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POUR MADAME

Pendant le cours des malheurs Qu'enfante une longue guerre, L'Olympe ému de nos pleurs Voulut consoler la terre :

Il fit naître la beauté Qui tient Philippe arrêté,

Beauté sur toutes insigne :

D'un présent si précieux Si la terre était indigne, C'est un don digne des deux.

Des trésors du firmament Cette princesse se pare, Et les dieux, en la formant, N'ont rien produit que de rare :

Ils ont rendu ses appas L'ornement de nos climats, Et la gloire de notre âge.

Le conseil des immortels Augmenta par cet ouvrage Les honneurs de ses autels.

Elle reçut la beauté

De la reine de Cythère,

De Junon la Majesté,

Des Grâces le don de plaire :

L'éclat fut pris du Soleil,

Et l'Aurore au teint vermeil

Donna des lèvres de roses :

Lorsque d'un mélange heureux

Le ciel eût uni ces choses.

Il en devint amoureux.

La Tamise sur ses bords

Vit briller et disparaître

Le riche amas des trésors

Qu'à peine elle avait vus naître :

Elle eut honte qu'un objet,

De tant de vœux le sujet,

58 LKS DISTHACTIOXS DE LA FONTAINE

Cherchât une autre demeure :

JHieureuse, si pour toujours Le ciel eût à la même heure Cessé d'éclairer son cours !

Les .\nglais virent partir

La princesse et tous ses cliarmes,

Sans qu'elle pût consentir

Qu'on la rendit à leurs larmes :

Ces peuples, avant ce jour,

Glorieux de son séjour,

Se croyaient seuls dignes d'elle ;

Ils le croyaient vainement,

Car la France est d'une belle

Le véritable élément.

Bientôt, selon nos désirs Nous en devînmes les hôtes ; Une troupe de Zéphyrs L'accompagna dans nos côtes :

C'est ainsi que vers Paphos' On vit jadis sur les flots Voguer la fille de l'onde.

Et les Amours et les Ris, Comme gens d'un autre monde, Etonnèrent les esprits.

Telle vint en ce séjour La m erveille que je chante :

Elle crût, et notre Cour Reprit sa face riante :

< \\\k- ancienne do l'Ile de Chypre, célèbre par le culte de Véni

l.ES DISTRACTIONS DE LA FONTAINE 09

Autant que Mars tloiissait, Amour alors languissait, Levant à peine les ailes ; L'aslie né chez les Anglais, A la honte de nos belles.

Le rétablit dans ses droits.

Que de princes amoureux Ont brigué son hyménée !

Elle a refusé leurs vœux ; Pour Philippe elle était née :

Pour lui seul elle a quitté Le Portugais indompté, Roi des terres inconnues, Le vois-in du fier croissant Et de nos Alpes chenues Le monarque florissant.

Philippe est un bien si doux, Que c'est le seul qui l'enflamme :

Sous les cieux que voyons-nous Qui soit le prix de son âme ?

Les héritières des rois Ont souhaité mille fois D'en faire la destinée; C'est un plus glorieux sort Que de se voir couronnée Reine des sources de l'or.

Mais si son cœur est d'un prix Pour qui la terre est petite, L'objet dont il est épris N'est pas d'un moindre mérite :

Si sa beaulé le surprit,

Des grâces de son esprit

De jour en jour il s'enflamme ;

La princesse tient des cieux

Du moins autant par son âme

Que par l'éclat de ses yeux.

Ils sont joints ces jeunes cœurs Qui du Ciel tirent leur race :

Puissent-ils être vainqueurs Des ans par qui tout s'efîace !

Que de leurs désirs constants Dure à jamais le printemps Rempli de jours agréables !

0 couple aussi beau qu'heureux !

Vous serez toujours aimables ; Soyez toujours amoureux.

Que de vous naisse un héros Dont les palmes immortelles Ne donnent aucun repos Aux nations infidèles :

Que le fruit de vos amours, Egales aux herbes leurs tours, Mette leurs villes en cendre ; Et puisse un jour l'univers Devoir un autre Alexandre Au Philippe de mes vers !

A M DE MAUCROIX.' Relation d'une fèti: donnée a Vaux.

Le 21 aoùl 1661.

Si tu n'as pas reçu réponse à la lettre que tu m'as écrite, ce n'est pas ma faute; je t'en dirai une autrefois la raison, et je ne t'enlreliendrai pour ce coup-ci que de ce qui regarde M. le Surintendant : non que je m'engage à l'envoyer des relations de tout ce qui lui arrivera de remarquable; l'entieprise serait trop grande, et en ce cas là je le supplierais très-humblement de se donner quelquefois la peine de faire des choses qui ne méritassent point que l'on en parlât, afin que j'eusse le loisir de me reposer. Mais je crois qu'il y serait aussi empêché que je le suis à présent. On dirait que la renommée n'est faite que pour lui seul, tant il lui donne d'affaires tout à la fois. Bien en prend à cette déesse de ce qu'elle est née avec cent bouches ; encore n'en a-t-elle pas la moitié de ce qu'il faudrait pour célébrer dignement un si grand héros ; et je crois que quand elle en aurait mille, il touverait de quoi les occuper toutes.

Je ne te conterai donc que ce qui s'est passé à Vaux le 17 de ce mois. Le Roi, la R^ine-mèrC;, Monsieur, Madame, quantité de princes et de seigneurs s'y trouvèrent : il y eut un souper magnifique, une excellente comédie, un ballet fort divertissant et un feu qui ne devait rien à celui qu'on fit pour l'entrée.

