IMPOTS FÉDÉRAUX
Pendant l’éloquent discours que nous venons d’entendre, je me suis trouvé successivement sous diverses impressions : tantôt j'étais entièrement d'accord avec l’orateur sur le but auquel on doit tendre, tantôt nous étions d’un avis différent au sujet des voies qu'il faut suivre pour l’atteindre. Je m'arrête volontiers à la première de ces impressions, mais ne puis pourtant la conserver intacte si M. le préopinant arrive en pratique à cette conclusion que toute aide pécumiaire, maintenant, doit être refusée aux gouvernements confédérés d'abord, au gouvernement prussien en second lieu. Je puis me sentir complétement d'accord avec M. lorateur lorsqu'il rappelle les tentatives que ses amis politiques ont faites au Reichstag constituant, afin d'assurer à la Confédération, par un droit d'imposition plus étendu, une existence indépendante. C’est précisément ce droit d’imposition, cette indépéndance que nous avons en vue aujourd'hui et que nos propositions sont, suivant moi, tout à fait propres à favoriser. Aussi je comprends l'opposition que le projet rencontre au point de vuc où se place l’un des précédents orateurs, l'honorable député du royaume de Saxe, mais je m'explique moins la résistance que cette fraction à laquelle appartient M. le préopinant (!) oppose, presque en principe, à toute augmentation des recettes propres de la Confédération. Qu'une telle opposition s’enveloppe dans une critique des détails du projet, par le fait elle n’en reste pas moins sous cette forme une résistance en principe. Vous êtes d'accord pour ne point nous donner d'argent; celui-ci le dit avec la franchise décidée qui le caractérise, celui-là objecte la forme inacceptable des projets, un troisième allègue le fardeau que ces taxes imposeraient aux pauvres tandis qu’elles ne pèseraient pas, dit-on, sur le riche. Ici je me permettrai de demander à M. le député Becker, qui à réprouvé en termes si éloquents tout ce qui tend à exciter les unes contre les autres les diverses classes de la population, — s'il a fait autre chose lui-même lorsqu’en criti-
1 Nationaux-libéraux,
quant ces impôts, 1l a signalé, d’un côté, la très mince part de contribution qui porte sur les barons de la finance, comme 1il les appelle, dans ces impôts éventuels sur les chemins de fer, et a fait ressortir, d’un autre côté, combien chacun de ces impôts pèse, dit-il, sur certaines catégories de journaliers, voyageant en quatrième classe. M. le député n'a-t-il pas senti qu'en parlant ainsi il faisait précisément ce qu'il a condamné ensuite d’une manière si sévère et si juste ?
Telle a été mon impression, et je voudrais vous prier d'écarter ici ce genre d’argumentation. S'il y a quelques personnes effectivement très riches, je ne puis que regretter qu'il n'y en ait pas beaucoup de cette sorte, car l'impôt sur le revenu produirait alors davantage et nous ne serions pas dans la nécessité d'en venir à imposer les sources des satisfactions matérielles que nous accordons si volontiers aux plus pauvres. Les grandes fortunes sont malheureusement trop rares pour que l'impôt (sur le revenu) donne des produits importants.
Je ne me suis pas bien expliqué comment le préopinant est arrivé à craindre un conflit entre le Reichstag et la Chambre des députés prussienne. Dans toute la diseussion, Jai cherché à soutenir cette idée que les deux Assemblées doivent s’aider mutuellement, j'ai représenté que le Reichstag ne saurait profiter d’une manière abusive, — pour tenir la dragée plus haute au Landtag et aux diverses administrations financières, — de l'avantage d’avoir été mis en possession des sources des impôts indirects les plus aïsément liquides, et qu'il ne doit pas jouer le rôle d’un fils ingrat, que sa mère la Prusse a péniblement enfanté, qu’elle a pourvu de ses propres ressources, et qui lui retrancherait maintenant à elle-même les moyens de subsistance nécessaires; qu'ainsi le Reichstag et le Landtag doivent se prèter une mutuelle assistance en concourant chacun de son côté à mettre les gouvernements particuliers, par l’allégement des contributions matriculaires, et le gouvernement fédéral par tous moyens possibles, — en état de favoriser
les intérêts matériels dans une aussi large mesure que nous le désirons tous.
