‹ Les discoursChapitre 10 sur 21 · II · texte numérisé non relu

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SÉANCE Dtî 24 MAI

Dans l'article VI du décret pris le 22, Mirabeau avait ajouté sur sa minute des Français à la suite de de la part du roi; cette additioa est adoptée par l'Assemblée.

Mirabeau. — L'article IX contient une erreur, soit dans la copie* soit dans l'impression, soit dans la composition. Je vous le dénonce. Cet article est ainsi conçu : « 11 appartiendra au roi d'arrêter et de signer avec les puissances étrangères toutes les conventions nécessaires au bien de TËtat; et les traités de paix, d'alliance et de commerce, ne seront exécutés qu'autant qu'ils auront été ratifiés par le Corps législatif* » Il est évident par la construction de cet article qu'on a l'air de soumettre à l'autre législature les traités de paix, d'alliance et de commerce; il est évident qu'on a l'air de ne soumettre à la ratification du Corps législatif que les traités de paix, d'alliance et de commerce : or ce ne peut être l'intention de l'Assemblée Nationale. Il est certain que tout acte qui intéresse les propriétés publiques doit être ratifié par le Corps législatif. Je propose de rédiger ainsi est article : « Article IX. Il appartient au roi d'arrêter et de signer avec les puissances étrangères tous les traités de paix, d'alliance et de commerce, et autres conventions qu'il jugera nécessaires au bien de l'Etat ; mais lesdits traités et conventions n'auront d'effet qu'autant qu'ils auront été ratifiés par le Corps législatif. »

Adopté.

Mirabeau. — Je propose un article additionnel au décret que vous avez rendu sur le droit de paix et de guerre; il consacre un vœu énoncé plusieurs fois par ceux de mes collègues qui sont véritablement attachés à la couse dû peuple. Cet article, le voici :

ASSEMBLÉE Nationale 83

« toûé les trÈiilés Oii conventions passés jusqu'à présent avéc les puissances ou Etats étrangers, au nom du roi, seront examinés dans un comité spécial de personnes choisies au scrutin par TAssemblée, lequel, avant la fin ' (le la présente séssioii, fera son rapport sur chacUh d'eux, à l'effet que TAssemblée détermine ceux qu'elle estimera devoir être ratifiés; et jusqu'alors lesdits traités, actes ou conventions, demeureront dans toute leur force. »

L'ajournement est demandé par Fréteau et appuyé par Robespierre.

Mirabeau. — C'ésl iticontestabieineht toujours une pt-oposilion sage qu'un ajournement, surtout lorsqu'il s'agît d'un article important, et crue son importance exige beaucoup de netteté dans la rédaction. Je remarqué cependant que l'article porte tout entier sur ce ptiricipe, que désormais rien ne pourra être exécuté qu'il ne soit auparavant ratifié par le Corps législatif. Les événements de tous les jours peuVent nous mettre dans le cas de jeter les yeux sur les conventions qui occasionneraient ou qui provoqueraient le déploieineut de la force nationale. Par exemple, quoique nous soyons convaincus que la guerre d'Espagne avec l'Angleterre n'est ni menaçante ni dangereuse, il n'est paâ douteux qu'il faudraitjeter les yeux en arrière, et regarder si les conventions sont hatioiiàles, si elles île le sont pas. J'ai dotic proposé utie chose utile à faire avant la fin de la session : j'adopte l'ajournèinent; mais je pense qu'il doit être â bref délai.

On passe à l^ordre dU jour.

SÉANCE tJtj il jum

Le Couteùlx de CanteleU, au nom du comité des finances avait lu un rapport sur les propositions faites pour Tacquisi tien et la fonte des cloches des couvents supprimés, et, son projet d« décret adopté» on allait passer à Tordre du jotii'i

Mirabeau. — Monsieur le président, je demande la parole avant Tordre du jour : je ne la Uendrai que pendant deux minutes.

Mirabeau monte à la tribune parmi les rumeurs.

