I. CHAMBRE DES SEIGNEURS
Discussion de l’Adresse. — Sur la motion du comte d'Arnim-Boytzenbourg, la Chambre avait résolu de répondre par une Adresse au discours du Trône, Le projet d’'Adresse rédigé par la commission applaudissait aux glorieux succès que l’armée prussienne venait d'obtenir dans la guerre contre le Danemark (1), — considérait ce triomphe comme le premier fruit de la réorganisation de l’armée, accomplie par. le gouvernement malgré l'opposition violente contre laquelle il avait eu à lutter depuis trois ans, — exprimait le vœu que le nouvel ordre de choses introduit dans la Schleswig-Holstein répondit en même temps aux intérêts de la Prusse, à ceux de l'Allemagne et des Duchés, — et, tout en souhaitant la fin du conflit avec la Chambre des Députés, affirmait l'absolue nécessité d’un gouvernement fort — pour l'indépendance
1 La guerre avait été faite dans l'intervalle d'une session à l’autre. On sait que l’armée prussienne prit la principale et la plus glorieuse part à l'exécution fédérale dont la Prusse et l'Autriche s'étaient chargées de concert. Le 30 octobre 1864, la paix fut signée; le Danemark cédait à la Prusse et à l'Autriche les duchés de Schleswig, de Holstein et de Lauenbourg, — que les deux puissances cessionnaires convinrent d'administrer en commun jusqu'à ce qu'il fût statué sur la possession définitive de ces duchés.
de la Prusse, pour sa position de grande puissance et pour la prospérité du pays.
Dans la discussion de ce projet d'Adresse (séance du 25 janvier), le ministre-président de Bismarck prononça le discours suivant:
Je dois exprimer d’abord à MM. les membres de cette Chambre qui ont proposé l’Adresse et aux orateurs qui l’ont défendue, mes remerciments pour la bienveillance avec laquelle les actes du gouvernement dans leur ensemble sont jugés par eux. Je me permettra, d'accord en ceci avec l’opinion de la majorité de la Chambre sur le conflit intérieur, d'ajouter quelques paroles qui ne seront pas nouvelles pour vous, mais qui, obscurcies comme elles l’ont été par des altérations, ue peuvent être répétées trop souvent. La base de la vie constitutionnelle, c’est partout 1e compromis. Cette base, la Constitution prussienne l'indique d'autant plus nécessairement que, différente en cela de plusieurs autres Constitutions, elle exige aussi pour ce qui concerne le budget, l'accord des trois pouvoirs législatifs. Il est vrai que par rapport au budget ces pouvoirs, placés les uns à côté des autres, ne sont pas absolument égaux, mais ils ont des droits également absolus. La Constitution n’oblige aucun d'eux à se subordonner aux deux autres ou à l’un des autres. Elle ne confère pas non plus le droit à l’un des pouvoirs de dire un Sic volo, sic jubeo, devant lequel les autres pouvoirs auraient à s'incliner.
Quant au moyen facilement imaginé de terminer le conflit entre les deux Corps du Landtag, et qui consisterait en ce que le gouvernement dût s'imposer l'obligation de rétablir l'accord entre les deux Chambres par la nomination de nouveaux membres de la Chambre des Seigneurs, lorsque celle-ci ne s’accorderait pas avec la Chambre des Députés, — je le regarde comme inconstitutionnel, parce qu'il est contraire à l'esprit de la Constitution. Il mène au système de la Chambre unique, dont l'équivalent serait de vouloir en principe une Chambre haute constituée de telle sorte quon ne püt imaginer un désaccord entre elle et la Chambre basse; il mine complétement l'institution
d'une Chambre des Seigneurs, d’une première Chambre, d’une Chambre haute, quel que soit le nom qu’on lui donne, — qui doit être le soutien d'une politique que les opinions du jour n'entrainent pas trop aisément et former le régulateur et le lest du navire parlementaire.
L'expérience que pourrait tenter un ministère pour mettre d'accord, par la nomination de nouveaux membres, une Chambre des Seigneurs opposante avec une Chambre des Députés libérale, la même expérience devrait ensuite ètre répétée par un ministère conservateur pour satisfaire une Chambre des Députés conservatrice, — et qu'une Chambre des Députés puisse être un jour conservatrice, rien n'exclut cette possibilité; — mais si alors la majorité dans la Chambre des Seigneurs était libérale, il faudrait donc compléter cette Chambre dans le sens opposé; le nombre de ses membres s'augmenterait ainsi outre mesure, et la Chambre des Seigneurs ne serait plus qu'une ombre de celle des Députés, ce qui est contraire à l'esprit de la Constitution. Celle-ci, je le répète, indique nécessairement, dans un pareil désaccord, la voie des compromis. L'autre Chambre a abandonné cette voie en prenant sa décision du 22 septembre 1862, décision dont l'exécution était simplement impossible. Je ne veux rien dire de tout ce que le ministère qui nous a précédés à fait en 1860 dans cette affaire; il est certain seulement que le ministère actuel, au moment où il prit le pouvoir, a trouvé le confit dans une phase telle qu'il ne pouvait plus le terminer à l'amiable qu'en exécutant une décision parlementaire impossible, non seulement impossible parce que le budget de 1862 rejeté dans ses parties essentielles, était déjà dépensé, mais encore impossible parce que ce vote de la Chambre exigeait du gouvernement qu'il licenciât l’armée. La même impossibilité dure encore, ainsi que le discours du trône l’a constaté.
Je suis particulièrement reconnaissant à MM. les auteurs de la proposition de l’Adresse des ménagements avec lesquels ils ont touché à la politique extérieure. Tout
homme d’affaires pratique connaît les raisons qui dissuadent de donner de la publicité à des négociations encore pendantes, publicité aont les inconvénients sont ou de fixer prématurément le but particulier de l’une des parties sans le consentement de l’autre, ou de jeter un faux jour sur ce but aux yeux des autres puissances mêlées à la négociation.
Veuillez, Messieurs, être assurés que dans les négociations en cours (!) les intérèts de notre pays sont fermement défendus, et je puis dire avec certitude que le sang prussien n'aura pas inutilement coulé.
