LE MINISTÈRE ET LES PARTIS
artificielle ou passagère; c'est-à-dire qu'il en est réduit à la faiblesse des ministères de coalition; et sa politique tombe dans des fluctuations on ne peut plus préjudiciables à l’État et notamment au principe conservateur.
Le député conservateur de Diet: déclara, — malgré la manière dont le Ministre-Président s'était prononcé, — qu'il se croyait obligé, eu égard à l'opinion de son Cercle électoral, de se séparer du gouvernement dans cette affaire du fonds provincial de Hanovre, — assurant, d'ailleurs, que la fraction conservatrice était disposée à faire tous les sacrifices imaginables dans les questions extérieures, et généralement dans toutes les questions où cela lui serait possible.
Le comte de Bismarck répliqua:
Je inc permettrai de dire quelques mots sur l’assertion de M. le préopinant relative à son Cercle électoral, — vu que je suis, indirectement il est vrai, un de ses électeurs du premier degré, dont il semble redouter si fort la critique. Je connais très bien, peut-être mieux que M. le député, ce Cercle électoral, pour y avoir résidé plus longtemps que lui, et je crois que tous les électeurs de ce Cercle, ceux au moins du parti qui a élu M. le préopinant, seront de mon avis, lorsque je prétends qu'il ne me sert de rien d'être appuyé et soutenu, si je ne le suis pas dans l’ensemble de ma politique. Je ne puis me laisser appuyer et soutenir — partiellement, sans perdre l’équilibre.
Le gouvernement doit être appuyé et soutenu comme il existe, dans son ensemble; et si M. l’orateur craint des paroles de blâme de la part de ses électeurs, lorsqu'il rentrera dans son Cercle, — je n'ai qu'à lui recommander, comme recette, de dire qu'il a voté avec moi. Je suis sûr qu'on l’absoudra.
Suite de la diseussion sur le fonds provincial de Hanovre. — Le député de Brauchitsch exposa, dans cette séance, les motifs qui, suivant lui, empêchaient le parti conservateur de voter pour le projet du gouvernement. — Pendant ce discours le comte de Bismarck était absent de la séance; lorsqu'il eut repris place au banc des ministres, il prononça le discours qui suit:
Je n'étais pas présent lorsque M. de Brauchitsch a parlé; mais plusieurs des principaux passages de son discours m'ont été signalés par mes collègues, — et, après un rapide examen, je crois devoir y répondre par quelques observations.
Il m'est pémible de voir que je suis exposé, même de ce côté de la Chambre (la Droite), à des malentendus qu’éviterait facilement la lecture des comptes-rendus sténographiés et de ceux que les journaux ont publiés aujourd’hui sur la séance. M. de Brauchitsch paraît m'avoir mal compris, lorsqu'il m'a fait dire que j'attends et que j'exige du parti conservateur qu'il marche en tous cas avec le gouvernement. J'ai expressément fait observer, en effet, que je ne demandais pas cet accord et ne puis le demander, lorsqu'il pourrait y avoir opposition entre de grands principes et s’il arrivait que le gouvernement abandonnât ceux sur lesquels se fonde l'existence du parti conservateur. J’en appelle au témoignage de l’assemblée et je ne m'explique pas comment l'orateur, sans tenir compte de ces restrictions, peut me faire le reproche d’avoir exigé d’un parti qui se respecte une chose qu’on ne saurait jamais lui demander.
Il en est tout autrement lorsqu'il s’agit d’une question où sans quil y ait un ait accompli, le gouvernement se trouve néanmoins engagé; où l'affaire n’est plus res integra; où, avant les élections, elle n'était plus r'es integra; dans ce cas, tant que j'ai siégé moi-même sur les bancs du parti conservateur, je n'ai jamais cherché à préparer des embarras au gouvernement. Presque en toute chose il y a deux, trois chemins à prendre, — plusieurs chemins mènent
à Rome. C’est l'avenir qui dit quel est le bon et quel est le mauvais, peut-être quand les uns et les autres nous ne sommes plus; mais un gouvernement court à sa perte sil ne suit aucune direction et s'il promet aujourd'hui ce qu'il ne tient pas demain. L'hésitation ne lui est pas permise: sa voie une fois choisie, 1l doit la suivre et marcher en avant sans regarder ni à droite ni à gauche. Dès qu'il hésite, 11 fablit, et toute la vie publique est en souffrance.
M. de Brauchitsch a parlé des auspices sous lesquels lui et ses collègues ont été élus et à quelle fin ils l'ont été. Je ne puis ni m'étendre sur ce sujet, ni lire dans la conscience des électeurs; mais, je vous le demande, la minorité conservatrice d'il y a deux ans aurait-elle été remplacée par la majorité d'à présent, si le gouvernement actuel n'était pas resté au pouvoir? Combien d'entre vous auraient été élus et où serait cette majorité si nous avions dit: snous ne voulons pas de ces messieurs, celui-ci pour nous va trop à droite, celui-là est à nos yeux trop conservateur» ?
