BILL D'INDEMNITÉ
les quatre dernières années, défendu souvent de part et d'autre notre point de vue avec plus ou moins d’aigreur ou de bienveillance; aucune des deux parties, durant ces quatre années, n'a pu convaincre l’autre; chacune d'elles à cru bien agir en agissant comme elle a fait. Il ne serait guère possible d'arriver à conclure la paix dans uu conflit extérieur, si l’on demandait qu'une des deux parties commencât par faire cet aveu: «Je reconnais maintenant que j'ai eu tort». Nous désirons la paix, non pas que nous soyons hors de combat dans cette lutte intérieure; au contraire, le courant nous est aujourd'hui plus favorable que dans les années précédentes; nous ne la désirons pas non plus pour nous soustraire à toute accusation à venir fondée sur une future loi de responsabilité; je ne crois pas qu’on nous accuse, je ne crois pas, en cas d'accusation, qu'on nous condamne, et, quoi qu'il en soit, si l’on a fait bien des reproches au ministère, ce n'est pas celui d'être timide.
Nous désirons la paix, parce qu'à notre avis la patrie aujourd'hui en a plus besoin qu'autrefois; nous la désirons. et la cherchons surtout parce que nous pensons la trouver dans le moment actuel; nous l’aurions cherchée plus tôt, si nous avions pu espérer plus tôt la trouver; nous croyons la trouver, parce que vous aurez reconnu que le gouvernement du Roi n’est pas aussi éloigné du but auquel tend la majorité d’entre vous, que vous l’avez peut-être pensé autrefois, n’en est pas aussi éloigné que pouvait vous le faire croire le silence du gouvernement sur bien des choses qu'il devait taire.
C’est pourquoi nous croyons trouver la paix et nous la cherchons loyalement; nous vous avons tendu la main, et le rapport de la commission nous est garant que vous ne repousserez pas cette main qui vous est offerte. Nous terminerons alors de concert les diverses tâches encore inachevées; je n’excepte nullement de ces travaux communs les améliorations qui doivent naître de la réalisation intérieure des promesses données dans la Constitution;
seulement, nous ne pouvons les réaliser que par un commun 15*
effort, en servant de part et d'autre la même patrie avec la même bonne volonté, sans douter de notre sincérité mutuelle.
Mais en ce moment les questions de politique extérieure attendent encore leur solution; les succès éclatants de l’armée n'ont fait, pour ainsi dire, qu'augmenter la valeur de notre enjeu; nous avons plus à perdre que précédemment, et la partie n’est pas encore gagnée; mieux nous serons unis à l’intérieur, plus nous sommes certains de gagner cette partie. Si vous jetez les yeux à l'étranger, si vous parcourez les journaux de Vienne, ceux surtout qui passent pour refléter les vues du Cabinet impérial, vous y trouverez les mêmes paroles de haine, les mêmes exci-. tations contre la Prusse qu'on y lisait avant la guerre et qui n'ont pas peu contribué à faire de la guerre pour le gouvernement impérial une nécessité, devant laquelle il n'aurait pu reculer, quand bien même il l'aurait voulu. Voyez l'attitude des populations de l'Allemagne du Midi, telles qu’elles sont représentées dans les armées; chez elles, on peut dire que le degré de conciliation nécessaire et d’intelligence de la tâche qui est commune à l'Allemagne entière, n'existent certainement pas, quand on voit des troupes bavaroïses assassiner des officiers prussiens en faisant feu sur eux des voitures d’un chemin de fer. Voyez l'attitude des gouvernements vis-à-vis de l’œuvre nationale que nous créons; attitude satisfaisante chez quelques-uns, résistante. chez d’autres; ce qui est certain, d’ailleurs, c’est qu’en Europe vous trouverez à peine une puissance qui encourage d'une manière bienveillante la constitution de cette communauté allemande et qui n’éprouve pas le besoin de s’ingérer à sa manière dans cette constitution, — ne füt-ce que pour permettre à l’un de nos confédérés les plus puissants, tel que la Saxe, de jouer encore une fois le même rôle que dans la dernière guerre.