Du côté libéral on nous à reproché, en critiquant la politique extérieure, — reproche que l’on nous fera probablement aussi dans l’autre Chambre, — d’avoir rendu plus difficile la future organisation politique des Duchés en nous engageant dans une alliance avec l'Autriche. Je crois, Messieurs, que l'utilité de cette alliance durant la période qui vient de s'écouler sera mise clairement en lumière par l’avenir, mieux que ne l'ont fait jusqu'ici les événements, pour autant qu'ils sont connus, mieux aussi que je ne suis MOImême en état de le faire aujourd’hui. Je me permets, en attendant, de faire remarquer, que si nous ne voulons pas suivre la route où nous sommes entrés, 1l ne nous reste pas d'autre voie régulière que la guerre fédérale. Cette guerre a été recommandée, avec plus ou moins de variations sur la manière dont elle devrait être engagée, et par le fait on l'a essayée inutilement. Il est évident que l'Autriche aurait pris part à une guerre fédérale non seulement comme simple confédérée, mais comme puissance-présidente, et qu'à côté de l'Autriche, et plus décidément qu’elle, la majorité de la Diète aurait influé non seulement sur la conduite de la guerre, mais surtout aussi sur le sort définitif des Duchés.
1 Ces Négociations avaient pour but de statuer définitivement sur le régime qui serait établi dans les Duchés cédés par le Danemark; — elles aboutirent, la même année (14 août 1865), à la convention de Gastein qui attribuait l'administration du Schleswig à la Prusse et celle du Holstein à l'Autriche.
Que nous eussions eu à attendre de cette majorité plus d'égards et de bienveillance pour les intérêts prussiens, que de la part de l'Autriche notre alliée, les membres de la Chambre qui nous ont fait le reproche auquel je réponds, — sans doute ne l’affirmeraient pas eux-mêmes. Je crois qu'ils ne nous font un tel reproche que de façon à n’en pas tirer jusqu’au bout les conséquences, et qu'ils ne se rendent pas bien compte des résultats qui étaient inévitables, si nous avions suivi leurs conseils. La pensée que la guerre que nous venons de faire, aurait dù être faite, en repoussant l'alllance autrichienne, par la Prusse isolée, nous transporte dans un champ de politique conjecturale, où ma position officielle m'empèche de mettre le pied. Une chose certaine seulement cest que nous n’aurions pas obtenu l’assentiment des gouvernements confédérés de l'Allemagne pour une pareille guerre faite sans l'Autriche, qu’ainsi nous n’aurions pu nous appuyer, en dehors de l’armée prussienne, que sur des éléments qui, ou bien contre le gré de leurs gouvernements, ou, en tout cas, sans le consentement de ceux-ci, se seraient joints à nous, mais n'auraient pas été certainement des troupes régulières.
Si je me borne à ces quelques indications sur un sujet qui intéresse essentiellement tous les esprits à l'heure qu'il est, veuillez n'y pas voir un manque de confiance dans votre conformité de vues avec le gouvernement, mais la réserve nécessaire que la publicité m'impose d'observer.
Deux membres de la Chambre des Seigneurs, MM. de Below et de Frankenberg, avaient fait une motion qui invitait le gouvernement à prendre des dispositions par voie législative pour que le droit commun fût maintenu à l’égard des délits de parole qui pourraient être commis dans la Chambre des Députés. — M. de Waldaw-Steinhævel proposait, par un amendement à cette motion, que l’on appliquât simple-
ment les lois existantes, sans recourir à de nouvelles dispositions législatives, attendu que la Ccrstituticn n'avait pas établi l'impunité pour ces abus de la liberté de la parole
La motion et l'amendement furent discutés par la Chambre des Seigneurs dans la séance du 14 juin. Le ministre-président de Bismarek fit à ce sujet la déclaration suivante:
Je dirai quelques mots seulement sur la position que le ministère prend dans cette question. Le gouvernement du Roi est d'avis en principe qu'un privilége de l’insulte et de la calomnie ne peut exister en Prusse, ou qu'il ne peut être souflert qu'aussi longtemps que la loi morale est assez forte pour empêcher l'exercice d’un tel privilége. Mais en même temps le gouvernement est frappé de l'insuffisance de ces prémisses, et pense qu'il doit se poser cette question: un pareil privilége existe-t-11 ou non? il existe ct qu'on en use, je n'ai pas besoin de démontrer qu'il est contraire à la justice, à la raison, à la dignité du pays. J’accorde volontiers que jusqu'à ce jour en interrogeant l’expérience pour savoir si les tribunaux reconnaissent l’existence d’un pareil privilége, on n’est pas arrivé à recueillir des données assez concluantes. T/amendement présenté par M. de Waldaw révoque en doute l'existence légale de ce fâcheux état de choses, et s’en remet au gouvernement du soin d'examiner de plus près et plus sûrement qu'il wa été fait jusqu'ici, la question de savoir si les Cours de justice interprètent la Constitution en ce sens qu'il y ait impunité complète pour les injures et pour les délits de paroles qui peuvent être proférées et commis à la tribune.
Le gouvernement du Roi est prèt à s'engager dans cette voie. S'il ressort de son enquête que, par suite des arrêts qu'ont rendus les tribunaux du Roi, l’odieux privilége dont nous parlons existe en réalité, le gouvernement S'efforcera de sy opposer par toutes voies légales, den amener l'abolition, et il espère alors que ses efforts trouveront l'appui de cette Chambre.
IL CHAMBRE DES DÉPUTÉS
Situation des ouvriers (Affaire de Waldenbourg). — Un projet de loi relatif au droit de coalition avait été présenté à la Chambre par le député Schulze-Delitzsch et plusieurs membres du même parti (progressiste). Dans la séance du 11 février 1855, la Chambre discuta le rapport de la commission sur le projet de loi. :
Le ministre-président de Bismarek prit la parole, à la fin de cette séance, et dite
Pendant que je m'étais absenté de la séance pour quelques instants, on à parlé, me dit-on, de l'affaire de Waldenbourg (1) et de l'enquête faite par une commission que le gouvernement avait envoyée sur les lieux. Les résultats de cette enquête seront publiés de la manière la plus complète et probablement avant peu. Je me félicite de pouvoir dire dès aujourd'hui que les plaintes des ouvriers, plaintes n'ayant pas pour objet les souffrances générales de la condition des plaignants, mais spécialement dirigées contre la fabrique qui les occupe, se sont trouvées en majeure partie sans fondement, et que dans la fabrique Reichenheim les ouvriers sont traités d’une facon bienveillante. Quant à la question soulevée en mon absence, c’est-à-dire celle de savoir d’où proviennent les ressources qui ont servi à assister un certain nombre de tisserands de Silésie, je répondrai que ces secours, donnés à une «association-productive» très restreinte et créée à titre d'essai, ont été fournis par Sa Majesté le Roi sur sa propre cassette.
