AFFAIRE DU LUXEMBOURG
sions précipité la nation allemande dans une guerre à cause de ce droit de garnison que nous ne pouvons pas tenir pour incontestable, comme ici je le constate; si nous avions pu considérer ce droit comme incontestable, alors la question aurait été tout autre, alors nous aurions pu nous avancer pour un droit. Mais ce droit était éteint, et nous n'avions pas plus de droit de tenir garnison dans Luxembourg, contre la volonté manifeste du souverain de ce pays, que nous n'en aurions d'occuper Rastatt contre le gré du grand-duc de Bade, ou d’avoir nos troupes dans Mayence, si le grand-duc de Hesse n'avait pas conclu avec nous un traité qui nous accorde à nouveau le droit de garnison en cette ville. |
Par ces motifs nous avons évité de pousser la question jusqu'aux extrémités, et je crois que Sa Majesté le Roi mérite d'être remercié par la nation allemande de ce qu'Il ait résisté à cette tentation, — très vive pour un souverain habitué à la guerre, pour un peuple guerrier, — d’exciter l'opinion publique et de donner à son armée, victorieuse jusqu'à ce jour, un nouveau signal de combat, — quil y ait résisté, dis-je, au risque d'être en butte à des soupçons de la part de ceux qui se placent au point de vue du préopinant. Par cette résistance, Sa Majesté, je le crois, a mérité les remerciments du peuple allemand, — comme on l'a, d'ailleurs, reconnu, au début de la discussion, d'un côté opposé aux gouvernements, en louant la modération qui avait été montrée dans cette affaire. Les Princes allemands ont l'habitude de conduire et de commander eux-mêmes leurs armées en temps de guerre; aussi est-ce pour eux une haute nécessité morale de pouvoir sur le champ de ba-
. Nous sommes convaincus que les hauts gouvernements confédé- »rés, marchant droit et sûrement à leur but, ne craindront pas que d'autres nations veuillent nous contester nos droits à une existence nationale. La nation allemande, animée du désir de vivre en paix avec tous les peuples, demande seulement à régler ses affaires inté- .rieures en pleine indépendance. Confiante en elle-même, et décidée à repousser toute tentative d'immixtion étrangère, elle maintiendra, quoi qu'il arrive, son droit incontestable et l’appuiera par les faits. *
taille ou au lazareth rencontrer le dernier regard du soldat mourant, sans avoir à se dire: «Cette guerre, j'aurais pu honorablement l’éviter!» |
C’est cette grave pensée, c'est ce sentiment paternel à l'égard du pays, qui ont décidé le Roi de Prusse et Ses hauts confédérés à éviter la guerre dans la question du Luxembourg, question ne menaçant point notre indépendance, n’attaquant point non plus un de nos droits incontestables. Le droit que nous avons cédé était en soi douteux et caduc; envoyer au champ de mort, pour maintenir un tel droit, des milliers d'hommes, il y avait là une responsabilité, dont M. le préopinant et ses amis politiques pourraient peut-être se charger, suivant la circonstance, mais que le souverain légitime du pays n'assume pas si aisément.
J'ajoute, d’ailleurs, que pour ce droit de garnison, que pour cette forteresse de Luxembourg, qui, d’après nos autorités militaires, n'offre qu'un minime avantage stratégique, nous avons obtenu comme compensation la neutralisation du Grand-Duché et la garantie européenne, au maintien effectif de laquelle, s'il y a lieu, je crois en dépit de toute interprétation. Cette garantie, au point de vue militaire, compense amplement pour nous la cession du droit de garnison.
J'ai voulu, non pas répondre si longuement au précédent orateur, mais donner un éclaircissement sur la question du Luxembourg.