M. le préopinant nous a encore fait un reproche, à M. le ministre des finances et à moi indirectement, de ce que la situation vraie des finances prussiennes ne nous aurait été connue que présentement, — à moi du moins, comme je l'ai laissé entendre hier, — non pas, sans doute, par le
Mémoire qui vous est présenté, mais pourtant depuis l’ou-
verture du Reichstag. J'ai parlé hier sous l'impression que votre patience à m'écouter s’épuisait; aussi ai-je abrégé, et je puis n'avoir pas été dans plusieurs de mes explications aussi clair que je l'aurais désiré. M. le ministre des finances y a déjà jusquà un certain point remédié aujourd'hui. Il est tout naturel que nous n'ayons pu avoir une Connaissance complète du déficit qu'après la réunion du Reichstag. Ainsi s'explique cette quantité, — on la nommée, je crois, tantôt une averse, tantôt un bouquet, — de projets d'impôts qui sont apparus soudainement, préparés en toute hâte, et que nous présentons parce que, aussitôt que nous avons reconnu le déficit, aussitôt qu'il a été clairement prouvé par les chiffres, nous avons cru ne pas devoir perdre de temps, voulant nous mettre à l'abri du reproche de ne pas avoir fait le nécessaire, en temps utile, pour remédier à la situation. Je ne pense pas que vous puissiez blâmer M. le ministre des finances de s'être flatté, pour lui, plus longtemps que d’autres, de l’espoir qu’une amélioration à venir (dans l'exercice financier) donnerait au déficit un caractère transitoire, comme :1l est arrivé pour d’autres déficits. Vous avez d'autant moins le droit de faire un tel reproche, Messieurs, qu'en réalité il retombe sur vous-mêmes. Un des principaux arguments que vous nous opposez, cest précisément cette 1llusion persistante : «il n’y a pas de déficit sérieux à proprement parler; le déficit n’est pas suffisamment prouvé.» Encore, dans l'exposé si clair de M. le préopinant, se retrouve cet argument que — le déficit doit être plus exactement prouvé par
le témoignage du Landtag prussien; les preuves fournies n’ont pas semblé suffisantes à l’orateur.
Le déficit consiste — ce que je dois faire ressortir encore pour la justification de M. le ministre des finances — en trois parties, que je nommerais volontiers : le déficit du passé, celui du présent et celui de l’avenir. Celui du passé est d’un peu plus de cinq millions. Il provient de causes très honorables, je crois, pour le gouvernement; seulement celui-ci a peut-être poussé trop loin la confiance dans les Corps législatifs qui votent l'impôt; peut-être a-t-1l cru trop aisément que les vides qu'il consentait à faire dans ses propres recettes en vue de la prospérité publique et pour faciliter le développement matériel, seraient remplis par le vote de nouveaux impôts. Le Mémoire prouve que eimq millions et quelque chose de plus, dans le déficit, représentent des recettes que le gouvernement à volontairement sacrifiées pour favoriser le commerce et l’industrie. Il devait espérer qu'on couvrirait volontiers une telle perte sur ses recettes, ne füt-ce que pour ne pas le décourager dans cette voie d’allégements publics. Vous l’avez pourtant découragé, Messieurs; le déficit dans ses recettes n’est pas couvert. Les impôts demandés sur le tabac et sur le pétrole ont été refusés avec l’aide décisive des députés de la Confédération du Nord; c'est au moyen de ces impôts et avec une amélioration espérée dans les recettes, — espérance trompeuse, comme l'événement le prouve, — que le gouvernement croyait pouvoir couvrir ce déficit de cinq millions.