1 Waldenbourg, ville de Silésie, Fabriques et houillières; cellesci sont considérables et occupent près de 7000 ouvriers.
Dans le cours de la discussion, et pendant que M de Bismarck était absent de la Chambre, le député Reichenheim, celui-là même qui s'était entendu défendre comme fabricant par le ministre-président, revint avec beaucoup d'aigreur sur l'affaire de Waldenbourg. 1l raconta que le ministre-président, au refus de son collègue, le ministre de l’intérieur, avait présenté lui-même au Roi une députation des ouvriers de Waldenbourg, qualifia cette présentation de pouf politique, prétendit qu'on avait ainsi ,abusé de la majesté royale“, blâma enfin l'avance de 12000 thalers faite sur la cassette du Roi pour la création d'une association ouvrière. — Le ministre du commerce, comte d'Itzenplitz repoussa énergiquement les attaques dirigées contre le ministre-président, en l’absence de celui-ci.
Dans la séance suivante (15 février) M. de Bismarek répondit ainsi lui-même à ces attaques :
Je vous ai dit, Messieurs, que les procès-verbaux de la commission d'enquête envoyée à Waldenbourg allaient être publiés. Un malheureux penchant à l’impartialité et à la politesse m'a fait ajouter à cette déclaration quelques paroles pour rendre justice à la fabrique de M. Reichenheiïm. Ce député les a prises comme point de départ d’une attaque personnelle dirigée contre moi et ensuite contre les ouvriers qui se sont plaints. Pour ma défense je suis obligé, en anticipant sur cette publieation que je vous ai annoncée, de raconter aussi de mon côté comment il s’est fait que les ouvriers de Waldenbourg aient obtenu une audience de Sa Majesté. Trois de ces ouvriers, mandataires d’environ deux cents autres qui avaient confirmé ce mandat par leurs signatures, ont d’abord adressé à $. M. le Roi une supplique où ils demandaient d'être reçus tous les trois, comme députation des ouvriers de Waldenbourg, pour déposer leurs griefs sur les marches du trône. Avant de prier Sa Majesté d'accorder cette audience, j'ai dû m'informer de la réputation des pétitionnaires et j'ai fait écrire à ce sujet au ZLandrath (1). J'ai reçu un témoignage satisfaisant : ces trois ouvriers, a-t-on répondu, sont irréprochables. En même temps le Landrath adressait un
1 Landrath. Ce fonctionnaire a une situation administrative analogue à celle des sous-préfets français.
rapport sur ce même sujet au ministère de l’intérieur, d’où il lui a été répondu, comme :il en était réellement, que le ministre de l'intérieur était complétement étrancer à cette affaire, qu'il ne l'avait point soulevée et. qu'il n’était pas dans l'intention de recevoir les députésouvriers. C'était d'autant plus naturel que, malgré les rapports les plus intimes comme collègues, nous n'avons pas, entre ministres, l'habitude de nous communiquer les pièces administratives reçues par chacun de nous, et que cette affure de Waldenbourg ressortit proprement au ministre du commerce et non pas à celui de l’intérieur. C’est ainsi que s'explique un incident auquel le député Reichenheim, — d'après ce qu'on m'a rapporté de ses paroles, car je n'ai pas encore lu les comptes-rendus sténographiés, — à ajouté une grande importance.
Pour vous mettre à même de juger si la pétition était de nature à procurer aux gens qui l'avaient signée l’accès auprès du Roi, je me vois forcé de m'étendre sur le contenu de la pétition elle-même et d'anticiper ainsi, de mon côté, sur la publication des pièces de l'enquête.
Vous me rendrez le témoignage que je n'ai pas provoqué cette discussion, mais que ce sont les paroles de M. Reichenheim qui m'y contraignent, et je tâcherai, en donnant lecture de la pétition, de retrancher tout ce qui pourrait être blessant pour lui. |
Les pétitionnaires écrivaient à $S. M. le Roi :
» Votre Majesté royale a souvent et hautement exprimé qu’en Prusse c’est un droit antique et sacré que les sujets, — le simple particulier aussi bien que le corps d'état tout entier, — puissent, dans leur plas grande détresse s'adresser à leur Roi comme à leur recours suprême. |
»Que Votre Majesté daigne nous permettre à nous, au nom et comme mandataires d'un grand nombre des pauvres tisserands des montagnes de Silésie — d'eux tous même, s'ils avaient le courage de se plaindre, — nous permettre de faire usage de ce droit sacré.
,Nous, les tisserands de Wustegiersdorf et des environs, dans le Cerele de Waldenbourg, nous croyons avoir encore un droit particulier à la protection de Votre Majesté, car nous sommes, aussi nous, un hé-
ritage que lui ont laissé ses augustes père et frère aujourd'hui reposant en Dieu (1)...
Les pétitionnaires racontent ensuite que sous l’administration de la Banque royale de commerce maritime (*) leur situation se trouvait comparativement meilleure; plus loin, ils prétendent que les salaires étaient alors supérieurs. Ceci n’est pas exact. Ces gens ont trouvé vraisemblablement leur position meilleure en ce temps là parce que le prix des choses nécessaires à la vie était moins élevé ou pour d'autres raisons.
L'enquête de la commission a constaté qu'aujourd'hui les salaires sont en moyenne supérieurs à ceux de cette époque, ce qui n'exclut pas que quelques individus gagnent moins qu'alors, et, dans cette mesure, on ne peut dire que les pétitionnaires se soient écartés sciemment de la vérité. D'autre part, il est certain qu’en 1857 et 1858 les salaires ont été sensiblement plus élevés, — les recherches de la
commission l’établissent, — amélioration produite par des circonstances favorables; celles-ci venant à cesser en 1858, une baisse des salaires s’en suivit. Il n’y à pas là pour les ouvriers un motif légitime de se plaindre; c’est pourquoi la plainte a été jugée mal fondée, attendu que ces salaires dépendent nécessairement des circonstances.
Les griefs des pétitionnaires ne sont pas tous contenus dans la pétition à Sa Majesté le Roi, mais ils ont été en partie formulés plus tard devant la commission d'enquête. Jusqu'à quel point ces griefs pouvaient être justes ou non, c’est ce qu'il était en tout cas impossible de juger au moment où cette pétition a été présentée.