Situation de l'Allemagne du Nord par rapport aux États allemands du Sud, — Dans la discussion du projet d'Adresse, plusieurs orateurs avaient signalé comme dangereux vis-à-vis de l'étranger le paragraphe 3 de ce projet, conçu en ces termes :
, Depuis que l'unité politique de l'Allemagne du Nord est créée, »nous reconnaissons l'obligation d'autant plus grande pour nous d'aller
au devant de tous les dé$irs et de tous les besoins des gouvernements »de l'Allemagne du Sud, en ce qui concerne l'extension et: l’affermissement des relations nationales entre le Sud et le Nord, — et de faire tous nos efforts pour écarter les barrières par lesquelles a été si longtemps séparé chez nous ce qui selon la nature et l'histoire devrait être inséparable, “
Les débats s'étant engagés sur ce paragraphe, le comte de Bismarck fit la déclaration suivante : |
Je n'ai pas pris la parole dans la discussion générale, parce que pour ceux qui représentent les gouvernements cest une chose délicate de se prononcer au sujet d’une Adresse à la Présidence (fédérale). Nous ne pouvons ni ne devons dire que nous ne désirons pas d’Adresse, car ainsi nous semblerions redouter la libre expression de l’opinion publique, comme elle se produit au Reschstag; or nous ne voulons à aucun prix nous donner cette apparence. Nous ne pouvons pas dire non plus que nous désirons une Adresse, et particulièrement celle qui est aujourd’hui en discussion, parce que alors cette Adresse cesscrait d’être l'expression pure et simple de l'opinion du Reichstag, et que le gouvernement se fcrait jusqu’à un certain point responsable de ce qu’elle contient. Nous voyons dans l’Adresse le témoignage que rend le Reichstag vis-à-vis des Allemands du Sud, vis-à-vis de l'étranger, vis-à-vis des gouvernements confédérés, le témoignage publicdesopinionset des convictions avec lesquelles les gouvernements ont à compter, et sur lesquelles ils peuvent compter aussi. Il est bon que sur les trois points que j'ai indiqués 1il n'existe aucun doute. Mais — et je dis ceci pour tranquilliser quelques orateurs par qui une certaine crainte est exprimée que l'attitude prise dans l’Adresse n'ait un fàcheux effet sur la confiance publique et sur la paix — nous ne comprenons pas l’Adresse comme si le Reichstag voulait par là pousser les gouvernements, malgré leur conviction propre, à une action plus hâtive que ces gouvernements mêmes ne le croient nécessaire. Le Reichstag dit aux gouvernements confédérés: — «dans cette direction et jusque là vous pouvez compter sur «nous»; — mais je ne comprends pas l’Adresse comme si
elle tendait à presser l’action des goùvernements plus que ceux-ci, en prenant conseil de leurs devoirs, ne le jugent sage et utile, — comme si elle voulait forcer le pouvoir dirigeant à se départir du point de vue où il se place selon la Circulaire du 7 de ce mois, que les journaux vous ont fait connaître, et dans laquelle nous nous sommes expliqués clairement sur notre situation, en déclarant que nous évitons de notre côté toute pression, toute contrainte, mais que, dans ma conviction, si la nation allemande tout entière voulait l'unité, aucun gouvernement allemand, aucun homme d'État allemand ne pourrait lempècher, aucun n'aurait, je ne sais si je dois dire le courage ou labsence de courage, de vouloir l'empêcher (1).
1 Cette Circulaire, — adressée par le comte de Bismarck aux agents diplomatiques de la Prusse, à l’occasion de l'entrevue que les deux Empereurs de France et d'Autriche avaient eue à Salzbourg, — est d'une grande importance historique, en ce qu’elle fixe les principes de la politique observée par la Prusse à l'égard des États allemands du Sud; — voici la traduction complète de cette pièce :
Berlin, 7 septembre 1867.
,Je vous ai déjà transmis, M..... , les communications qui nous ont été faites, tant par le gouvernement impérial autrichien que par le gouvernement impérial, français, au sujet de la signification et du caractère de l'entrevue de ‘Salzbourg, communications que nous n'avons pu recevoir qu'avec satisfaction. 11 était facile de prévoir la grande difficulté qu'on aurait à convaincre l'opinion publique qu'un fait comme la rencontre des deux puissants monarques, dans la situation actuelle de la politique européenne, ne dût pas avoir de signification plus profonde et de suites plus étendues, et les nouvelles, en apparence authentiques et répandues tout d'abord avec une certaine persistance, sur les résolutions politiques prises où à prendre dans cette entrevue, n'étaient pas propres à lever les doutes qui régnaient sur son but.
,Il suit de là que nous éprouvons encore une plus grande satisfaction à trouver dans les déclarations françaises et autrichiennes l'assurance que la visite de l’empereur Napoléon n'avait pour cause qu'un sentiment que nous honorons et partageons, et que l’entrevue des deux souverains à gardé par suite le caractère qu'elle devait avoir. Les affaires intérieures de l'Allemagne n’ont donc pas été, dans le sens que les premières nouvelles laissaient supposer, le sujet des entretiens de Salzbourg.