L’orateur auquel je réplique a encore prétendu, me diton, que le parti conservateur avait fait au ministère actuel de grands sacrifices. Je regrette qu'il ne les ait point cités, j'aurais été curieux de les connaître. Le seul dont il ait parlé c'est l'abandon du système d'élection à deux degrés (1), ce système impossible à soutenir en théorie et en pratique, d'après lequel nous sommes élus parce que la Constitution lexige et que nous n’en avons pas d'autre, mais que personne ne s’est avisé de défendre dans ses conséquences théoriquement, et que nul jusqu'à présent n’a représenté comme un système propre au parti conservateur. Je ne Yeux pas parler des résultats qui sont subordonnés aux événements, — mais ceux qui ont été obtenus sont tels que le parti conservateur non seulement n’a pas à se plaindre du suffrage universel, mais encore se trouve quelque peu redevable à un système qui, en théorie au moins, est comparative-
1 Ce système, encore en vigueur pour les élections de la Chambre des Députés, avait été abandonné pour celles du Reichstag.
ment plus seusé que l'autre. Supposons qu'on nous ait fait des sacrifices, — je ne dirai rien de ceux que le ministère a faits au pays, car il les lui devait; — mais, en retour, nous vous montrons les nouvelles provinces, nous vous montrons le royaume consolidé, l'Allemagne umie; si ensuite vous voulez compter avec nous, vous trouverez que la balance est fortement en notre faveur.
Dans la suite de son discours, l’orateur à encore examiné quelle aurait été ma conduite si le ministère Manteuffel (1) m'avait demandé, à moi membre du parti conservateur, ce que je réclame aujourd'hui de ec parti. Ma réponse est contenue dans ce que jai dit en commençant. Si l'on avait exigé de moi la renonciation à certains principes qui étaient à mes yeux clairement et sans aucun doute l'idée fondamentale de mon parti, j'aurais voté contre le ministère. Et celui-ci y était entièrement préparé et savait qu'il en serait ainsi. Pour citer un exemple: quand j'étais encore au service, jai pu voter à la Chambre des Seigneurs contre l'impôt foncier, sans que ma situation vis-à-vis de Sa Majesté et de son ministère en ait souffert, parce qu’on n'ignorait pas que toute ma position politique au point de vue des principes me défendait d'agir autrement. Mais le ministère actuel, par son origine et sa position, se trouve dans une tout autre situation que le ministère Manteuffel. Je suis très éloigné de blâmer ceux qui m'ont précédé dans le poste que j'occupe: ils ont fait ce qu'ils croyaient d’accord avec l’état du royaume à cette époque et, s'ils sont allés trop loin, ils ont commis une erreur de jugement, que tout homme est sujet à commettre. Mais je reviens aux faits. Le ministère Manteuffel est arrivé au pouvoir dans un moment où, d'après les idées du parti conservateur, il s'agissait de ne pas nous octroyer la même Constitution que celle qu'avait désirée l'assemblée nationale (?); il ny . avait, dans notre opinion, aucun motif d'aller si loin. En continuant notre régime politique légal, on serait arrivé à
1 Ministère Manteuffel: novembre 1848 — décembre 1858. 2 Le Parlement de Francfort. 1848.
prendre le parti que J'avais conseillé au défunt roi en automne 1848, — à convoquer le Landtag-réuni (*) et à lui dire : l'accord projeté avec l'assemblée nationale a échoué, voyons maintenant ce que nous avons à faire. Le résultat de cette décision, je vous le demande, n'aurait-1l pas été un développement analogue, mais plus paisible, de Ja vie constitutionnelle? Nous autres conservateurs, nous avions espéré alors que le ministère Manteuffel ferait preuve en matière de principes d’une résistance plus décidée que celle qu'il à montrée. Mais je ne veux pas me laisser entraîner sur ce terrain, et Jabandonne à chacun de ceux qui ont vu comme moi cette époque, le soin d’épuiser ces réflexions. Nous sommes arrivés au ministère en 1862. Je ne sais si quelqu'un de vous à pensé dès lors que nous mènerions les choses à bonne fin; mais quelqu'un s'est-il montré disposé à se charger du pouvoir? Que serait-il arrivé si nous n'avions pas eu le courage d'accepter nos portefeuilles et de nous maintenir ici pendant trois années, soutenus par onze conservateurs, dédaignés, mis au ban de l'opinion, traités en ennemis — et je ne veux pas parler de ce qui s'est passé en dehors de cette Chambre? Supposez qu'on eût vu se produire dans l’automne de 1862 les éventualités qui étaient inévitables, si j'avais, en septembre, répondu à Sa Majesté non au lieu de oui! J’ai déjà dit hier que nous ne pouvions, pour juger la situation politique générale, nous placer au point de vue des partis. Pour gouverner constitutionnellement il nous faut une majorité. Si ceux qui ont été élus pour marcher avec nous et soutenir le vouvernement nous refusent leurs voix, nous serons obligés de chercher une autre majorité. Au cas où nous ne la trouvions pas, qu'arrivera-t-11? Que le gouvernement se verra forcé de s'appuyer sur plusieurs partis distincts, avec lesquels il ne sera pas préalablement d'accord comme il croyait l’ètre avec les conservateurs. Alors viendront toutes les faiblesses d'un ministère de coalition, comme je l’exprimais hier, d'un