Mirabeau. — Franklin est mort... Il est retourné au sein de la Divinité, le génie qui affranchit TAmérique et versa sur 1 Europe des torrents de lumière.

Le sage que deux mondes réclament, l'homme que se disputent l'histoire des sciences et l'histoire des empires, tenait sans doute un rang élevé dans l'espèce humaine.

Assez longtemps les cabinets politiques ont notifié la mort de ceux qui ne furent grands que dans leur éloge funèbre. Assez longtemps l'étiquette des cours a proclamé des deuils hypocrites. Les nations ne doivent porter que le deuil de leurs bienfaiteurs. Les représentants des nations ne doivent recommander à leur hommage que les ^éros de l'humanité.

Le congrès a ordonné dans les quatorze Etats de la Confédération un deuil de deux mois pour là mort de Franklin, et l'Amérique acquitte en ce moment ce tribut de vénération pour l'un des pères de sa constitution.

Ne serait-il pas digne de nous, messieurs, de nous unir à cet acte religieux, de participer à cet hommage rendu, à la face de l'univers, et aux droits de l'homme et au philosophe qui a le plus contribué à en propager la conquête sur toute la terre *5* L'antiquité eût élevé des autels à ce vaste et puissant génie, qui, au profit des mortels, embrassant dans sa pensée le ciel et la terre, sut dompter la foudre et les tyrans. La France, éclairée et libre, doit du moins un témoignage de souvenir et de regret à l'un des plus grands des hommes qui aient jamais servi là philosophie et la liberté.

Je propose qu'il soit décrété que l'Assemblée Nationale portera pendant trois jours le deuil de Benjamin Franklin.

La proposition de Mirabeau est acclamée et décrétée.

La droite de l'Assemblée s'opposait à ce que fût lu un mémoire qui contenait des accusations graves et prouvées contre les catholiques de Nimes. Mirabeau demanda sa lecture et Tobtint contre d'Eprémesnil.

Le vicomte de Mirabeau avait été arrêté à Perpigoan à la suite d'une échauffourée qui s'était produite dans le régiment dont il était colonel. Dans sa séance du 18, l'Assemblée avait décrété : c que son président se retirera dans le jour par devers le roi, pour supplier Sa Majesté de donner des ordres nécessaires pour procurer la sûreté de M. de Mirabeau. » Lorsque dans la lecture du procès-verbal de la veille, TAbbé Roger, secrétaire, en fut à ce décret, Mirabeau l'interrompit.

Mirabeau. — Je demande la permission d'établir, soit par la tradition de cette Assemblée, soit par le vice de cette rédaction, que le décret relatif à M. de Mirabeau le jeune n*a pas été rendu tel qu'il vient d'être lu. Il n'est pas possible que l'Assemblée Nationale ait oublié que l'un de ses plus célèbres décrets, dans les circonstances qui ont ouvert l'Assemblée Nationale, est cei li q«ii établit l'inviolabilité de seè membres. Il n'est pas possible que TAssemblée ait oublié qu'indépendamment de la sauvegarde de la loi, les députés de l'Assemblée Nationale ont encore la sauvegarde de leur caractère. L'Assemblée n'a pas pu charger le pouvoir exécutif de la sûreté de l'un de ses membres ; elle n'a pas pu placer M. de Mirabeau le jeune entre le double danger d'une escorte et de son délaissement : elle n'a pu vouloir que déclarer que son décret sur l'inviolabilité de ses membres était une égide sacrée, et ordonner à M. de Mirabeau le jeune de venir

m OEUVRES DE MIRABEAU

rendre compte de sa conduite. J'ai dit M. de Mirabeau le jeune, parce que je ne parle point pour mon frère, je ne réclame pour lui que ce que je réclamerais pour tout membre de TAssemblée Nationale. Un de ses membres ne peut être traduit devant aucune juridiction, que vous ne l'ayez jugé ou déclaré jugeable : ce n'est point à Taurore de la liberté que vous pourriez craindre qu'un de vos décrets fût méconnu. Je demande donc que TAssemblée Nationale dise simplement qu'elle rappelle aux municipalités le décret qui prononce l'inviolabilité de ses membres, et qu'elle décrète que M. de Mirabeau le jeune viendra lui rendre compte immédiatement de sa conduite.