La deuxième partie du déficit, qui appartient au présent, ou, pour parler plus exactement peut-être, au passé et à l'avenir, consiste en deux millions et demi dont le gouvernement s'est chargé, de nouveau, je crois, par ‘des motifs non moins honorables que les précédents: d'abord, pour construire, jusqu'à concurrence de 24 millions de thalers, des chemins de fer qui répondaient aux vœux du pays, sans les satisfaire encore complétement, — ensuite, pour subvenir, avec 40 millions, à la détresse d'une
province (!) et lui fournir l'assistance impérieusement réclamée par les circonstances aussi bien que par les intéressés. L’intérèt de ces emprunts exigera donc une nouvelle dépense de deux millions et demi, pour laquelle vous ne ferez certainement pas de reproches au gouvernement et à l’administration des finances. Cet autre découvert a également pour effet de décourager le gouvernement, de le détourner d’une telle voie à l'avenir, tant que les Assemblées, qui décident des finances de l’État, ne prouveront pas qu’elles sont prètes à accorder les ressources nécessaires pour couvrir les dépenses de cette nature, — et nous prenons bonne note pour l'avenir de ce qui se passe dans le cas présent.
La dernière partie du déficit, telle qu'elle est établie dans le Mémoire, concerne l'avenir, c'est-à-dire l’augmentation de la différence entre les dépenses et les recettes, — augmentation qui résulte de l’affaiblissement des recettes de l’année dernière, et qu'on peut calculer plus grande ou plus petite suivant que l’on a pour l’avenir des espérances plus ou moins couleur de rose et qu'on veut admettre des évaluations plus légères ou plus sérieuses. En tout cas, ce doit être pour une somme importante que la recette moyenne des trois dernières années, eu égard aux diminutions de recettes notoires de l’an dernier, se trouvera au-dessous de celle de la période précédente. Là-dessus je puis malheureusement assurer à M. le préopinant que dans les mois déjà écoulés de cette année, nous n'avons eu qu'une amélioration tout à fait insignifiante, presque nulle, et que même sur quelques points la recette a été inférieure aux précédentes; les tableaux officiels à ce sujet, dont on à signalé l'absence, seront très volontiers communiqués, dans le cas où on le demanderait.
Pour cette autre partie du déficit, je ne puis non plus trouver le gouvernement prussien en faute. Si je n'ai pas connu plus tôt la situation, cest une suite naturelle, d’abord, de cette responsabilité spéciale des divers départe-
1 Prusse orientale,
ments ministériels en Prusse, que vous voudriez, Messieurs, introduire dans les institutions fédérales, c’est aussi une conséquence toute simple des longueurs de temps nécessaires pour que le ministre des finances puisse réunir les données régulières et officielles, à l’aide desquelles 1l aura un aperçu général des recettes et des dépenses, aperçu qui n’est habituellement complet qu'au mois de février, jamais plus tôt, et qui n’a pu l'être, cette année, — pour des raisons que M. le ministre des finances à indiquées, — qu'en mars et en avril, c'est-à-dire lorsque le Reichstag était déjà réuni. Que la faute des diminutions dans les recettes ne soit pas au gouvernement prussien, mais seulement anx circonstances, c'est ce qui ressort, je crois, de la nature même de ces diminutions. Elles résultent en partie de ce que les revenus de la propriété industrielle de l’État se sont ressentis, par contre-coup, du malaise général.
Aux époques où l’on regarde l’état de paix comme mal assuré, où le commerce et l’industrie souffrent, on voit des faits analogues se produire même dans un pays riche et solide comme l'Angleterre, fournissant ainsi la preuve frappante que ce n’est pas, comme le disait M. le député Waldeck, l’épuisement de la richesse, mais uniquement la stagnation des affaires qui est cause de la diminution des produits de l'impôt. Cette stagnation a pour effet que les produits des établissements industriels appartenant à l’État et des mines qu'il exploite pour son compte, trouvent moins d'écoulement et ne sont pas achetés, — que les chemins de fer de l'État transportent moins de voyageurs ct de marchandises, — que les forêts de l’État livrent moins de bois de construction, parce que la bâtisse ne marche pas, et moins de bois à brûler, parce que le commerce est arrêté. A tous ces effets d'une cause générale l'administration prussienne des finances ne pouvait remédier, pas plus qu’elle ne saurait les prévenir, et je ne pense pas que les reproches assez durs qui ont été adressés à M. le ministre des finances de ce côté (la Gauche), puissent être trouvés justes si l’on tient compte des faits que je viens d’alléguer.