Aïnsi, Messieurs, notre tâche n’est done pas encore achevée; elle exige l’union de tout le pays, l’union se prouvant par les faits et se témoignant de manière à frapper tous les yeux.
On a souvent dit: «Qui a pris l'épée, a gâté la plume.» Mais j'ai pleine confiance que nous n’entendrons pas dire: «Ce que l'épée et la plume ont gagné, cette tribune l’a annulé. »
Réunion des duchés de Schleswig et de Holstein à la Prusse. — Dans cette séance, le comte de Bismarck présenta le projet de loi relatif à l'incorporation des duchés de Schleswig et de Holstein, Après avoir donné lecture de lautorisation royale et du projet de loi, le ministreprésident parla en ces termes :
Le gouvernement du Roi n’a pas pu présenter cette loi en même temps que celle que vous venez de discuter (1), parce qu'il devait attendre la ratification du traité de Praœue. Il lui est permis cependant de concevoir l’espérance que les principes d’après lesquels la présente loi doit être jugée, auront été essentiellement et assez bien fixés par la discussion de la loi qui vient d’être adoptée, pour rendre possible peut-être d’abréger cette fois la discussion, peutètre mème de se contenter d'un examen sommaire en séance plénière.
Quant à la réserve qui concerne une portion de terriritoire du grand-duché d'Oldenbourg, je me bornerai à vous donner une courte explication sur ce sujet. Le gouvernement du Roi se dispose à négocier avec le grand-duc d'Oldenbourg un traité qui, avant tout, à pour objet une reconnaissance pleine et entière, du côté de la ligne d’OIdenbourg (*), de la souveraineté de $. M. le Roi sur les
1 Loi relative à l’incorporation du Hanovre, de la Hesse Electorale, du Nassau et de la ville de Francfort S. M., — adoptée dans la même séance.
2? La famille souveraine d’Oldenbourg est la branche ducale de Holstein-Gottorp. Quoiqu’elle eût échangé en 1773 avec le roi de Danemark le Holstein contre l'Oldenbourg, elle conservait des prétentions sur le premier de ces duchés.
duchés, reconnaissance que le gouvernement du Roi désire obtenir. Quant aux motifs de ce désir, je me permettrai ultérieurement, lors de la présentation aux Chambres du traité dont je parle, de donner à cet égard de plus amples explications. Le traité projeté embrasse en outre une extension du territoire de la Jahde(!') désirée par l'administration de la marine, et quelques constructions de chemins de fer auxquelles concourent la Prusse et l'État d'Oldenbourg. Si nos vues actuelles se réalisent, le duché de Holstein n’y perdra qu'une portion de territoire ne comprenant pas plus de deux milles carrés.
Dans l’article 2 du présent projet de loi, comme il est formulé, nous avons eu complétement égard à l'avis de la commission, tel qu'il a été adopté aujourd'hui, vu qu'avec cette rédaction l’assentiment de la Chambre nous à paru plus certain. Que le gouvernement du Roï, pour la loi qui vient d'ètre votée, ait, quant à lui, regardé comme acceptable une autre rédaction, c’est ce qui ressort du projet qu'il avait présenté et des déclarations qu'il a faites au sein de la commission.
Mais il lui importe surtout que l’on en termine promptement, et, dans cette vue, il a pour le présent projet aussi volontiers que pour le précédent, adopté la rédaction comme elle est sortie de la commission. Je m'en remettrai à M. le président, si la Chambre n'aime pas mieux discuter la loi en séance plénière, pour qu'il veuille bien en ce cas renvoyer le projet à l'examen de la mème commission qui avait préparé la discussion de la loi que vous venez de voter. |
1 Jahde, rivière qui se jette dans la mer du Nord, à l'ouest de l'embouchure du Weser. En 1850, le gouvernement prussien a acheté au duc d'Oldenbourg les bouches de la Jahde et y a créé le port de Wilhelmshafen qui est aujourd'hui l'un des principaux établissements maritimes de la Prusse.
