, de ces divisions qui pénètrent la nation entière et les États particuliers. Nous n'avions pas alors, en 1866, l'agitation socialiste développée dans .une telle mesure ; nous n'avions pas non plus, poussées à un tel point, la division nationale, la haine entre Allemands et Slaves, chez nous et chez nos amis(*). Il se peut donc que de grands mouvements européens, s'ils surviennent maintenant, soient compliqués de la plus étrange façon par les divisions qui déchirent et désagrègent intérieurement les pays et les peuples.
Je vous rappellerai encore les temps de la première révolution française, — je veux dire l'époque d'il y a cent ans, lorsque Frédéric-le-Grand vivait encore ('); bien peu de gens alors se doutaient que l'Empire allemand dix fois séculaire fût aussi près de sa fin que les événements allaient le prouver. — Les premières guerres françaises, en 1792 étaient soutenues par une idée politique dont il a été dit à tort — mais du moins on l'a dit — qu'elle avait fait le tour du monde^ qu'elle se communiqua au mouvement du monde entier. Cependant c'est exact dans cette mesure que les idées révolutionnaires qu'en 1792 les drapeaux français apportaient à l'étranger: la lutte contre la monarchie, contre le clergé et contre la noblesse, la lutte en faveur du tiers état, — que ces idées furent un puissant levier moral des victoires françaises.
Qui peut vous garantir, Messieurs, que, dans le cas où nous aurions encore une guerre avec le même pays, ne nous serait pas offerte la continuation, en quelque sorte la quatrième partie (^) de la même œuvre, que nous ne verrions pas les
(}) Los empires voisins, amis de TAllemagne.
(») Frédéric II mourut en 1786.
(3) Les trois premiers actes: 1792, 1830, 1848.