1 Composé des représentants de tous les états provinciaux.
ministère qui ne peut agir, parce qu'il doit compter tantôt avec un parti, tantôt avec l’autre, et par suite ne saurait avancer, Voulez-vous exposcr l’État à ces fluctuations? Vous ne pouvez attendre (s'adressant à la Droite), ni de moi n1 de mes collègues, que nous continuions, si vous nous refusez la majorité, à supporter, sans y chercher un remède, tous les inconvénients de la position, et que nous nous fassions l'organe d'une seule fraction, d’un seul parti, au risque de voir, en ces temps difficiles, se renouveler pour le pays la dangereuse situation du conflit Que je ne redoute pas le conflit, Messieurs, j'en ai donné la preuve en l'affrontant avec fermeté pendant trois ans ; mais mon intention n'est pas d'en faire une institution nationale permanente.
Dans le cours des débats le Ministre-Président répondit encore au député de Vincke (Minden); il dit:
Je ne me propose pas, dans une phase si avancée de cette discussion, le troisième jour du débat et lorsque la séance approche de sa fin, — de prendre pour modèle M. le préopinant en imitant soit la longueur de son discours, soit la couleur qu'il à donnée à ses paroles par l'emploi des personnalités. T’orateur est venu porter à la tribune une foule de choses qui auraient fort bien convenu dans un entretien particulier entre lui et moi, vu notre longue con- . paissance, mais qui m'ont semblé moins bien placées à cette tribune, et quoiqu'il m'ait excité à lui répondre en s’occupant de moi persounellement, pourtant il me répugne de le faire, par la raison qu'à moins d'y être obligé, j'éprouve toujours un sentiment désagréable, une sorte de honte à parler de ma personne, et parce que je trouve que déjà, au commencement de cette séance, j'ai parlé de moi plus que je n'en ai le goût et l'habitude. Nous avons mieux à faire que de nous occuper de personnalités, et je ne suis point ici pour me défendre contre des attaques personnelles, pour lutter contre ceux qui essaient d’'opposer quelquesunes de mes paroles à d’autres également dites par moi, et pour prouver que ces contradictions n'existent pas, ce
qui me serait facile peut-être, si je voulais l'essayer et si jen avais le temps. Je vous prie seulement de croire que je possède aussi moi une conscience, que jai le caractère d'un homme d'honneur, et que les destinées d’un État de 20 millions d'hommes ne sauraient être conduites sans conscience ni d'une autre façon que celle qu’un homme d’honneur peut employer.
Si chacun ne m'’accordait pas ce caractère, je n'aurais pu conserver pendant six années l'administration d’un peuple auquel l'honneur est cher; — et si, m'appuyant sur ma conscience, — ce dont j'ai le droit pour le moins autant que tout autre, — je dis: «conscience pour conscience, vous ne voulez pas faire comme je fais, je dépose mon mandat », alors se rouvre la triste question de Cabinet, alors nous nous séparons les uns des autres, chacun s’en allant dans sa direction personnelle, et nous laissons l’État se gouverner tout seul. Quand personne ne veut rien céder, quand chacun dit: si les choses ne vont pas à ma guise, je me retire du jeu, aucune organisation de l’État, aucune politique n'est plus possible; il ne reste plus que l'arbitraire politique.
J'ai pris surtout la parole pour constater les faits en ce qui concerne la promesse faite. Les états de Hanovre avaient à l'unanimité adressé la demande que vous connaissez, .Sa Majesté le Roi était alors absent. Le ministère porta cette requête à la connaissance de Sa Majesté qui résidait dans l’ile de Mainau sur le lac de Constance, ct demanda l'autorisation de faire la réponse que le président (de la province de Hanovre) comte Stolberg à donnée ensuite, et que je dois supposer connue de vous. Ainsi la promesse a été faite avec l'autorisation du Roi.
L'orateur m'a rappelé aux usages parlementaires, d’après Jequel je ne puis introduire dans mon discours des noms qui ne doivent pas être mêlés à nos débats. C’est peut-être chez moi un dernier reste du vieux levain, que Je ne puisse, autant que M. le préopinant, séparer le gouvernement du Roi — de Sa Majetsé.
DU
REICHSTAG DE LA CONFÉDÉRATION DE L’ALLEMAGNE DU NORD