Le projet de loi, présenté le 7 septembre 1866, relatif à l'incorpo- Tation des Duchés, fut discuté le 20 décembre suivant, — Dans cette séance, le député Groote parla contre et le député Twesten pour la réunion des Duchés à la Prusse (réunion qu'il avait vivement combattue lui-même, l'année précédente, lors de la discussion des frais de la guerre de Danemark; voir p. 171). — M. Twesten, tout en votant pour la loi, essaya de prouver que ce n’était pas la faute du prince-héritier d'Augustenbourg (l'ex-candidat adopté par l'opposition prussienne), si les circonstances avaient tourné de telle sorte que l'annexion fût maintenant comme unfait accompli; il prétendit qu’en réalite le comte de Bismarck n'avait jamais voulu faire du Schleswig-Holstein un Etat indépendant, que les habitants des Duchés ne s’y étaient point trompés, et qu'à cette cause devaient être attribuées leurs dispositions défavorables à la Prusse; puis il blâma la nomination de M. Scheel-Plessen comme président supérieur des Duchés, ainsi que celle de plusieurs membres de la régence qu'on y avait instituée, et finit par s'étendre sur la question
de la ligne frontière qui devait séparer le Schleswig-Nord du Danemark. — En réponse aux orateurs que la Chambre venait d'entendre, le comte de Bismarck prononça le discours suivant:
M. le député opine pour l’annexion. Je regrette qu'il ait dépassé son propre but, qui était de motiver son vote, en essayant de prouver que les Schleswig-Holsteimois avaient lieu d’ètre de mauvaise humeur à l'égard de ce tout ce qui leur est arrivé par le fait de la Prusse.
Je me permettrai d’abord de rectifier encore une fois quelques faits inexacts sur lesquels l’orateur à établi son argumentation. Je déclare positivement faux que le prince d’Augustenbourg ait jamais accepté les conditions posées par la Prusse en février (1865), et si l’on maintenait ces assertions erronées, nous serions forcés de publier les lettres écrites à ce sujet, bien que dans l’origine elles n’aient pas été destinées à voir le jour. Le prince n’a jamais accepté nos conditions qu'en se conservant une échappatoire (!); il n’a fait que nous convaincre qu'au lieu de chercher à obtenir l’assentiment des états (*), réservé par lui, pour accepter ces conditions, il s’efforcerait plutôt de se soustraire à quelques-unes d’entre elles, précisément les
1 Voir p. 167.
2 Diète du Schleswig-Holstein,
plus importantes, au moyen du refus des états. Je dois contester d’abord que le prince ait été dans une disposition d'esprit irritée lors de l'entretien connu, et si souvent cité (1), que l’orateur à rappelé encore une fois, — bien que je ne sache pas ce qu'il a à faire avec le but que nous nous proposons aujourd'hui. Cet entretien dura trois heures, de neuf heures à minuit. A la fin, le prince prit congé de moi d’une façon parfaitement amicale, en me disant qu'il réfléchirait sur ce sujet à Dolzig (*) et m'écrirait de là. C’est dans mon intérèt personnel que je dois contredire l'assertion du préopinant. Je n'ai pas l'habitude d’être impoli chez moi et en tête-à-tète; dans les négociations politiques je crois m'être toujours conduit de telle façon que ma partie adverse n'ait eu aucun motif réel d’être dans un état d'irritation. Si j'avais su qu'on porterait aujourd'hui ces détails à la tribune, j'aurais, pour plus de précision, consulté les pièces qui se rapportent à cette affaire. Je ne puis me rappeler tout ce qui se passe en trois ans, mais je me souviens très précisément que les prétentions prussiennes, telles que je les fis entrevoir alors au prince, allaient beaucoup moins loin que les conditions de février. Il s'agissait d’un territoire comprenant le port de Kiel et sa banlieue, et aussi de positions fortifiées aux deux extrémités du canal de la Mer du Nord à la Baltique.
À ce moment, d’ailleurs, les relations militaires (des Duchés avec la Prusse) ne pouvaient être discutées entre nous d’une manière bien précise. Sur tous les autres points nos prétentions étaient beaucoup moins élevées que plus tard dans les conditions de février, et je crois être sûr de m'être exprimé dans ce sens. Je me souviens parfaitement que, lorsque je parlai de la banlieue de Kiel, le prince fit remarquer qu'alors il pourrait s'agir de « milles carrés »; par là vous pouvez juger la mesure de ce qu'il était prèt à concéder.