La proposition de Mirabeau est adoptée.

SéANCES DES 27 ET 28 JUIN

Suï\la question de savoir si son frère le vicomte d^ |tf irabeau se présentera à la barre ou sera admis à la tribune pour s'e^^pjiqiier selon le décret îJu i9, l^irabeau parle pour qu'il §oit admis è^ la tribune et il obtient satisfaction. Le 28, à propos des cQncJusioiis de Fontepay présentées au nom du comité de Commerce, par lesquelles les retours des Indes seraient faits dans un seul port, Mirabeau plaide la cause de la liberté du commerce, et Timpression îe son discours est ordonnée. Cependant le 19 juillet il fut décrété que les retqurs des Indes ^'auraient lieu prQvisoir^iuent qug d^us l^s pprtç 4'Orieut et de Toulpn.

SÉANCE Dû ?8 WLLET

Un ix^apifeste attribué 4. Coudé ayant été envoyé d^ns les Uiunjcipalités, Mirabeau demanda que çeluj-ci fût invjté à le désavouer spus peine d'être déclare traître à la Patrie, (la içotipn de Mirabeau ne fut pas adoptée.

A8f5ÇmBI.|:B NATIONALE 87

SÉANCES pu 5 AU i8 AOUT

Lp Q, il parle sur rfiff4i|*e Moreton 4^ Chahrillant, de^titvié arbritrairement de son grade de cojpupl du régiment de Ift Fère par de Brienne ; le 7, Mir^ibeçiu ?^ccusé (Janp la procédure instruite par le Chatelet sur les événements du 6 octobre 1789, obtint un décret par lequel TAssemblée devait connaître d*abord la culpabilité d'un de ses membres avant qu'il put être traduit devant un tribunal ; le 17, il expose comnient Tabbé de Barmond, député, prévenu d'avoir favorisé Tévasion de Bonne de Savardin et accusé 'du crime de lèse-nation, ne saurait qu*étre cadrais à la barre, et son opinion est adoptée.

SÉANCE ou 21 AOUT

Goupil dénonce à l'Assemblée un pamphlet de Lambert de Frondeville où Ton pouvait lire dans Pavant- propos ; < Ceux qui prendront la peine de lire mon discours devineraient difficilement po\irquoi je le fais imprimer, si je ne me hâtm de leur apprendre quHl a été honoré de la censure de V Assemblée Nationale, » Les débats mettent aux prises la droite et la gauche, Avec violence. On demande une peine d'emprisonnement pour Lambert de Frondeville. La droite s'agite.

De Faucigny, s'avançant au milieu de la salle. — Ceci a l'air d'une guerre ouverte de la majorité contre la minorité, et pour la faire finir, il n'y a qu'un moyen : c'est de tomber, le sabre à la main, sur ces gaïUards-lA.

La gauche se lève indignée. Lambert de Frondeville s'excuse, puis Faucigny descend à la barre.

MipABpAU. — Je demaiide la parole.

h\v»ft Mauht. — Avant d'entendre M. de Mirabeau, je vQUs prie, monsieur le Président, de lui demander s'il est vrai qu'à l'instant 'il a dit : « Allez avertir le peuple ».

Qft crie à gaiiçhe : « Il ft'eq est pas capable,., quelle bor- . reur!»

Mirabeau. — Je ne m'abaisserai pas jusqu'à repousjser l'inculpation qui vient de m'ètre faite, à moins que l'Assemblée n'élève cette inculpation jusqu'à moi, en m'ordonnant d'y répondre ; dans ce cas, je croirais avoir tout dit pour ma justification et ma gloire, en nommant mon accusateur et en me nommant.