Parmi les griefs portés devant la commission il y avait une plainte contre l’administration de la caisse des malades. Cette plainte a duù être écartée, une révision de la
1 Ces fabriques de Silésie avaient été créées avec les fonds du Trésor royal et longtemps gérées pour le compte de la Couronne. L'industrie privée les avait acquises sous le dernier règne.
? Seehandlung. Institution royale de crédit, qui a puissamment contribué à créer l'industrie en Prusse.
caisse des malades en à justifié la régularité; ceci n’exclut pas non plus, qu'un individu ait pu altérer sans le vouloir la vérité, sil pensait avoir personnellement un motif de plainte. Je crois devoir aux plaignants de les défendre contre l'accusation de mensonge sciemment fait.
Suivent certaines personnalités que je passe sous silence, puis les plaintes sur ce fait que depuis 1858 les salaires ont baissé :
, Depuis 1858, tandis que les prix de tous les objets de nécessité première ont haussé, les frères Reichenheim et les fabricants voisins, notamment les frères Kauffmann, exercent un système d’abaissement des salaires qui réduit au désespoir toutes les familles de la contrée et répand ia plus grande détresse.
,Aujourd'hui un ouvrier de moyenne habileté très-laborieux et travaillant 12 heures par jour gagne en moyenne de 1 thaler 24 groschen à 1 thaler 271/, groschen par semaine () Ceux-là seuls qui ont la besogne la mieux rétribuée et qui ont comme ouvriers une aptitude hors ligne arrivent à gagner 2 thalers 23 groschen (2) “
L'enquête de Ia commission donne une moyenne légèrement plus élevée. J’ai anticipé partiellement sur les explications de la commission au sujet de la baisse des salaires depuis 1858. Voici comment s'exprime à cet égard le rapport de la commission :
» Le supplément A donne d’après les livres de la fabrique Reichenheim un relevé des différents salaires dans cette fabrique. IL en ressort qu'en janvier et février les tisserands, ouvriers et ouvrières, ont gagné en moyenne plus de deux thalers par semaine, Dans les mois de mars et en avril, sauf la premiere semaine d'avril où il y a eu une bonification extraordinaire, le salaire a été un peu moins élevé, parce qu'on n'avait pas de travail pour occuper suffisamment les ouvriers.“
Ces faits expliquent la différence qui se présente dans les diverses déclarations. Je continue à lire la pétition:
»Les prix des logements haussent sans cesse, car en dépit de toutes leurs promesses, les propriétaires de fabriques ne construisent pas d'habitations pour leurs ouvriers; ils diminuent même le nombre des logements en achetant et en démolissant des maisons pour étendre
1 De 6 francs 75 cent à 7 francs 40 cent, 2 11 fres.
les usines, et le nombre toujours croissant des ouvriers qu'ils attirent, dévoré bientôt par la plaie incurable du prolétariat et livré à la merci des patrons, n’a plus les moyens d’émigrer vers d’autres contrées où les salaires soient meilleurs.“
Au dire de la commission, cependant, le nombre des logements à augmenté; 1l est plus élevé qu'autrefois. Par suite jai cru devoir considérer aussi comme non-fondé le grief relatif aux logements, encore qu'il soit possible que le nombre des travailleurs ait augmenté dans une proportion plus forte que celui des logements.
Suit le compte des dépenses les plus nécessaires d’un ouvrier, non compris l'éclairage, le chauffage, les frais d’école et le vêtement; ces dépenses sont évaluées par jour à 8 grosch. 8 pf., somme que la moyenne des salaires n’atteint pas toujours. La pétition ajoute :
, Ce n'est pas tout; sans aucun égard pour nos besoins, le salaire des ouvriers est encore diminué en toute occasion et soumis à des retenues.“
Ce grief se soustrait à l'enquête de la commission. Il y à des motifs légitimes de retenue sur un salaire. Jusqu'à quel point ces retenues ont été justement faites, la commission ne peut en juger; elle suppose qu'en effet des retenues ont pu avoir lieu.
»Quand notre misère croissante qui exerce nécessairement son influence sur les artisans et les détaillants de la contrée, en les faisant souffrir par contre-coup de la pauvreté des ouvriers, — arrive au point de ne. pouvoir être supportée plus longtemps, quand nous osons faire des représentations modestes aux maîtres des fabriques, on nous menace aussitôt de nous retirer le travail et de nous renvoyer.“
Cette plainte ne me paraît pas admissible non plus. Le patron a le droit de congédier les ouvriers qu'il emploie. On à toujours observé le terme légal de quinze jours, ou, quand on ne l’a pas observé, les quinze jours ont été payés.
»Préférant une longue agonie à la courte mort par la faim, la plupart se soumettent en pleurant à ce joug si lourd .... Où trouver assistance, puisque le patron fixe seul suivant son avantage le chiffre des salaires ?
Cette plainte se lie à la demande finale qui réclame pour les ouvriers un droit légal de concourir à la fixation des salaires.
»Sire! C'est là vraiment un fait qui parle lorsqu'en de pareilles circonstances, avec la certitude d’être menacés de mourir de faim par la vengeance des patrons, deux cents tisserands, pour la plupart pères de famille, osent avoir recours à ce dernier moyen et adresser au trône de V. M. leur cri de détresse en demandant secours et justice pour le travail honnête.“
Suit un parallèle entre la situation de l’ouvrier et celle des fabricants, — que je passe.
, Si nous devons repartir sans l'assistance de Votre Majesté, nous allons au-devant de la plus grande misère, car nos frères et camarades de Wustegiersdorf nous ont déjà écrit que la députation des ouvriers qui très modestement avait présenté par écrit ses griefs et ses désirs aux comptoirs des fabriques Reicheuheim et Kauffmann, a été immédiatement congédiée sans certificat, le 2 de ce mois; leurs femmes ont eu le même sort:f
Il m'a été expliqué verbalement qu'un renvoi sans le certificat, ou avec le certificat portant que l’ouvrier à été congédié sur sa propre demande, augmente essentiellement pour celui-ci la difficulté de rentrer dans une autre fabrique, et qu'en pareil cas les demandes de travail sont le plus souvent refusées sans qu'on donne d’autres motifs de ce refus.
,On voulait forcer les ouvriers à signer une contre-déclaration et à retirer leurs signatures du pouvoir qui nous a été donné.