C’est ce déficit, d’une existence assez réelle pourtant, que vous demandez qu'on prouve encore plus positivement avant que vous allouiez quelque chose pour le combler. Vous critiquez chacun des impôts en particulier et vous objectez que les projets ont été préparés à la hâte. Mais où done les ministres pourraient-ils prendre le temps de travailler autrement qu'à la hâte? Depuis le commencement de décembre (jusqu'à cette époque la maladie m'a forcé de rester en congé), je crois qu'il ne s’est pas écoulé un seul jour où je n'aie été obligé de me rendre au sein d’une assemblée délibérante et d'y rester, que ce füt la Chambre des Députés, la Chambre des Seigneurs, le Conseil des ministres, le Conseil fédéral douanier, le Conseil fédéral ou le Reichstag; — oui, je crois que, littéralement, il ne s’est pas écoulé un jour où je n’aie été occupé de cette façon. A côté de cela, j'ai à traiter les affaires courantes, comme chacun des autres ministres.
M. le ministre des finances, de son côté, est obligé durant tout l'hiver d'assister, avec une grande partie de ses collaborateurs les plus capables, ceux-ci faisant fonctions de commissaires, — d'assister aux discussions du Landtag; sil peut à peine trouver le temps et le repos d'esprit nécessaires pour prendre part aux délibérations de ses collègues, tant que les Chambres sont réunies, — où trouverait-1l les forces de travail pour la longue préparation et pour la complète étude, à tous les points de vue, des projets de lo1? En face d’un déficit qui se déclare aussi subitement que celuici, je crois que nos fonctionnaires, si éminemment capables, ont fait quelque chose d’extraordinaire comme travail quand ils ont pu préparer ces projets de loi en si peu de temps. Dans mon opinion, vous devriez, Messieurs, au lieu d’en critiquer les détails, reconnaître la peine et le mérite de ce travail. Il est infiniment facile, en vérité, de dire au contribuable : «Vous payez trop», — et combien est-il disposé à le croire, celui que frappe l'impôt! Surtout chaque nouvel impôt a quelque chose d’étonnamment désagréable pour ceux qui doivent le payer ou seulement l’avancer. Il est si aisé de
faire appel à ce sentiment qu'on devrait absolument s’en abstenir.
Je ne puis me figurer que chacun de ces divers impôts pèche par de tels défauts qu'il en devienne inacceptable, ct que ces défauts ne puissent être corrigés par des amendements; — ce que, d'aucun côté, on n’a essayé de faire. Un rejet absolu de tous les projets de loi me ferait supposer forcément un parti-pris en principe, dont la tendance est de refuser de nouveaux impôts, tout au moins de ne pas les accorder maintenant. Que le moment ne soit pas encore venu, réellement, de les accorder, c’est une question qui dépend tout à fait de votre jugement et de votre appréciation. Comme Chancelier fédéral, ainsi que je vous l'ai déjà expliqué, je n'ai pas besoin d'obtenir de vous aucun argent; — pour ce qui regarde la Confédération, toute dépense est couverte; — mais comme Président du conseil des ministres de Prusse, et afin de sauvegarder ma responsabilité vis-à-vis du Landtag, je dois pouvoir prouver que j'ai essayé d'obtenir par d’autres moyens que ceux-là seuls dont les Chambres prussiennes ont la disposition, les fonds nécessaires pour suffire aux besoins de l'État. Il me faut donc ou votre consentement aux impôts ou votre quittance, en quelque sorte, c'est-à-dire la preuve que vous ne voulez rien accorder, — pour que je puisse avec cette quittance me justifier devant le Landtag. Autrement, — si j'avais négligé de me pourvoir ainsi auprès de vous, je croirais être exposé à ce que les Chambres me rendissent responsable et m'adressassent ce juste reproche: « Comment avez-vous pu négliger de faire au moins un effort près de la Confédération qui dispose des impôts les moins lourds à porter, pour nous délivrer d’une calamité comme cette alternative de devoir ou renoncer à des dépenses utiles, ou acheter au prix d’onéreux sacrifices les moyens de les faire? »
Mon espérance d'obtenir de vous le vote d’un impôt quelconque s'étant beaucoup affaiblie, j'ai considéré du moins comme mon devoir de constater un fait, c'est que nous avons franchement et sincèrement fait des efforts pour avoir