+:Yoir.p. 178 ? Domaine situé en Prusse, où le prince avait alors sa résidence.
Que j'aie dit antérieurement à qui que ce soit que je préférais l’union-personnelle à l'intronisation de la famille d'Augustenbourg, je dois en douter très fort; — je ne puis naturellement, je le répète, me rappeler chaque parole dite par moi à plusieurs centaines de députations que j'ai reçues; — mais je ne saurais avoir parlé ainsi, Car ce n'a jamais été mon opinion, et pourquoi aurais-je dit précisément à ces personnes le contraire de mon opinion sur ce sujet? J'ai constamment maintenu la gradation suivante : l’union-personnelle serait meilleure que ce qui existait jusqu'ici, un prince indépendant meilleur que l’union-personnelle, et la réunion à l'État prussien meilleure qu'un prince indépendant.
Lequel de ces trois termes pouvait se réaliser, c'est ce que les événements seuls devaient apprendre. Si l’unionpersonnelle avait été le maximum de ce qu'il était possible d'atteindre, je n'aurais cru, eu ce moment, ct eu égard à la situation d'alors, ni avoir le droit ni qu'il n'appartint, dans l'intérêt de l'Allemagne, de refuser cet à-compte. Mais il est certain que, pendant toute l’année 1864, il nous à été impossible d'arriver à aucun accord acceptable avec le prince d’Augustenbourg, et que ce prince n’a pas consenti aux conditions que Sa Majesté et les ministres du Roi regardaient comme acceptables. Je pourrais aller plus loin, — si nous nous en venions un jour aux personnalités.
Encore l’année dernière, peu de temps avant les négociations de Grastein, j'ai demandé au ministre du Roi de Bavière, M. de Pfordten, s'il ne voudrait pas s’entremettre, afin que, pour éviter un conflit qui aurait pu embraser l'Allemagne entière, des négociations fussent ouvertes, par lesquelles le prince d’Augustenbourg serait amené à conclure avec Sa Majesté une paix acceptable pour la Prusse; et en même temps je déclarai que je ménagerais au prince un accueil favorable à la Cour de Prusse, sil voulait s'y rendre. M. le baron de Pfordten se chargea très volontiers de cette entremise; il s’'adressa donc au prince, — s’il s’est adressé également aux conseillers du prince, je l’ignore, —
mais plusieurs semaines s’écoulèrent sans qu'on lui fit aucune réponse, et celle qu'il reçut plus tard était un refus froid et hautain. J’ai des témoins à cet égard.
Lorsqu'ensuite on prétend qu’une différence peut être établie entre les conditions de conquête du Hanovre et celles du Schleswig-Holstein, une telle distinction ne peut ètre admise qu’en ce sens que notre droit de conquête est encore, de toute facon, plus fort dans les Duchés; 1l est double! Nous avons conquis les Duchés d'abord sur les Danois, puis sur le prince d’Augustenbourg, l’allié de nos ennemis pendant la guerre. Admettez que le prince fût effectivement souverain légitime, il a été, pendant la guerre, aussi bien l’allié de nos adversaires que ler roi de Hanovre ou l’Électeur de Hesse.
Mais il l’a été avec plus de circonspection, avec plus de caleul et moins de franchise. Si nous avions opéré moins rapidement vers le milieu de juin de cette année, nous aurions vu conformément à la résolution fédérale du 14 juin, se rassembler, en Hanovre, près de Stade, au point de concentration du corps Gablenz (autrichien), — des troupes hanovriennes et augustenbourgeoises pour opérer en Campagne contre nous et faire une diversion sur Berlin.