»Ce fait odieux à l'égard de pauvres ouvriers qui veulent améliorer leur sort par voie légale et déposer leurs supplications aux: pieds de leur roi, parle assez haut.
,Dans notre simple et modeste entendement nous ne voyons pour nous, en dehors de la grâce royale, d'autre secours possible que celui d’une loi,
qui donne à l'ouvrier le droit de participer à la fixation du salaire
de son travail,
sans que le code pénal le traite faussement de révolté.
»Sire! Nous le répétons, la plume ne peut décrire notre misère; que Votre Majesté daigne écouter nos simples paroles. Nous sommes prêts à prouver loyalement tout ce que nous apportons ici au pied de votre trône. Que Votre Majesté ne nous laisse pas retourner auprès de nos frères, de nos familles, dont les regards se tournent ardemment
et avec une profonde angoisse de cœur vers leur Roi, — sans un mot de grâce, sans l'espoir de la protection de Votre Majesté et d’une amélioration de notre sort.“
Cette supplique est signée par trois ouvriers auxquels environ deux cents autres donnent leurs pleins pouvoirs en ces termes :
» Les soussignés donnent tous pouvoirs aux députés pour ce qui concerne les intérêts des ouvriers des districts de Wustegiersdorf et de Tannhausen, — en les priant de les représenter auprès de Sa Majesté notre très-gracieux maître et roi, — et promettent en même temps d'attester, s’il est nécessaire, la vérité des rapports spéciaux qui exposent nos salaires et nos besoins; nous nous permettons en outre de faire remarquer qu'aujourd'hui encore, comme par le passé, les maîtres de fabrique exercent sur beaucoup d'ouvriers une influence mauvaise par des abus de leur pouvoir, c'est-à-dire par l'intimidation, les menaces, les promesses, et que maintenant déjà nombre de nos frères ont peur de donner leur. signature pour la cause de Ia vérité et dé la justice . ..“
Messieurs, je n’en appellerai pas à ce principe légal que la vérité se révèle par la bouche dé deux témoins, ni à ce fait que la pétition et le plein pouvoir portent les signatures d'environ deux cents ouvriers. J’accorderai sans doute que. la misère est portée à l’exagération. C’est ce qui ressort pour moi de la façon la plus évidente des nombreuses pétitions que je reçois journellement. Celui qui cherche assistance, est enclin toujours à peindre sa position en noir autant que possible et sa nécessité sous les traits les plus vifs, mais que le cri de détresse de la pauvreté soit ici, à la tribune de cette Chambre, stigmatisé par M. le député Reichenheiïm comme un mensonge, le mot me semble dur! Ces gens se trompent sur la source de leurs maux. Ils la cherchent dans le régime spécial de la fabrique où ils travaillent; leur horizon n’est peut-être pas assez étendu pour qu'ils reconnaissent que leur ‘dénüment résulte plutôt de la position sociale où se trouve la classe ouvrière dans son ensemble; et je répète volontiers ce que j'ai dit dernièrement et ce que M. Reichenheim a affirmé hier, me dit-on, savoir que ses ouvriers ne sont pas
traités plus mal que ceux de la plupart des fabricants, ses confrères. Mais je demande quel droit j'aurais eu de fermer à ces gens l’accès auprès du trône. Il semble presque, d'après ce qu’on me rapporte des paroles prononcées hier par M. le député, que la Couronne aurait besoin vis-à-vis de lui de se justifier, quand elle prête l'oreille à la voix du pauvre. Les rois de Prusse n’ont jamais été de préférence rois des riches; Frédéric-le-Grand, étant encore prince royal, disait déjà: «Quand je serai roi, je serai un vrai roi des queux.» (1). Il voulait dès lors se faire le protecteur de la pauvreté. À ce principe nos rois n'ont pas cessé de se montrer fidèles. Toujours auprès de leur trône ont trouvé refuge et audience ces souffrances qui naissent de situations où la loi écrite est en contradiction avec les droits naturels de l’homme. Nos rois ont amené l'émancipation des serfs, 1ls ont créé une classe de paysans florissante; peut-
être aussi réussiront-ils — du moins est-ce pour eux l’objet de sérieux efforts, — à contribuer à l'amélioration du sort
des ouvriers. Il n’est pas juste, à mon sens, de fermer aux griefs des ouvriers l'accès auprès du trône, et ce rôle n’est pas le mien. En vérité, on pourrait se poser cette question : Quel est le chiffre de fortune qu'une députation doit avoir, pour que sa réception par le roi ne fasse pas sur M. Reiïichenheim l'impression d'un pouf? Heureusement, je n'ai point à examiner la convenance de cette expression qui s’est produite en compagnie d’un prétendu «abus de la majesté royale ».
Quoiqu'il en soit, je conclus du fait que deux cents ouvriers d’une fabrique dirigée avec autant de bienveillance que l’est celle de M. Reichenheim, se sentent pressés à ce point par leur misère, — malgré les fâcheuses conséquences qu'un telle démarche peut avoir, ils le savent, pour leur situation personnelle, — pressés à ce point de venir jusqu'au pied du trône pousser le cri de détresse dont je vous ai fait entendre l'écho, — j'en conclus qu'il y a là pour-
1 Ces mots de Frédéric IT sont en français.
tant un problème qui mérite d’être étudié de près par le législateur.
Je viens ensuite au reproche que M. le député Reichenheim articule, j'hésite à dire contre le gouvernement, et qui porte sur les secours qu'ont reçus les ouvriers-tisserands renvoyés de la fabrique à cause de cette pétition. Je pourrais répondre d’abord que la bienfaisance privée du Roi se soustrait à la critique publique de M. Reichenheim; mais, encore une fois, je ne suis pas chargé de le lui rappeler. Les chiffres cités par M. le député sont controuvés et donnés en l'air; bien loin, cependant, d'appliquer à cette erreur la dure expression que M. Reichenheirm à employée pour qualifier la démarche des tisserands, je regarde précisément celle-ci comme une erreur; mais j'aurais cru, Messieurs, que ce devrait être, au contraire, un titre à la reconnaissance, lorsqu'un puissant monarque, en face d'une grande et difficile question de notre temps, essaie, à l’aide de sacrifices personnels, d'apprendre par sa propre expérience quelles peuvent être les conditions de prospérité d’une «association-productive» et contre quels écueils celle-ci est le plus exposée à échouer dans notre pays. C’est en
e sens que S. M. le Roi, avec une libéralité vraiment royale, a étendu ses bienfaits aux tisserands de Waldenbourg et autres districts. »
Le député Reichenheim, répliquant au ministre, prétendit que c'était l'expression de ex majeure partie (1) qui l'avait amené à répondre. 11 contesta que la pétition eût été faite réellement par les ouvriers et que la situation de ceux-ci fût si mauvaise, repoussa comme un mensouge la prétendue oppression exercée par les fabricants sur les ouvriers, et protesta enfin qu'il n'avait point voulu critiquer $. M. le Roi, mais son conseiller, — Le ministre-président reprit la parole en ces termes :
En réponse aux derniers mots prononcés par le préopinant, je lui déclarerai d'abord que je ne suis nullement 1 Le ministre-président avait dit dans son premier discours sur
cette affaire (p. 132) que les griefs des ouvriers avaient été reconnus en majeure partie mal fondés.