ici l'argent qui nous manque et qu’en réponse à nos demandes, nous avons reçu de vous soit de très intéressantes dissertations sur des questions constitutionnelles, soit une critique, — en partie fondée, en partie moins juste, à mon sens, — des différents projets d'impôts et de la manière dont M. le ministre des finances à rempli sa tâche, — mais pas même assez d'argent pour qu'on puisse en faire un sou vaillant. Cette triste conviction est tout ce que j’emporte d'ici. Des discours prononcés jusqu'à présent je tire, non pas une recette positive pour nous procurer de l’argent tout de suite autrement que par nos projets d'impôts, mais seulement des indications générales d'économies à faire. Est-ce dans le budget prussien ou dans le budget fédéral que ces économies devraient être faites? Je n’ai rien entendu de précis à cet égard, sauf certaines paroles relatives au budget militaire, sur lequel on est encore revenu aujourd'hui. J'ai déjà dit hier que le budget militaire est fixé par une loi, constitutionnellement, et qu'on ne peut y toucher pendant plusieurs années encore. Vous me répondrez qu'avec de la bonne volonté de part et d'autre cette serrure se laisserait ouvrir. Outre qu'il reste à savoir si une telle bonne volonté existe, la question est essentiellement plus politique que financière. On s’est reporté — je crois que c’est le second orateur qui à parlé aujourd’hui — au programme électoral de 1860: le programme de la politique à bon marché, qui réduisait à deux ans la durée du service sous les drapeaux. Eh bien, Messieurs, par le fait, la durée du service actif, dans la majeure partie de l’armée fédérale, dès à présent n’est que de deux ans et demi, car on ne peut suffire à l’entretien de l’armée avec les allocations actuelles du budget fixe qu’en accordant des congés dans une si large mesure que le temps de service se trouve réduit en réalité à deux ans et demi. L/administration militaire, dans la pénurie où elle se trouve en face des besoins créés par le perfectionnement de l'artillerie pour les nouvelles fortifications, nécessité dont il n’a pas été tenu compte lors-
qu'on a établi le budget five, — recourrait d'elle-même, vous
pouvez en être certains, à ce minimum de deux ans de service, si elle pensait que sa responsabilité pour la sûreté du territoire permit une telle réduction.
J'ai déjà fait entendre hier, Messicurs, que je trouve réellement dur d'exiger de quelqu'un qu'il continue d’administrer les affaires de l'État, — et cest, Je crois, ce que vous attendez de moi, — quand on lui refuse en même temps les moyens de remplir sa tâche. Hier aussi, je disais que cette critique effective de votre part, qui consiste à nous retirer les moyens indispensables pour gouverner, n’est justifiable que si vous êtes prêts à prendre ma place et à continuer vous-mêmes d’administrer avec ces ressources que vis-à-vis de moi vous déclarez être suffisantes. Quand vous vous tiendrez à cette place où je suis, Messieurs, je veux voir alors celui de vous qui aura le courage de prendre la responsabilité du désarmement de notre pays en ce moment et d'enlever à la nation cette garantie de la paix qui réside en sa propre force. Il à été dit dans un autre pays, — d’une place officielle(!): — «La paix de l'Europe repose sur l'épée de la France». Je m'en réfère littéralement à ces paroles pour ne rien dire moi-même sur un sujet dont je parle très peu volontiers; mais que ces mêmes paroles soient applicables à tout État, que tout État jaloux de son honneur et de son indépendance doive avoir aussi conscience que sa paix et sa süreté reposent sur sa propre épée, — je pense, Messieurs, que là dessus nous serons tous d'accord.
Quand à la façon de l’épée et au prix qu’elle peut coùter, c'est une question à laquelle je ne saurais pourtant pas laisser l’élément civil répondre tout seul; peut être devriezvous, aussi, Concéder à une autorité considérable et reconnue comme est l'administration militaire prussienne, à cette autorité si patriotique et si économe, — quelque droit de prononcer sur une telle question. Je vous prierai done de né pas compter ces indications d'économies à faire sur le