Ce que je me dois en ce moment, c'est de présenter l'opinion que je crois la plus sage, et qu'il m'appartient, ainsi qu'à tous les membres de cette Assemblée, de donner. Mon avis est, dès le commencement de la scène scandaleuse dont nous sommes témoins, que, pour la sûreté même du membre dont je suis loin de vouloir aggraver l'erreur, puisqu'il la reconnaît lui-même, il soit mis en état d'arrestation.

Je me suis occupé uniquement de cette idée, au milieu de ce spectacle hideux en soi, et dont les suites m'ont véritablement effrayé, parce que nous avons tant d'auxiliaires, que notre force fait en ce moment notre faiblesse.

Faucigny s'excuse et Mirabeau présente ce projet d'arrêté qui est adopté.

L'Assemblée, satisfaite des témoignages de votre repentir, vous remet la peine que vous avez encourue.

On dénonce un pamphlet de Marat, pendant la discussion d'un projet de loi sur les délits de la presse.

Malouet. — LUmprimé qu^ voici est signé : Marat, V ami du peuple ; il contient cette phrase. (II s'agit de la proposition qu'a faite M. de Mirabeau l'ainé de licencier Tarmée). /et, je vois la nation entière se soulever contre cet infernal projet. Si les noirs et les ministres gangrenés et archigangrenés sont as<ez hardis pour U faire passer, citoyens, élevez huit cents potences, pendez^y tous ces traîtres, et à leur tête Uinfâme RiqueUi Cainé...

Mirabeau. — 11 me sera permis de demander si ce n'est pas une dérision tout à fait indigne de TAssemblée, que de lui dénoncer pareilles démences.

Malouet demande qu'on donne Tordre au maire de Paris de faire arrêter Marat et les colporteurs du libelle.

Mirabeau. — Sans doute il est bon de faire des lois sur les délits qui se commettent par la voie de la presse comme sur tous les autres délits ; il est vrai que ceuxci méritent peut-être une plus grande considération, parce que leur propagation est plus rapide; mais ce qui est mauvais, c'est de se hâter sur une semblable matière; c'est de se hâter, parce qu'on publie des extrava-' gances.

Je vous prie de remarquer que dans ce paragraphe d'un homme ivre, qui vient d'être lu, je suis seul nommé. On parle des noirs dans ce libelle : eh bien ! c'est au châtelet du Sénégal qu'il faut dénoncer ce libelle. Eh ! que signifie, en effet, cette expression, les noir«? Messieurs... Parmi les libelles infâmes, il en est un, le libellus famosus; et celui-là est de l'homme à qui l'on veut renvoyer l'extravagance qu'on vous dénonce; cet homme est M. le procureur du roi du Châtelet de Paris. Passons à l'ordre du jour.

Adopté.

L'ordre du jour est un rapport du comité diplomatique sur l'affaire d'Espagne,

Mirabeau. — Messieurs, vous avez chargé votre comité diplomatique de vous présenter son avis sur la réponse que demande l'Espagne. Le désir, le besoin de la paix, l'espérance presque certaine qu'elle ne sera pas trou-

blée, les principes de notre constitution nouvelle, nous ont seuls guidés dans l'examen de cette importante question. Pour la résoudre avec succès, nous avons, dû considérer l'état de la politique actuelle, et nos rapports avec les différentes puissances de l'Europe; nous avons dû distinguer le système qu'avait embrassé jusqu'ici le gouvernement français, de la théorie qui convient à un nouvel ofdre do choses. Il ne suffisait pas de connaître nos devoirs et nos intérêts ; il fallait les concilier avec la prudence . il fallait découvrir les moyens les plus convenables d'éviter sans faiblesse le fléau de la guerre : il fallait surtout l'écarter du berceau de cette constitution, autour duquel, avant que de terminer les secours que nous devons h des alliés, toute la force publique de l'Etat, ou plutôt tous les citoyens de l'empire doivent former une barrière impénétrable.