Je regrette que le préopinant soit descendu des hauteurs de la conception politique qui le distingue d’ailleurs, pour donner la publicité de la tribune, en ce moment, à des personnalités. Je ne connais pas individuellement les employés de second ordre dans l'administration du Schleswig- Holstein et n'ai pas le temps aujourd’hui de m'occuper d'eux. Je dois placer toute ma confiance dans le baron de Scheel- Plessen (président-supérieur des Duchés), et il en jouit au plus haut degré. C’est lui le premier Schleswig-Holsteinois qui dès l’année 1864, à Schœnbrunn, m'ait exprimé la ferme résolution de n'agir en aucun autre sens que pour l’annexion des Duchés à la Prusse, — et le soupçon qu'il serve les intérèts danois est tel qu’il ne peut le mériter, tel que je dois l’en défendre de la manière la plus formelle; je fais
fond sur sa fidélité autant que sur celle d'aucun autre serviteur de $. M. le Roi.
Une certaine latitude de pouvoir doit en ce moment lui être laissée par le gouvernement du Roi; que dans cette situation, un caractère entier et décidé comme celui dont M. de Plessen à fait preuve durant des années dans sa lutte contre le Danemark pour son pays, — ait des côtés incommodes et rudes, et que parfois 1l dépasse le but et blesse les amis au lieu des adversaires, cela peut être; pareille chose est souvent inséparable d’une nature mâle et énergique; mais Jai assez bien appris dans mes fonctions quon doit faire bon marché de tels inconvénients. Avec une individualité forte et sûre d’ailleurs, 1l faut s’attendre à de petits frottements et ne pas en faire un motif de rupture ou d’'incrimination. Je n’ai pas le temps et je ne regarde pas comme chose utile de centraliser tellement les affaires qu'on soit, en quelque sorte, incorporé dans chaque gendarme; et cest, en effet, un reproche justement adressé à l'administration prussienne qu'on ne puisse construire un pont dans le pays sans recourir au ministère ; au moindre grief local légitime, les esprits blessés sonnent, pour ainsi dire, la grosse cloche; ils demandent qu'on éloigne les plus hauts fonctionnaires et en même temps que tout le système soit changé.
Je passe à un reproche plus grave que M. le préopinant formule contre notre politique, et pour la discussion duquel il me faut revenir un peu en arrière; je parle de celui qui à trait à la rétrocession possible d’une partie du Schleswig-Nord. L'orateur se place, en nous faisant ce reproche, et, à ce qu'il me semble, en appréciant la situation du monde entier, — se place au point de vue exclusivement schleswig-holsteinois. Ce n'est pas ainsi que nous pouvons juger la question. Si nous étions seuls au monde avec les Duchés et le Danemark, ce paragraphe du traité de paix () n’existerait pas.
1 Article V de la paix de Prague (1866).
Je dois m'excuser d’entrer ici dans plus de détails que je n’en ai l'habitude, ou du moins de reprendre les choses d'un peu loin, pour vous expliquer quels motifs ont décidé le gouvernement du Roi à accepter dans le traité de paix un article que le sentiment public désapprouve et qui est, en apparence , à cContresens des succès éclatants remportés par la Prusse.
L'organisation politique que l’Europe à reçue en 1815, les rapports des Cabinets entre eux depuis cette époque jusqu’en 1840 offrent l’image d'un grand système défensif européen contre la France. C'était la réaction naturelle des guerres de conquête du premier empire français.
Ce système donnait à ses intéressés une sécurité, mais une sécurité dépendante, au moins pour la Prusse. — Tant que la Prusse y a appartenu, elle à dû supporter la malheureuse configuration qu'elle devait à 1815, et être contente quand inème de son pain bis.
