SOUVENIRS PERSONNELS
dîs-je, exprimé peut-être plus claîremeut presque qu'il n'était
bon alors. Il s^agissait de questions militaires, et j'avais
dit: € Mettez dans les mains du Roi de Prusse une force
militaire aussi puissante que possible, en d'autres termes:
autant de fer et de sang que possible, alors il pourra faire
la politique que vous désirez; elle ne se fait que par le fer
et le sang,
(Applaudissements à droite,)
Telle est la chose. J'aurais peut-être été compris, si je n'avais pas eu alors trop de rivaux sur ce terrain, c'està-dire pour la reconstitution de l'Allemagne.
(Hilanté.)
Dans cette position (de ministre) je me trouvais donc avoir intimement une intention que je ne pouvais déclarer encore, parce que, si je l'avais fait, je n'aurais obtenu aucun appui ni de la Russie, ni de la France, ni de l'Autriche, ni même de l'Angleterre, — autrement qu'en paroles de la part de cette dernière puissance, et pas même en paroles de la part des autres. — La semence que j'ai soigneusement cultivée, eût été étouffée en germe par une pression combinée de toute l'Europe, qui aurait imposé silence à notre ambition, car personne n'eût, par amour pour nous, rien fait pour la cause allemande, — ni même par intérêt.
Ces considérations étaient déjà les miennes quand je remplissais le poste d'Envoyé de Prusse à Saint-Pétersbourg, d'où j'étais cependant appelé à prendre une part personnelle non seulement à la politique étrangère, mais aussi à la politique allemande de l'État prussien (*); — et j'ai pu là
{}) Déjà, qnaDd il était ministre plénipotentiaire de Prusse à Francfort, M. de Bismarck prenait part à la politique étrangère prussienne, — comme il Pa rappelé, au Reichstag, en 1878 (Vol.VII des Discours, p. 132): — «Je n^étais pas ministre alors (à Pépoque de la guerre de Crimée), mais par la confiance dont le feu roi Frédéric • Guillaume lY m^honorait, je me trouvais en situation de prendre part aux affaires importantes et décisives. ... Le feu Roi me fit appeler de Francfort pour élaborer ici des dépêches dans son propre sens. ...»
Quant à la part très active que M. de Bismarck, pendant son séjour en Russie, prenait à la politique allemande de la Prasse, on peut
observer d'un peu plus près la situation de la Russie par rapport à la Pologne, grâce à la confiance personnelle que feu rSmpereur Alexandre voulait bien m'accorder.
J'acquis la conviction que deux principes exerçaient une action dans le Cabinet russe: l'un, je pourrais l'appeler le principe anti-allemand, qui tendait à gagner la bienveillance des Polonais et des Français, était principalement représenté par le chancelier de l'Empire prince Gortschakoff et, à Varsovie, par le marquis Wielopol8ki(*), — l'autre, qui avait ses principaux points d'appui en l'empereur même et plusieurs de ses autres serviteurs, reposait sur le besoin dé maintenir en toutes circonstances les relations amicales avec la Prusse; — et l'on peut dire qu'une politique amie de la Prusse, anti- polonaise, et une autre politique, amie de la France et polonaise, se disputaient la prédominance dans le Cabinet russe.
Celui qui a lu les discussions (de la Chambre des députés prussienne) au temps dont je veux parier (1863), se rappellera la fameuse convention du 8 février, dite cle serpent de mer» ('), qui, comme l'événement Ta montré, n'eut
on jager par les extraits de sa correspondance diplomatiqae (1859), datés de Saint-Pétersboarg. — Ces extraits ont été traduits à la fin da volume intitulé: M, de Bismarck député,
{}) Dans la discussion (31 mars 1863), à la Chambre des députés, sur le cartel prnsso-russe, relatif à la Pologne, le député Waldeck avait supposé que la Russie pourrait adopter «la politique libérale du marquis do Wielopolski» ; — le ministre- président de Bismarck répondit que la convention prnsso-russe, telle qu^on la supposait, aurait donc en Tavantage «d amener la rupture de la Russie avec la politique -Wielopolski et le parti panslaviste, dont Thostilité envers la Prusse n^était pas douteuse.» (Vol. l«r des DiêcourSy p. 70.)
Le marquis de Wielopolski était censé avoir adressé à PEmpereur Alexandre un Mémoire en faveur des libertés polonaises; la presse progressiste faisait grand bruit de ce Mémoire, sans le connaître autrement que par des on-dit.
(^) tll n^est sorte de falsifications, d'altérations calculées que la presse n'ait essayées, dans le but patriotique sans doute d'appeler l'attention de l'étranger sur les écarts du gouvernement prussien. . . . La dite convention (prusso-russe) remplace aujourd'hui le fameux serpent do mer dans la presse européenne.* (Vol. l«r des Dùcovarê^ pp. 53, 54.