disposé à prendre conseil de M. l’orateur sur ma compétence de ministre-président, sur mon droit de faire procéder à une enquête ordonnée par $. M. le Roï, sur mes rapports avec les ministres, mes collègues, et que je laisserai absolument de côté ses idées à cet égard. Laà-dessus je sais moi-même ce que J'ai à faire et à éviter.
Toute la discussion aurait été évitée si M. Reichenheïm n'eut pas anticipé sur la publication des résultats de l'enquête, en escomptant trop vite le témoignage que j'ai rendu à la manière dont :il agit comme chef d'industrie, et en se prévalant de mes paroles au profit de ses tendances. Ceci me rendra à l’avenir vis-à-vis de lui plus circonspect dans mes déclarations de ce genre, et je garde par devers moi celles que je pourrais peut-être avoir encore à faire.
M. le député dit que l’expression de «en majeure partie» l’a blessé; mais je crois avoir prouvé complétement la légitimité de cette expression; j'ai dit que je regarde la majeure partie de ces plaintes comme mal fondées légalement et en tant qu'elles s'appliquent à la fabrique Reichenheiïm. J'ai ajouté en même temps que quelques-unes de ces plaintes sont de telle nature qu'elles échappent au jusement de la commission. Je ne peux done pas savoir si les plaintes, par exemple, qui portent sur la dureté de certains renvois d'ouvriers, sur la difficulté pour ceux-ci de trouver du travail dans les autres fabriques, quand ils ont été renvoyés de l’une d'elles, sont fondées, car la commission ne peut pas étendre son enquête jusque là. M. le député fait remarquer que les travailleurs n’ont pu rédiger eux-mêmes la pétition; je n'avais pas été sans m'en apercevoir à première vue; Cest pourquoi j'ai cru qu'il importait d'entendre les gens eux-mêmes et qu'il était nécessaire que Sa Majesté jugeàt sur l'impression non pas de ce qui à été écrit par d'autres que les ouvriers, mais bien de ce qu'ils diraient eux-mêmes.
M. le député à tiré un argument des épargnes faites par les ouvriers. Entrer dans tous les détails de l'enquête de
la commission nous mènerait trop loin. Si le dossier se trouvait ici, vous verriez qu'il est tellement épais qu'un homme ne peut le lire en trois jours. Le préopinant m'a mis dans la nécessité, pénible pour moi, d'anticiper en ce débat sur la publication des pièces de l'enquête, autant qu'il a été nécessaire pour me disculper des reproches qu'on à formulés ici. Par là, j'ai été forcé de lire les quelques documents que j'ai sous les yeux.
M. le député a usé ensuite d'une sorte d'artifice oratoire, en m'attribuant une exposition des faits erronée, que je ne pouvais savoir telle. Ce reproche ne m'atteint pas; je n'ai pas produit ici de données qui me fussent propres; je n'ai fait que vous communiquer, Messieurs, les pièces qui m'ont engagé à conseiller à Sa Majesté de recevoir cette députation. Il se peut que les épargnes, dont on nous parle, — et à côté desquelles le cri de détresse de deux cents ouvriers presque tous occupés dans la fabrique Reichenheum — six ou huit seulement sont de la fabrique
Kauffmann ou d’autres a bien aussi sa valeur, 1l se
peut, dis-je, que les épargnes faites par quelques-uns des ouvriers, soient assez importantes en effet; on désigne, entre autres, celui qui s’est mis à la tête des plaignants, le tisserand Paul, comme un «ouvrier de génie»; celui-là convient lui-même qu'il gagne environ trois thalers par jour: deux thalers vingt-trois groschen suivant lui, trois thalers d’après la commission; &est à cette différence d'évaluation que M. Reichenheim applique le gros mot de mensonge. Plusieurs fois et avec emphase M. le député à nommé tout cela «un jeu». A la place où je suis, nous ne sommes pas habitués à traiter de jeu les plaintes de la pauvreté, ni à les rebuter de parti pris, comme peut-être est-il désiré au point de vue du riche contre qui ces plaintes sont élevées. | Non, ce n’est pas nous qui prendrions part à un tel Jeu. Quand M. le député à fait remarquer que Sa Majesté doit avoir eu quelque conseiller, pour que sa bienfaisance privée ait reçu cette direction, — il n'avait pas besoin de
me désigner avec force gesticulations qui laissent à désirer sous le rapport de la grâce.
Le conseiller, c’est moi, et je ne crois pas avoir donné un mauvals conseil.
Dans la discussion du budget pour 1865, et spécialement du chapitre relatif à la représentation diplomatique de la Prusse, le député Dr Virchow constata que les recettes des consulats en Turquie allaient diminuant, et demanda si la Prusse se proposait de suivre l'exemple des autres grandes puissances en augmentant le nombre de ses consulats et les frais de sa représentation diplomatique en Turquie. — L ministre-président répondit:
Je me permettrai de faire remarquer que cette diminution de recettes n’a rien à faire avec notre position de grande puissance. Le chiffre moindre est le résultat d’une moyenne de trois années, comme cest l’usage pour fixer les positions du budget. Nous n'avions pas cru que les recherches de la commission s’étendissent à cette différence de 1500 thalers; dès qu'il en à été ainsi, on à écrit à Constantinople pour demander un rapport motivé sur les causes de ce fait. Le rapport n’est pas encore arrivé.