Elle avait en revanche protection et sécurité. Les gouvernements précédents n'ont pas jugé à propos de profiter des occasions qui se sont présentées de rompre avec le système de 1815. Celui-ci est tombé sans que la Prusse s’en mêlât. Si done par sa chute, la sécurité générale avait beaucoup perdu, ce n’était point la faute de la Prusse; le système de 1815 a été renversé par l’année 1848, par la politique que depuis cette année-là ou plutôt depuis 1850, l’Autriche suivit envers la Prusse, politique qui rendait fort difficile le retour de la confiance et de la déférence que l’Autriche avait autrefois trouvées en nous. Lorsque la guerre d'Orient et l'attitude que l'Autriche prit alors vis-à-vis de la Russie eurent porté le dernier coup à la Sainte-Alliance, celleci, en se brisant, laissa derrière elle un état de choses où la Prusse était considérée, à tort ou à raison, par l’étranger et par une grande partie de ses propres sujets, comme ayant un besoin permanent de secours contre la France; et en se faisant fort de ce prétendu besoin de secours, on spéculait sur notre condescendance et notre modestie. Durant les dix dernières années, cette spéculation a été pous-
ANNEXION DES DUCHES. 231
sée très loin, notamment par l'Autriche et une partie de nos confédérés allemands. Qu'elle fût légitime, c'est une autre question. Les intérêts de la Prusse n'ont rien en soi qui ne nous fasse pas désirer la paix et des relations amicales de voisinage avec la France; d'une guerre avec cette puissance, füt-elle heureuse, nous n'avons rien à gagner. L'empereur Napoléon, au contraire des autres dynasties françaises, à reconnu en sa sagesse que la paix et la confiance mutuelle sont dans l’intérèt des deux peuples, — naturellement appelés non pas à se combattre l’un l’autre, mais à marcher ensemble et en bons voisins dans la voie progressive du bien-être et de la civilisation. Seule une Prusse indépendante peut entretenir de semblables relations avec la France, vérité que les sujets de l’empereur Napoléon ne reconnaissent peut-être pas tous également. Mais nous n'avons officiellement affaire qu'avec le gouvernement français. Une telle marche parallèle exige la réciprocité d’égards bienveillants pour les intérêts des deux peuples. Quels sont en somme, et sans tenir compte du choc accidentel que des événements passagers peuvent produire, quels sont les intérêts de la France par rapport à l'Allemagne? Examinons les sans prévention allemande, cherchons à nous placer au point de vue français; c'est la seule manière de juger avec équité des intérêts étrangers. Il ne peut être désirable pour la France qu'en Allemagne s'élève une puissance supérieure en force, telle que serait l'Allemagne entière sous l’hégémonie de l'Autriche, un empire de soixante-quinze millions d’âmes, une Autriche allant jusqu'au Rhin; — mème une France s'étendant jusqu'à ce fleuve ne formerait pas un contrepoids suffisant. Pour une France qui veut vivre en paix avec l'Allemagne, c'est un avantage que l'Autriche ne fasse point partie de cette Allemagne, vu que les intérêts autrichiens se trouvent sur plus d’un point en collision avec ceux de la France, soit en Italie, soit en Orient. Entre la France et une Allemagne séparée de l'Autriche les points de contact d’où peuvent naître des rapports hostiles, sont beau-
coup moins nombreux; et que la France forme le vœu d’avoir pour son plus proche voisin un peuple avec qui elle ait chance de vivre en paix, et contre lequel 35 ou 38 millions de Français seraient parfaitement de force à lutter dans une guerre défensive, c’est là un intérêt naturel qu'on ne peut la blâmer d’avoir à cœur. Je crois que la France, dans la juste appréciation de ses intérêts, ne saurait permettre que ni la puissance prussienne, ni la puissance autrichienne disparaissent.
Quel est ensuite l'intérêt de la France dans le développement européen, surtout sous la dynastie actuelle? C’est que les nationalités soient respectées. Ce principe est celui d’après lequel la France a dès l’origine envisagé la question danoise; déjà dans la conférence de Londres (1864), et durant la période de temps qui l’a précédée et suivie, le gouvernement français s’est montré moins hostile aux prétentions allemandes vis-à-vis du Danemark, en tant que ces prétentions se rencontraient avec l’idée des nationalités. L'application complète de ce principe est impossible, comme on sait, sur les frontières danoises, parce que les nationalités y sont si mélangées, que nulle part on ne peut tirer de ligne-frontière qui les sépare entièrement; mais c’est le principe en grand que la France à défendu et qui lui permet à elle de ne pas opposer aux aspirations allemandes avec autant de vivacité que d’autres puissances l'ont fait.