Si nous n'avions à considérer que l'objet de la contestation qui s'est élevée entre les cours de Londres et de Madrid, nous ne devrions pas même supposer que la paix pût être troublée. Le territoire que se disputent ces deux puissances n'appartient ni à l'une ni à l'autre; il est incontestablement aux peuples indépendants que la nature y a fait naître : cette ligne de démarcation vaut bien celle que le pape s'est permis de tracer; et ces peuples, s'ils sont opprimés, sont aussi nos alliés : nous ne ferons donc pas cette injure à deux nations éclairées, de penser qu'elles veuillent prodiguer leurs trésors et leur sang pour une acquisition aussi éloignée, pour des richesses aussi incertaines. Ces vérités simples, notre impartialité ne cessera de les rappeler, s'il en" est besoin ; mais ce premier point de vue ne décide pas la question.

Si, d'un autre côté, nous devions uniqueinent pous déterminer par la nécessité que les circonstances nous imposent, non seulement d'éloigner la guerre, mais d'en éviter les formidables a^pprêts, pourrions-nous vous dissimuler l'état de nos finances non encore régénérées, et celui de notre armée et de notre nis^rine non

encore organisées? PourrianB-nous vous cacher qiie dans les innooibrahles malheurs d'une guerre mên^e injuste, le plus grand pour nous serait de détourner de la CQnstïtutiQn les regards des citoyens, de les distraire du seul objet qui doive concentrer leurs vœux et leurs espérances ; de diviser le cours de cette opinion publique, dont toutes leg forces suffisent à peine pour détruire les obstacles qui nous restent h surmonter? Mais les naalheurs de la guerre, mais les inconvénients tirés de notre PQsjtiqn actuelle ne sufdsent pas encore pour décider la question des alliances. Enfin, si nous devions nous conduire awJQurd'hui d'après pe que nous serons un jour; «i> franchissant l'intervalle qui sépare l'Europe da la destinée qui l'attend, nous pouvions donner dès ce iporoeiit le siginal de cette bienveillance universelle que prépaye la reconnaissance des droits des nations, nous n'aurions pas mên^e 4 délihérer sur les alliances ni sur la guerre. L'Europe aura-t-elle besoin de poliliquô, lorsqu'il n'y aura plus ni despotes ni esclaves? la France aura-t-elle besoin d'alliés, lorsqu'elle n'aura plus d'eunepiis? Il u'est pas loin de nous peut-être, cp moment où la liberté, régnant saps rivale sur les deux mondes, réalisera le vœu de la philosophie, absoudra l'espèce humaine du crime de la guerre, et proclaniera la paix u^iv^rselle : alors le bonheur des peuples sera la soûl but des législateurs, la seule force des lois, la seule gloire des nations : alors les passions particulières, transformées en vertus publiques, ne déchireront plus par des querelles sanglantes les noeuds de la fraternité qui doivent unir tous les gouvernements et tpus les hûiuïpes; alors se cousouimera le pacte de la fédérf^tion du genre humain; mais, avouons-le h regret, ces considérations, toutes puissantes qu'elles sont, ne peuvent pas geules dans ce moment déterminer uotre conduite.

lia natiou française, en changeant ses lois ot seîs mœufs, dqit saps doute chauger sa politique; mais elle est encore condamnée, par les erreurs qui règnept en