1 Discours du maréchal Niel, ministre de la guerre, au Corps législatif français, le 22 mars 1869.
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budget militaire au nombre de celles dont je puis prendre note sérieusement. Un des moyens je crois, de déguiser, en toute affaire qui se présente, le simple «je ne veux pas» cest de dire: «je veux bien, mais non pas comme vous demandez; je voudrais bien, si c'était autre chose»; — en d’autres termes, c'est ce qui s'appelle donner à quelqu'un un mandat payable la semaine des quatre jeudis. Il ne me reste plus qu’à faire encore une fois appel, — non à votre patriotisme, — mais à votre équité, en vous priant de vous bien persuader au moins que le gouvernement prussien n'aura pas la responsabilité de la situation dans laquelle il doit se trouver l’automne prochain vis-à-vis du Landtag, — en vous priant aussi de me rendre ce témoignage que j'ai lutté consciencieusement pour obtenir de l'argent de vous, — et j'attends le même témoignage dans les Chambres prussiennes de la part de ceux d’entre vous qui en feront partie. M. le préopinant a déjà émis l’opinion que le Landtag pourrait être, cette année, convoqué plus tôt que d'habitude; je suis tout à fait de cet avis et même très tenté de proposer la convocation immédiate des Chambres. C'est une lourde responsabilité que nous assumerions si, dans l’état de déficit que nous vous avons exposé, nous voulions rester six mois, jusqu'à la fin de l’année, sans réunir le Landtag. 11 sera peut-être nécessaire aussi, cette année, de convoquer de nouveau le Reichstag. ur tout ceci cependant je ne peux rien dire aujourd'hui par anticipation; car le fait, présumable maintenant, que vous refuserez d’accorder quoi que ce soit, que vous rejetterez tout compromis possible, que vous le rejetterez en principe, me place dans une situation si inattendue et sur laquelle j'avais si peu compté que je ne sais pas encore les décisions qui seront prises à ce sujet du côté de la Présidence, et ne puis qu'indiquer en attendant les possibilités dans la limite desquelles ces décisions pourront être prises, tout en étant hors d'état de vous faire aucune déclaration positive, aucune promesse précise. Les propositions que nous apporterons au
Landtag, si nous le convoquons bientôt, ne seront encore 20*
sans doute que des projets préparés à la hâte; et l’on dira de nouveau «pourquoi nous soumettre un travail si précipité?» et l’on se prévaudra des mêmes objections. Après tout, Messieurs, ultrà posse nemo obligatur; sans votre aide nous ne pouvons avoir d'argent; cela nous est constitutionnellement impossible; si vous voulez refuser au pays les ressources dont le peuple a besoin pour que ses affaires soient menées à bien, alors, Messieurs, je ne veux pas dire que vous portez atteinte à la Constitution, mais vous compromettez les intérêts du peuple que vous représentez; — et qu'ensuite vous puissiez réellement exiger de quelqu'un qui avec fidélité au devoir se dévoue à une tâche difficile, comme celle que vous me demandez de remplir, — exiger de lui qu'il conserve son poste dans le ministère prussien, c'est une question à laquelle je vous laisse le soin de répondre vous-mêmes.
Dans la même séance le comte de Bismarck eut encore l’occasion de prendre la parole pour rectifier une assertion du député Dr Lœwe; — il dit:
M. le préopinant semble s'être senti surtout et personnellement touché par ce que j'ai dit hier du pouvoir victorieux de l’éloquence. Il n'avait pas besoin, je crois, pour aider encore aux dons remarquables qui lui ont été accordés sous ce rapport, d'y allier à si haute dose l'élément que j'ai considéré comme indispensable au talent de l’orateur: c'est-à-dire la poésie; cependant il n'a pas dédaigné de le faire, en m'attribuant des choses que je n’ai dites de ma vie, hier moins que jamais. Je fais appel à tout l’auditoire: me suis-je laissé aller à une critique, surtout à une malicieuse et hostile critique du parlementarisme? Au contraire, si je dois croire ce qui n’est rapporté, j'aurais été mal compris de ce côté e1 (la Droite) à tel point qu'on y a trouvé que je m'étais exprimé d’une façon trop favorable et trop complaisante pour cet autre côté (la Gauche).