Cependant, on est souvent revenu sur cette question (du Schleswig-Nord) dans des pourparlers confidentiels avec le Danemark, avec d’autres puissances aussi; nous n’avons jamais pris l'initiative, parce qu'il ne nous convenait pas de la prendre. Mon opinion à toujours été qu’une population qui manifeste sa volonté constante et réellement incontestable de n'être pas prussienne ou allemande, qui manifeste une volonté non moins incontestable de se réunir à l’État voisin dont elle est immédiatement limitrophe et qui appartient à la même nationalité qu'elle, n’ajoute aucune force à la puissance dont elle tend à se séparer. On peut avoir des motifs impérieux de ne pas céder cependant
aux désirs de cette population; il peut exister des obstacles de na'ure géographique qui rendent impossible d’avoir égard à ces vœux. Il s’agit de savoir si et en quelle mesure cela s'applique au cas présent. La question est ouverte; toujours, en la discutant, nous avons ajouté que nous ne pouvions jamais condescendre à compromettre par quelque arrangement que ce füt notre ligne de défense militaire, mais que si des vœux étaient exprimés d’une manière incontestable et avec indépendance, des vœux dont la persistance et la loyale constatation fussent évidentes, — nous pourrions y avoir égard, selon les circonstances, vu la position géographique des populations formant ces vœux. Tel est à peu près le résumé d’un certain nombre de pourparlers confidentiels qui ont eu lieu dans l'intervalle. (1)
Les choses en étaient là, lorsqu'en juillet de cette année la France se trouva en position d’accentuer ses propres désirs à cet égard plus fortement qu’elle n'avait fait jusqu'alors. Je n'ai pas besoin de vous représenter la situation, elle est assez connue et personne n'aurait voulu exiger alors de la Prusse qu’elle fit à la fois deux grandes guerres européennes, ni que dans un moment ou déjà celle en faisait une et avant d'avoir assuré les fruits de cette guerre, elle compromit ses relations avec d’autres grandes puissances.
Dans ces circonstances la France fut appelée par l'Autriche comme médiatrice entre les belligérants, appelée donc d’une façon tout à fait légitime par l’une des deux parties engagées dans la lutte, à faire valoir sa propre Opinion. Que la France ait eu égard aux nécessités de sa politique, nul ne peut le trouver mauvais; quant à dire si elle à fait valoir ses vues avec modération, il est encore prématuré, je crois, pour le public, d'en juger, et je voudrais vous prier de laisser cette appréciation au gouvernement. Pour nous la question était de savoir, non pas Si
1 Depuis la conférence de Londres (1864) jusqu'à la paix de Prague,
nous regardions ce qui nous était demandé comme conforme aux vœux des Schleswig-Holsteinois, mais si, dans la situation où, étant aux portes de Vienne, nous nous trouvions par rapport aux autres puissances européennes — nous voulions accepter ou refuser la totalité de ce que l'Autriche nous offrait par l'entremise française. Les éléments d’une décision n'étaient pas sous la main aussi complets alors que nous l’eussions désiré; quant aux négociations de détails, il n’y fallait pas penser; nos communications étaient interrompues, les télégrammes mettaient trois jours, parfois six, à parvenir des résidences européennes au quartier général, parce que les lignes sur le théâtre de la guerre se trouvaient souvent coupées. C’était donc uniquement la situation générale de l’Europe et la disposition personnelle, en ce moment, de $. M. le Roi qui devaient déterminer la décision à prendre. Nous avions un solide appui dans la fidélité inébranlable de notre alliée l'Italie, fidélité que je ne saurais assez honorer et dont je ne puis apprécier le prix assez haut.
Le gouvernement italien a résisté avec une grande fermeté à la tentation de se laisser détacher de l'alliance par un cadeau de l'Autriche, l'ennemi commun, et nous fondons sur ce fait nos espérances pour l'avenir des relations amicales et naturelles entre l'Allemagne et l'Italie.