Nous ne rivalisons point avec les grandes puissances qui ont à défendre en Turquie des intérêts immédiats; cela ressort du tableau des traitements de nos ambassades, auquel nous reviendrons à l’occasion d’un des titres prochains. Mais partout où la Prusse entretient un envoyé, celui-e1 est toujours représentant de la Prusse, et, pour tenir sa position, il est obligé à une certaine représentation,
Particulièrement, en ce qui concerne l'ambassadeur de Prusse à Constantinople, le ministre-président soutint, comme il suit, contre la commission du budget, l'augmentation de 400 thalers demandée pour ce poste diplomatique :
L'ambassadeur de Constantinople, aussi bien que son prédécesseur, s’est plaint à diverses reprises, et régulière-
ment chaque année, de l'impossibilité complète où il se trouve de faire face aux exigences de sa position avec le traitement qu'il reçoit.
Nous avons eu plusieurs fois à Constantinople des am-
bassadeurs qui possédaient une fortune particulière consi-
dérable, et d’autres qui n'avaient pas leur famille avec eux; cest seulement ainsi quil leur a été possible de tenir, avec un traitement de beaucoup inférieur à celui que les autres puissances accordent pour le même poste à leurs représentants, une position qui ne rivalise pas, 1l est vrai, avec celle de ces derniers, mais qui doit être cependant celle qui convient au représentant de la Prusse à létranger, et surtout dans un pays où les dehors ont encore plus d'importance qu'en occident.
Les demandes d'augmentation de traitement inscrites au budget sont provoquées d'ordinaire par les plaintes des ambassadeurs qui déclarent ne pouvoir tenir leur position avec le träitement actuel. En pareil cas le ministère demande un détail exact des prix du pays et des dépenses qu'un état de maison y nécessite. Il n’en va pas de mème dans toutes les résidences. Les ambassadeurs en Angleterre peuvent suffire à leur train de maison avec beaucoup moins de domestiques qu'à St. Pétersbourg, et à St. Pétersbourg même avec moins encore qu'à Constantinople; cest selon les usages du pays. Lorsqu'on à établi de cette manière quil est difficile ou impossible de suffire avec le traitement alloué jusqu'alors, le gouvernement à l'habitude de s’informer auprès des personnes compétentes qui ont précédemment occupé le poste en question ou qui savent par leur propre expérience ce qui en est du pays et de la place, — de s'informer ainsi avant de faire une demande, et cela par un sentiment de justice à l'égard de nos autres représentants diplomatiques. Les ambassadeurs se plaignent tous; que ce soit à tort ou à raisou, je n'en veux pas décider. Si l'on x égard à l’une de ces plaintes, on parait commettre une injustice en ne tenant pas compte des autres. J’entre dans ces explications, pour montrer que le gouvernement
ne se décide pas aisément à des augmentations. Mais il n’a pas le droit d'exiger des ambassadeurs qu'ils possèdent une fortune particulière, ou qu'ils l’emploient dans une mesure plus ou moins considérable aux dépenses de leur place. Or, en ee qui concerne le poste de Constantinople, il résulte de l’enquête qui à été faite à ce sujet, que pour maintenir ce poste au niveau des exigences de la position, il faut en moyenne quatre ou cinq mille thalers de plus que le traitement, et j'ai toutes raisons de croire que, dans les dernières années, C'est avec sa fortune particulière que l'ambassadeur actuel à suffi à cet excédant de dépenses.
Après une réplique du député Assmann, rapporteur de la commission, le ministre-président reprit la parole :
Je voudrais ajouter encore une observation, pour montrer sil est possible d'établir une comparaison entre les traitements diplomatiques et ceux du service intérieur. J’accorde volontiers qu'à l’intérieur la plupart des traitements, si ce n’est tous, sont trop peu élevés et ont besoin d'une augmentation, — et je désire sincèrement, vivement l’obtenir; mais les exigences de la position pour un ambassadeur sont tout autres que pour un fonctionnaire à l’intérieur. Le premier ne se représente pas lui-même, il représente son gouvernement, non pas devant les sujets de celui-ci, mais devant les étrangers. Nécessairement, il est forcé de vivre dans un certain cercle de société qui se compose de fonctionnaires riches par eux-mêmes et recevant de leurs gouvernements des traitements très élevés. Le niveau de son état de maison doit se régler sur celui de son entourage, de manière à ne pas présenter une différence choquante. Vous ne sauriez demander à l’un de ces fonctionnaires qu'il paraisse en public, aux yeux de l’étranger, avec un sentiment de honte continuelle, par suite de l'exiguïté de la dotation qu'il reçoit de son pays. Le célèbre mot de Frédéric-le-Grand: «TL/ambassadeur doit aller à pied et dire qu'il a cent mille hommes derrière lui», ce
mot est fier mais il n'a plus aujourd'hui d'application pratique. Les autres ambassadeurs ont aussi cent mille hommes derrière eux, mais, avec cela, un train de maison très brillant, et ils sont en état de traiter leurs hôtes d’uné manière qui réponde au prestige de leur gouvernement. Encore les réceptions sont-elles la moindre chose; on se figure à tort, généralement, que les bals, les diners et autres fêtes de représentation constituent les dépenses principales d’un ambassadeur; ses plus grands frais consistent dans l’entretien d’un état de maison convenable d’un bout de l’année à l’autre, et dans des dépenses régulières, indispensables, qui, aux prix où sont toutes choses maintenant, s'élèvent à des sommes considérables, si on les évalue exactement.
Voici un exemple: personnellement, je n’éprouve pas le besoin d’avoir un logement somptueux, et le ministère où jhabite montre qu'à cet égard je ne satisfais pas des goûts de luxe aux frais du trésor public, mais à St. Pétersbourg j'ai dù payer pour mon habitation un loyer de huit mille thalers; et encore avais-je un logement peu cher comparativement à ceux des autres ambassadeurs; tels de mes collègues payvaient quatorze mille thalers de loyer. Dans de pareilles conditions il n’est plus possible d'établir une comparaison entre les traitements diplomatiques et les autres. J'ajoute que je n’en étais pas quitte pour ces huit mille thalers; il y avait encore les frais d'entretien du logement, qui, avec d’autres dépenses accessoires, pouvaient être évalués à mille thalers. On trouve exorbitant que l’ambassadeur de Prusse à Saint-Pétersbourg ait un traitement de trente-trois mille thalers, — d’où il faut déduire environ mille thalers pour diverses retenues; — mais si vous comptez neuf mille thalers pour le logement seul, 1l reste à la disposition du titulaire peut-être encore vingt-trois mille thalers. Avec cette somme on pourrait partout dans son pays, si l’on à la faculté de régler sa manière de vivre comme on l'entend, exister très brillamment. Mais je me suffirais mieux, comme simple particulier, pouvant arranger ma vie d'après mon goût, avec un revenu de deux
mille thalers que comme ambassadeur ou ministre dans une grande capitale avec un traitement de vingt mille.