Europe, à suivre partiellement un ancien système qu'elle ne pourrait détruire soudainement sans péril. La sagesse exige de ne renverser aucune base de sa sûreté publique avant de l'avoir remplacée. Eh! qiîî ne sait qu'en politique extérieure, comme en politique intérieure, tout intervalle est un danger ; que l'interrègne des princes est l'époque des troubles ; que Tinterrègne des lois est le règne de l'anarchie; et, si j'ose m'exprimer ainsi, que l'interrègne des traités pourrait devenir une crise périlleuse pour la prospérité nationale? L'influence, tôt ou tard irrésistible, d'une nation forte de vingt-quatre millions d'hommes parlant la même langue, ramenant l'art social aux notions simples de liberté et d'équité, qui, douées d'un charme irrésistible pour le cœur humain, trouveront dans toutes les contrées du mondé des missionnaires et des prosélytes; l'influence d'une telle nation conquerra sans doute l'Europe entière à la vérité, à la modération, à la justice; mais non pas tout à la fois, non pas en un seul jour, non pas en un même instant. Trop de préjugés garrottent encore les mortels, trop de passions les égarent, trop de tyrans les asservissent ; et cependant notre position géographique nous permet-elle de nous isoler? Nos possessions lointaines, parsemées dans les deux mondes, ne nous exposent-elles pas à des attaques que nous ne pouvons pas repousser seuls sur tous les points du globe, puisque, faute d'instructions, tous les peuples ne croient pas avoir le même intérêt politique, celui de la paix et des services mutuels, des bienfaits réciproques ? Ne faut-il pas opposer l'affection des uns à l'inquiétude des autres, et du moins retenir par une contenance imposante ceux qui seraient tentés d'abuser de nos agitations et de leurs prospérités?

Tant que nous aurons des rivaux, la prudence nous commandera de mettre hors de toute atteinte les propriétés particulières de la fortune nationale, de surveiller l'ambition étrangère, puisqu'il faut encore parler d'ambition, et de régler notre force publique d'après

celle qui pourrait menacer nos domaines. Tant que nos voisins n'adopteront pas entièrement nos principes, nous serons contraints, même en suivait une politique plus franche, de ne pas renoncer aux précautions que réclame la prudence. Si nos ambassadeurs n'ont plus à plaider la cause de nos passions, ils auront à défendre celle de la raison, et ils n'en deviendront que plus habiles. Il n'est que trop vrai que la nation qui veut partout conserver la paix, entreprend un travail plus difficile que celle qui enflamme l'ambition en offrant des brigandages à la cupidité, des conquêtes à la gloire.

Telles sont, messieurs, les réflexions les plus importantes qui ont frappé votre comité ; elles l'ont d'abord conduit à deux principes qu'il a adoptés, et que je dois vous soumettre avant d'entrer dans de plus grands détails sur l'affaire particulière d'Espagne.

Ces deux principes sont : 1° que tous les traités précédemment conclus par le roi des Français doivent être observés par la nation française jusqu'à ce qu'elle les ait annulés, changés ou modifiés d'après le trjavail qui sera fait à cet égard au sein de cette Assemblée et de ses comités, et d'après les instructions que le roi sera prié de donner à ses agents auprès des différentes cours de l'Europe.

2» Que, dès ce moment, le roi doit être prié de faire connaître à toutes les puissances avec lesquelles nous avons des relations, que le désir inaltérable de la paix, et la renonciation à toute conquête étant la base de notre conduite, la nation française ne regarde comme existantes et comme obligatoires, dans tous les traités, que les stipulations purement défensives. Ces deux principes nous ont paru parfaitement conformes à Tesprit de notre constitution; et ils nous semblent d'autant plus importants à décréter que, d'une part, ils suffiraient au besoin pour rassurer nos alliés ; que, de l'autre, ils ne laisseraient aucun doute sur notre amour pour la paix, notre désir de voir s'éteindre à jamais les torches de la guerre, notre intention de ne prendre les

94 OEUVRES DE MtRABEAD

armes que pour réprimer les injustes oppresseurs. Ce n'est point assez que l'ambition qui cherche sans cesse à s'agrandir^ que la politique qui veut tout bouleverser, nous soient toujours étrangères ; il faut encore appreutlre à toutes les nations que si, pour étouffer à jamais le germe des combats, il fallait renoncer à toute force extérieure, détruire nos forteresses, dissoudre notre armée et brûler nos flottes, nous en donnerions les premiers l'exemple. Les deux principes que je viens de rappeler indiquent déjà la réponse* qu'il semble que le roi doive faire à la cour d'Espagne; mais votre comité entrera dans quelques détails \ nous avons examiné notre alliance avec l'Espagne sous ces rapports : l'époque de cet arrangement, son utilité^ sa forme, nos moyens, la position actuelle des Espagnols, et les vues apparentes des Anglais.