, Ce fait est d'autant plus satisfaisant que la manière dont toute lAllemagne a accueilli ces nouvelles et ces suppositions, montre de nouveau combien peu le sentiment national allemand supporte la pensée de voir
Un nouveau témoignage rendu à cette attitude des gouvernements confédérés, me fait craindre que la situation de ces gouvernements à l'égard de l’Adresse, dans le silence absolu gardé par ceux-ci, ne soit mal comprise; et l’Adresse même ne voudra pas que nous sortions de la réserve observée par nous jusquà présent vis-à-vis du Sud, — pour essayer, de quelque manière que ce soit, une pression sur
la solution des affaires de la nation placée sous la tutelle d’une immixtion étrangère, ou guidée par d’autres considérations que celles suggérées par les intérêts nationaux, Nous nous sommes fait dès l’abord le devoir de diriger le courant du développement national allemand dans un lit où il pût, non détruire, mais féconder., Nous avons évité tout ce qui pouvait faire obstacle au mouvement, et avons cherché, non à exciter, mais à apaiser. Nos efforts, nous osons l'espérer, seront couronnés de succès, si, de leur côté, les puissances étrangères s’abstiennent avec le même soin de tout ce qui pourrait, chez le peuple allemand, éveiller la crainte que des plans étrangers ne fussent formés à son sujet, et par suite justement inquiéter le sentiment de la dignité et de l'indépendance uationales. C'est donc avec une vive satisfaction que nous saluons, dans l'intérêt de notre tranquille développement, la négation formelle de tout projet d'immixtion dans les affaires intérieures de l'Allemagne.
»Les gouvernements allemands du Sud pourront attester eux-mêmes que nous nous sommes abstenus de tout essai de pression morale sur leurs délibérations, et que, de plus, nous avons renoncé sans réserve, par le traité du 8 juillet dernier, à l'avantage que pouvait nous offrir, en ce sens, la situation du Zollverein. Nous resterons fidèles dans la suite à cette manière d'agir.
» La Confédération du Nord ira encore volontiers, à l'avenir, audevaut de tous les besoins que pourraient avoir les gouvernements allemands du Sud en ce qui concernerait l'extension et la consolidation des relations nationales entre les deux parties du pays, mais nous laisserons toujours le soin de fixer les bornes dans lesquelles le rapprochement réciproque devra se maintenir, à la libre détermination de nos alliés du midi de l'Allemagne. Nous croyons devoir nous en tenir d'autant plus tranquillement à cette situation que nous trouvons dans les relations réglées qui existent actuellement entre le Nord et le Sud, telles qu'elles résultent des alliances conclues et de la reconstitution du Zollverein, une base légale et appuyée sur des faits pour le développement indépendant des intérêts nationaux du peuple allemand.
» Je vous prie, M..... ., de vous exprimer dans ce sens vis-à-vis du gouvernement près lequel vous êtes accrédité, et vous autorise à donner lecture de cette pièce. “
Signé: Bismarck.
ces éléments qui, dans le Sud, manifestent certaine froideur à l'égard d'un rapprochement, — une pression qui, selon moi, aurait plutôt un résultat contraire à celui qu’on voudrait obtenir.
Après que le Reichstag eut entendu la déclaration qui précède, le député de Rabenau demanda au Chancelier fédéral une explication sur ce fait que le baron de Dalwigk, ministre du grand-duché de Hesse, aurait déterminé dans la première Chambre hessoise (27 juin 1867), le rejet d’une demande d'union avec la Confédération du Nord, en alléguant qu'une telle motion, si elle était adoptée, pourrait causer des embarras au gouvernement prussien et devait être écartée en considération de celui-ci. — Le comte de Bismarek répondit:
La déclaration que l’on vient de citer du ministre de la Hesse grand-ducale, et qui aurait été faite, si J'ai bien compris, dans une séance publique, m'avait échappé; autrement, jJaurais eu l’occasion de rectifier par voice diplomatique l’idée que cette déslaration exprime.
Comme ministre prussien des affaires étrangères, je suis certain que le gouvernement du Roi n’a donné lieu, par aucune de ses paroles, à cette allécation du ministre hessois et à la conviction d’où celle est tirée. Si une démarche officielle avait été faite, à l’époque dont on parle, dans le sens de l’interpellation des députés hessois, ce n’est pas pour la Prusse que j'eusse craint un embarras, vu que cette démarche eût été plutôt embarrassante pour les autres gouvernements de l'Allemagne du Sud, dont la position serait devenue plus difficile par suite de l'initiative que l’un deux, ainsi, aurait prise.
Mais ceci nous amène sur un terrain tout différent, qu'un des précédents orateurs, M. Ægidi, a antérieurement abordé avec habileté et connaissance de la question. Quant aux paroles que le préopinant à rapportées d’après le compte-rendu des débats de la première Chambre hessoise, je ne puis les considérer comme fondées, ni comme justes, de la part du ministre de la Hesse grand-ducale (1).
1 Voir dans le Volume premier, p. 373—375 , le discours du comte de Bismarck sur la situation du grand-duché de Hesse vis-à-vis de la
Confédération de l'Allemagne du Nord. — Ce discours avait répondu par avance (9 avril 1867) à l’allégation du ministre hessois.