Mais malgré toute la valeur pour nous de cette alliance dans les négociations diplomatiques et sur le champ de bataille, nous avons puisé dans la situation générale la conviction qu'il ne fallait pas tendre l’arc trop fortement, que nous ne devions pas, en rejetant certains détails, remettre en question l’ensemble des avantages obtenus et faire dépendre leur confirmation peut-être de nouvelles complications européennes. Il est très difficile dès l’abord de voir et d'apprécier si la discussion des conditions qui vous sont offertes ne vous conduira pas, souvent d’un point de départ sans importance, à un grave différend. J’ai moi-même conseillé sans détour à Sa Majesté, — les projets de médiation nous ayant été soumis à prendre ou à laisser, —
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de consentir et d'accepter, et de ne pas faire comme un joueur téméraire qui remet encore une fois tout en jeu.
Telles sont les circonstances, Messieurs, sous l’empire desquelles est née cette clause du traité. La rédaction vague qu'elle à reçue nous laisse uue certaine latitude dans l’exécution; mais je regarde comme nécessaire de faire remarquer que, tout en ne nous opposant pas à l'amendement de la commission, 1l est impossible que nous puissions nous laisser délier par la commission et par les votes du Landtag des engagements que nous avons pris. Ces engagements nous devons les remplir; mais nous les exécuterons de telle manière qu'il ne reste aucun doute sur le vote des populations (du Schleswig-Nord) d’après lequel nous procéderons, aucun doute sur la sincérité, sur l'indépendance de ce vote, sur la volonté définitive que les populations auront ainsi manifestée. (1)
Je ne sais si la discussion se prolongera ou si une demande de clôture va être faite bientôt. Dans le premier cas, je m'adresserai à ces Messieurs (de la Gauche) en les priant de ne pas faire servir le débat en ce moment à l’émission d'idées de parti plus ou moins hostiles, mais de tourner leurs regards exclusivement au dehors et d’avoir toujours présente devant les yeux cette nécessité qu'il nous faut nous serrer les uns contre les autres et faire face à l'étranger, pour défendre en commun nos intérêts. Je serais d'autant plus satisfait, si ma prière était entendue, que je ne puis malheureusement suivre ces débats jusqu'à la fin, étant obligé, à présent, d'assister aux délibérations des plénipotentiaires fédéraux de l'Allemagne du Nord.
1 La stipulation relative à ce vote des populations, dans l’article V du traité de Prague, est ainsi conçue :
TRES si les populations des districts septentrionaux du Schleswig font connaître par un libre vote leur désir d'être réunies au Danemark, ces districts devront être retranchés du Schleswig pour faire retour au Danemark“.
Après ce discours, le député Twesten modifia ce qu'il avait dit au sujet de M. de Scheel-Plessen et affirma n'avoir pas exprimé d'idées de parti hostiles à la politique allemande du Cabinet. — Le ministre-président reprit la parole :
Je répondrai à M. le préopinant que ce n’est point son discours qui m'a donné sujet de protester contre des idées de parti; j'ai exprimé seulement les craintes que m'inspirait la liste des orateurs encore inscrits. Je rends volontiers au préopinant le témoignage que vis-à-vis de l’étranser il a toujours placé le pays au-dessus du parti Quant à l'attaque contre M. de Scheel-Plessen, j'avais compris, 1l est vrai, que l’orateur lui imputait encore aujourd'hui des sympathies danoises, et je me suis cru obligé de prendre le parti d'un ami absent.
Loi électorale pour le Parlement de l’Allemagne du Nord. — La commission de la Chambre des Députés proposait d'amender comme il suit l’art. 1er du projet de loi: — ,il sera élu un Reichstag pour discuter la Constitution et les institutions de la Confédération de l’Allemagne du Nord“. — Le comte de Bismarck prononça sur ce sujet le discours suivant :
Le gouvernement du Roi s’est abstenu hier de prendre part à la discussion générale, d'autant que le rapporteur et M. le député Simson ont exposé avec des paroles plus éloquentes que celles que j'aurais eues à mon service, ce que le gouvernement du Roi aurait pu dire pour la défense de son point de vue et du projet de loi en sa forme primitive.
Quant à ce qui concerne les amendements présentés soit dans la commission, soit dans la Chambre, je me permettrai pourtant quelques observations, et bien que je range parmi ces amendements l’article 1% tel qu'il est rédigé par la commission, je crois devoir présenter, en dehors et au delà de cet article, quelques considérations applicables à l’ensemble des amendements.