Voici les résultats de nos recherches : les Espagnols ont été longtemps nos ennemis; après plus d'un siècle de combats, la paix des Pyrénées vint enfin désarmer les moins redoutables de deux peuples également fiers et belliqueux, qui se ruinaient et se déchiraient pour l'orgueil de quelques hommes et pour le malheur des deux nations. Le repos de l'Europe fut court ; les passions des princes ne connaissent qu'un léger sommeil. Louis XIV réunit dans sa famille les sceptres de la France et d'Espagne; cette réunion, et les vues ambitieuses qu'elle recelait peut-être, soulevèrent contre nous toutes les puissances ; et si le sort ne remplit qu'à moitié leurs projets de vengeance, si nous ne succombâmes pas sous tant de coups portés à la fois, nous ne pûmes échapper à cet épuisement, à cette destruction intérieure qui est la suite d'une longue guerre. On s'aperçut bientôt que cette succession, qui avait coûtï tant de sang, n'assurait pas encore le repos des deux nations. Lés rois étaient parents, les peuples n'étaient pas unis, les ministres étaient rivaux; et l'Angleterre, profitant de leurs divisions pour les aflaiblir, s'emparait impunément du aceptre des mer» ot du commence du monde*

Enfin, après cette guerre funeste, qui avait coûté à la nation française ses vaisseaux, ses richesses et ses plus belles colonies, nos malheurs fournirent au caractère espagnol une occasion glorieuse de se déployer tel que depuis lors il n'a cessé d'être. Ce peuple généreux, dont la bonne foi a passé en proverbe, tious reconnut pour âes amis quand il nous vit prêts à succomber. Il vint partager nos infc^tunes, relever nos espérances, affaiblir nos rivaux, et ses ministres signèrent, en 1761, un traité d'alliance avec nous sur les tronçons brisés de nos armes, sur la ruine do notre crédit, sur les débris de notre marine* Quel fut le fruit de cette union ? Seize années de paix et de tranquillité, qui n'auraient pas encore éprouvé d'interruption, si l'Angleterre eût respecté dans ses colonies les principes sacrés qu'elle adore chei elle, et si les Français, protecteurs de la liberté des autres, avant d'avoir su la conquérir pour euxmêmes, n'avaient pressé leur roi de combattre pour défendre les Américains.

Cette querelle, absolument étrangère à la cour d'Espagne, pouvait même l'inquiéter sur ses colonies, et compromettre en apparence ses intérêts les plus chers. Mais les Anglais ayant les premiers violé la paix, l'Espagnol, fidèle à seé traités, courut aux armes, nous livra ses flottes, ses trésors, ses soldats, et c'est avec lui que nous acquîmes l'immortel honneur d'avoir restitué à la liberté une grande portion du genre humain.

Depuifî la paix mémorable qui couronna nos efforts, la guerre a paru prête à se rallumer entre la France et l'Angleterre. Dès que le roi des Français eut averti son allié qu'il armait, les pprts d'Espagne se remplirent de flottes redoutables. Elles n'attendaient qu'un avis pour voler à notre secours, et l'Angleterre convint avec nous de désarmer.;. Mais jetons un voile sur cette époque honteuse, où l'impéritie de nos ministres nous ravit un allié que nous avions conquis par nos bienfaits, que nous eussions sufiisamment protégé en nous montrant s«ttienletit prêts à le défendre^ et nous priva ainsi d'un

moyen presque assuré d'être à jamais en Europe les arbitres de la paix. Cest en nous rappelant cette conduite de l'Espagne, et les services qu'elle nous a rendus, que nous nous sommes demandé si la France devait rompre un traité généreusement conclu, fréquemment utile, religieusement observé. Nous nous sommes surtout demandé s'il conviendrait d'annuler un engagement aussi solennel dans l'instant où l'Espagne serait pressée par les mêmes dangers qu'elle a trois fois repoussés loin de nous.