Il m'est sans doute bien permis de faire remarquer à M. l’orateur que j'ai témoigné hier sans détours ma pleine
bonne volonté d'examiner avec vous quel est le point juste où doit être placé le centre de gravité parlementaire, aussitôt que cela serait possible sans avoir à faire un marché de do ut des; j'ajoute que dans tout ce que j'ai dit, à cette place, au Reichstag, je n’ai jamais renié ma conviction à cet égard, ma sincère volonté de marcher avec notre système constitutionnel, et que si ses empiétements, — car à mes yeux ce sont aujourd'hui encore des empiétements, — ont trouvé en moi, dans une autre enceinte, l'adversaire le plus ferme et le plus constant, cette résistance me paraît conciliable parfaitement avec ce que je viens d’attester encore une fois. J’ai appelé l'attention, prématurément peut-être, sur les difficultés qu'on se créerait à rendre trop fort le pouvoir parlementaire, — je crois que j'ai dit: «à placer une trop forte dose d'influence dans le Parlement». De là pourtant au parlementarisme même, à une attaque, voire à une critique de ce régime, il y a encore loin. Allécuant aussi les objections qui pourraient être élevées, j'ai exprimé la crainte que ce régime ne nous conduisit au dilettantisme en politique, vu que dans une assemblée qui ne se trouverait réunie en moyenne que quatre mois de l’année, — et c'est à peu près la durée des sessions du Landtag prussien, dont je parlais en première ligne, — la continuité des affaires se perdrait et que cette assemblée serait réduite nécessairement à s'occuper des affaires d'une manière pour ainsi dire sporadique, subordonnée aux désirs et aux possibilités du moment. C’est là ce que j'ai cru pouvoir nommer dilettantisme. Nous irions, selon moi, au devant de ce danger, si nous placions #'op fortement, et comme on ne l’a point fait jusqu'ici, le centre de gravité dans le Parlement. J'ai assez de confiance dans le sentiment d'équité et la bienveillance de M. le préopinant pour espérer qu'il voudra bien relire mon discours d'hier; j'ose le lui demander comme une marque d'estime, afin qu'il se persuade luimême qu'aujourd'hui il à été injuste envers moi. L'orateur est revenu sur les affaires militaires, sur les économies qu'on pourrait y réaliser, — et il à quitté la tribune après
avoir fait entendre son cœæterüm censeo sur ce sujet. J’accepterais, quant à moi, la garantie que M. le préopinant semble être prêt à offrir personnellement pour notre sûreté nationale en cas de diminution de nos forces défensives, si je croyais qu'une armée ennemie victorieuse püt être arrêtée à la frontière par la puissance de l’éloquence. J’ai bien entendu conter quelque chose d’analogue des anciens temps: — un jour que Rome était menacée; mais elle avait affaire à des peuplades très peu civilisées, qui se laissaient renvoyer à si bon marché.
Il faut que j'engage encore une fois à ne pas répandre dans le public l’opinion que les dépenses pour l’armée sont improductives; je suis convaincu d’ailleurs que ces Messieurs (de la Gauche) ne chercheraient pas si souvent à ébranler l'édifice s'ils n'étaient parfaitement sûrs de ne pas l’abattre. Improductives dans la mème mesure que l’armée sont par exemple les digues qui protégent les terrains bas contre l’inondation. Épargner sur les frais de leur entretien, c'est une économie qui pourrait coûter cher; de même pour les dépenses que nous économiserions en réduisant le service à 2 ans au lieu de 2 ans !/,; — M. le préopinant a accordé lui-même qu'au commencement d’une guerre il serait possible ainsi qu'il y eût des revers; — ces revers du commencement pourraient déjà coûter beaucoup plus que de longues économies ne rapporteraient. Et si ces revers allaient jusqu'au prélèvement de contributions de guerre, une telle charge, Messieurs, pourrait ètre tout autre chose sans doute que «cet impôt insupportable» qui pèse maintenant sur le peuple. C’est pourquoi je pense que c’est à tort qu'on regarde ici l’armée comme quelque chose d’improductif. De même qu'un toit nous abrite contre l'orage, qu’une digue nous défend contre l’inondation, précisément ainsi notre armée protége dans toute leur étendue l’activité et la production de notre pays.
Puisque j'ai la parole, je me permets de faire en passant une observation personnelle et de me défendre de toute solidarité en ce qui concerne un article quelconque de jour-