Dans la suite de la discussion le député Dr Virchow ayant fait cette observation que l'ambassadeur prussien à Constantinople n’a pas besoin d’un grand luxe de représentation pour maintenir des relations amicales avec la Sublime Porte, attendu que la Prusse est la seule grande puissance qui ne songe pas à prendre sa part des dépouilles de la Turquie, — le ministre-président de Bismarck répondit :
Je reconnais parfaitement les avantages que nous offre la position pour ainsi dire neutre de notre politique en Turquie, mais néanmoins pour faire valoir ces avantages, et généralement pour tenir la position d’un ambassadeur de Prusse, il faut en tout lieu un certain minimum. Ce qu'il s’agit seulement de savoir, c'est si Ce minimum, je pourrais dire «l’habit convenable» dans le sens le plus étendu du mot, à été donné ou non jusqu'à présent à l’ambassadeur qui occupe le poste en question. Nous ne rivalisons pas avec les autres ambassades dans les limites d’une différence de quatre mille thalers; je me permets, au contraire, de faire remarquer de nouveau que, tandis que le traitement de notre ambassadeur à Constantinople, déduction faite du logement, est de seize nulle thalers, avee le logement de 21,600, — celui de l'ambassadeur d’Angleterre se monte, somme ronde, à 66,666 thalers, celui de France à 38,000, celui d'Autriche à 37,000. Nous ne pouvons admettre que tous les trois gouvernements, anglais, fran- Gas, autrichien, ou seulement l’un d’entre eux, puisent ainsi dans leur caisse avec une certaine légèreté et par goùt pour le faste de représentation. Je pense que dans la plupart des États étrangers, la question de savoir si une dépense de 66,000 thalers, telle que l'Angleterre la fait, est utile et nécessaire ou non, doit être examinée avec autant de soin qu'ici, et nous ne pouvons admettre que ces gouvernements, si riche même que soit celui d'Angleterre, — admettre qu'ils emploient leur argent d’une manière qui ne
soit pas pratique. Ainsi je crois que toutes les grandes puissances doivent avoir un but pratique, quand nous les voyons doter partout leurs ambassades de telle sorte que leurs représentants diplomatiques, en quelque lieu qu'ils résident, appartiennent aussi par leur train extérieur aux cercles les plus élevés de la. société. 11 y à même dans cette nécessité de position une sorte de contrainte pour celui à qui la vie de ces cercles ne plait pas. Nous voyons, en somme, tous les gouvernements allouer pour cette représentation les fonds nécessaires, et nous voyons aussi tous les ambassadeurs contraints de vivre avec un luxe qui ne convient pas toujours à leur nature.
Une allocation supplémentaire, de 6000 thalers était demandée pour constituer le traitement de l’envoyé militaire de Prusse à Saint- Pétersbourg. Le commissaire du gouvernement soutint devant la Chambre cette demande, en montrant les avantages, au point de vue militaire surtout, du poste auquel ce traitement devait être alloué. Mais la commission du budget persistait à proposer le refus des 6000 thalers. Un député, Dr Müller, tout en reconnaissant l'importance politique de ce poste, prétendit qu'il était fort douteux que le pays lui-même eût aucun avantage à ce que l'intimité des deux familles souveraines fût encore resserrée par cette représentation militaire de la Prusse près la Cour de Russie. — Le ministre-président prit la parole :
Je crois que M. le commissaire a eu parfaitement raison de faire ressortir dans le sein de la commission les avantages politiques et, ici en séance plénière, la nécessité militaire du poste en question. Effectivement, ce poste a ces deux côtés. De mème que nous avons à Vienne et à Paris un envoyé plénipotentiaire militaire chargé de nous rendre compte des réformes militaires, de nous renseigner sur la force et l’état d'armement des autres grandes armées continentales, — nous devons aussi en avoir un à St. Pétersbourg, où il est d'autant plus indispensable que la situation de la Russie à cet égard est plus difficilement appréciable du dehors et se reflète moins dans la presse que celle des autres États du continent. Si, en mème temps,
cette représentation militaire contribue à améliorer les relations de voisinage des deux pays, et aussi — suivant l'expression de l’un des préopinants — à entretenir l'intimité entre les deux Cours, je vois là un avantage accessoire qui rend ce poste d'autant plus important.
L’orateur qui a employé cette expression, trouve l’intimité trop grande. Messieurs, notre tâche dans la diplomatie est d'entretenir la paix et les bonnes relations, et nous confinons à la Russie par une ligne de frontières très étendue. Il serait bien vivement désirable que nos relations de commerce avec ce pays fussent plus développées qu'elles ne le sont maintenant; mais on ne peut amener si promptement la réforme d’un système commercial vicieux et qui depuis dix ans a tout à fait vieil; avec les institutions particulières de la Russie et son régime administratif, cette réforme s’opérera beaucoup moins rapidement chez elle que dans plusieurs autres pays. Nous y travaillons, nous sommes en correspondance à ce sujet; si nous avançons lentement, à mon grand regret, du moins dans les cercles compétents qui sont en situation d’avoir des idées plus précises à cet égard, on nous rend cette justice que nous faisons tout ce qui est dans la limite de nos forces. Je ne suppose pas que l’orateur dont je parle veuille prétendre qu’une altération des bons rapports entre les deux empires, que le dédain des moyens d'entente amicale que nous possédons, puissent contribuer à rendre les progrès plus rapides dans cette vole.
La manière dont je comprends la question internationale, comme ministre des affaires étrangères, est celle-ci : entretenir des relations amicales et pacifiques avec les grands et puissants empires voisins, aussi longtemps que cette politique est compatible avec nos propres intérêts et notre propre honneur. Si donc, à mes yeux, notre envoyé militaire à Saint-Pétersbourg, dans la position que l’histoire et la pratique lui ont acquise, est un instrument utile pour atteindre ce but, je ne saurais m'en laisser priver. Autrement, Messieurs, je n’eusse jamais conseillé pour une