Nous n'aurions rien à ajouter pour ceux qui craindraient qu'une des deux nations l'emportât sur l'autre en générosité; mais l'intérêt nous dicterait-iL d'autres lois que la reconnaissance? Quelques hommes, forts de leur caractère et orgueilleux de leur patrie, croient que la France armée peut rester invincible, quoique isolée. 11 est de ces hommes parmi nous, et ce sentiment est d'autant plus honorable qu'il confond la force publique avec l'énergie de la liberté. Mais la liberté publique n'est la plus grande force des empires qu'aussi longtemps qu'étrangères à toute injustice, à toute conquête, les nations s'appliquent uniquement au développement de leur richesse intérieure et de leur véritable prospérité. Mais la France compte dans ses annales des triomphes qui invitent à la vengeance ; elle a des colonies qui excitent l'ambition, un commerce qui irrite la cupidité; et si elle peut un jour se défendre sans alliés, ce que je crois aussi fortement que tout autre, il ne faut pas néanmoins qu'elle s'expose à combattre seule des puissances dont les forces actuelles sont supérieures aux siennes : car il ne s'agit pas de ce que peut inspirer la nécessité, mais de ce qu'exige la prudence ; il ne s'agit pas de faire une périlleuse montre de nos dernières ressources, mais de prendre les moyens les plus propres pour assurer là paix.

Nous ne regardons aucun peuple comme notre ennemi ; il ne l'est plus, celui qu'une insidieuse politique nous avait représenté jusqu'ici comme notre rival,

celui dont nous avons suivi les traces, dont les grands exemples nous ont aidés à conquérir la liberté, et dont tant de nouveaux motifs nous rapprochent. Un autre genre de rivalité, l'émulation des bonnes lois, va prendre la place de celle qui se nourrissait de politique et d'ambition. Non, ne croyez pas qu'un peuple libre et éclairé veuille profiter de nos troubles passagers pour renouveler injustement les malheurs de la guerre, pour attaquer votre liberté naissante, pour étouifer l'heureux développement des principes qu'il nous a transmis ; ce serait pour lui un sacrilège de le tenter, ce serait pour nous un sacrilège de le croire. La même religion politique n'unit-elle pas aujourd'hui la France et la Grande-Bretagne? Le despotisme et ses agents ne sont-ils pas nos ennemis communs? Les Anglais ne seront-ils pas plus certains de rester libres lorsqu'ils auront des Français libres pour auxiliaires ? Mais , en rendant hommage à la philosophie de ce peuple, notre frère aîné en liberté, écoutons encore les conseils de la prudence.

La politique doit raisonner, même sur des suppositions auxquelles elle ne croit pas : et le bonheur des peuples vaut bien que pour l'assurer on se tienne en garde contre les plus favorables, aussi bien que contre les plus incertaines. Supposons donc que l'Angleterre prévoie avec inquiétude l'accroissement qu'une constitution libre doit un jour donner à nos forces, à notre commerce, à notre crédit; qu'elle lise dans sa propre histoire l'avenir de nos destinées, et que par une fausse politique elle veuille profiter des circonstances pour rompre une alliance formidable dont elle a souvent senti toi^t le poids : quelles sont les mesures qu'une telle supposition doit nous inspirer? Nous ne pouvons balancer le nombre des vaisseaux anglais qu'avec ceux de notre allié : notre intérêt nous oblige donc de confirmer notre alliance avec l'Espagne; et le seul moyen de la conserver, c'est de remplir fidèlement nos traités. On dira peut-être que cette fidélité même peut amener plus rapi-

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