' François de Maucroix chanoine de Reims, né le 7 janvier 1O69, mort le 9 avril 1708.

Tous les sens furent enchantés ; Et le régal eut des beautés Dignes du lieu, dignes du maître, Et dignes de Leurs Majestés, Si quelque chose pouvait l'être.

On commença par la promenade. Toute la cour regarda les eaux avec grand plaisir. Jamais Vaux ne sera plus beau qu'il le fut celte soirée-là, si la présence de la Reine ne lui donne encore un lustre qui véritablement lui manquait. Elle était demeurée à Fontainebleau pour une affaire fort importante : lu vois bien que j'entends parler de sa grossesse. Cela fit qu'on se consola, et enfin on ne pensa plus qu'à se réjouir. 11 y eut grande contestation entre la cascade, la gerbe d'eau, la fontaine de la Couronne, et les animaux, à qui plairait davantage ; les dames n'en firent pas moins de leur part.

Toutes entre elles de beauté Contestèrent aussi chacune à sa manière ; La Reine avec ses fils contesta de bonté ; Et Madame, d'éclat avecque la lumière.

Je remarquai une chose à quoi peut être on ne prit pas garde ; c'e^t que les nymphes de Vaux eurent toujours les yeux sur le Roi : sa bonne mine les ravit toutes, s'il est permit d'user de ce mot en parlant d'un si grand prince.

Ensuite de la promenade on alla souper. La délicatesse et la rareté des mets furent grandes ; mais la grâce avec laquelle M. et M™* la Surintendante firent les honneurs de leur maison, le fut encore davantage.

Le souper fini, la comédie eut son tour : on avait dressé le théâtre au bas de l'allée des sapins.

En cet endroit, qui n'est pas le moins beau De ceux qu'enferme un lieu si délectable. Au pied de ces sapins et sous la grille d'eau,

Parmi la fraîcheur agréable Des fontaines, des bois, de l'ombre et des zéphyrs, Furent préparés les plaisirs Que l'on goûta cette soirée.

De feuillages touffus la scène était parée. Et de cent flambeaux éclairée :

Le ciel en fut jaloux. Enfin figure-toi

Que lorsqu'on eut tiré les toiles, Tout combattit à Vaux pour le plaisir du Roi ; La musique, les eaux, les lustres, les étoiles.

Les décorations furent magnifiques, et cela ne se passa pas sans musique,

On vit des rocs s'ouvrir, des termes se mouvoir, Et sur son piédestal tourner mainte figure. Deux enchanteurs pleins de savoir

Firent tant, par leur imposture,

Qu'on crut qu'ils avaient le pouvoir

De commander à la nature.

L'un de ces enchanteurs est le sieur Torelli, Magicien expert et faiseur de miracles ; Et l'autre, c'est Le Brun, par qui Vaux embelli Présente aux regardants milles rares spectacles : Le Brun dont on admire et l'esprit et la main, Père d'inventions agréables et belles, Rival des Raphaëls, successeur des Apelles, Par qui notre climat ne doit rien au Romain.

Par l'avis de ces deux la chose fut réglée,

D'abord aux yeux de l'assemblée

Parut un rocher si bien fait,

Qu'on le crut rocher en effet; Mais insensiblement se changeant en coquille,

Il en sortit une nymphe gentille

Qui ressemblait à la Béjart'.

Nymphe excellente dans son art,

Et que pas une ne surpasse.

Aussi récila-t-elle avec beaucoup de grâce Un prologue, estimé l'un des plus accomplis

Qu'en ce genre on pût écrire.

Et plus beau que je ne dis,

Ou bien que je n'ose dire ;

Car il est de la façon

De notre ami Pellisson.

Ainsi, bien que je l'admire, Je m'en tairai ; puisqu'il n'est pas permis

De louer des amis.

Dans ce prologue, la Béjart, qui représente la nymplie de la fontaine où se passe celle action, commande aux divinités qui lui sont soumises de sortir des marbres qui les enferment, et de contribuer de tout leur pouvoir au divertissement de Sa TMajesté : aussitôt les termes et les statues qui font partie de 1 ornement du théâtre se meuvent, i et il en sort, je ne sais comment, des faunes et des bacchantes qui font l'une des entrées du ballet. C'est une fort] plaisante chose que de voir accoucher un terme, et danser l'enfant en venant au monde. Tout cela fait place à la co-

' Femme de Molière.

médie, dont le sujet est un homme arrêté par loules sorles de gens, sur le point daller à une assignation amoureuse.

C'est un ouvrage' de Molière.

Cet écrivain par sa manière

Cliarmj à présent toute la Cour.

De la façon que son nom court,

Il doit être par delà Rome :

J'en suis ravi, car c'est mon homme

Te souvient-il bien qu'autrefois,

Nous avons conclu d une voix

Qu'il allait ramener en France

Le bon goût et l'air de Térence ?

Piaule n'est plus qu'un plat bouffon,

Et jamais il ne fit bon

Se trouver à la comédie ;

Car ne pense pas qu'on y rie

De maint trait jadis admiré.

Et bon in illo tempore :

Nous avons changé de méthode ;

Jodelet n'est plus à la mode.

Et maintenant il ne faut pas

Quitter la nature d'un pas.

On avait accommodé le ballet à la comédie, autant qu'il était possible, et tous les danseurs y représentaient des fâcheux de plusieurs manières : en quoi certes ils ne parurent nullement fâcheux à notre égard, au contraire, on les trouva fort divertissants, et ils se retirèrent trop tôt au gré de la compagnie. Dès que ce plaisir fut cessé, on courut à celui du feu.

' Les Fâcheux,

Je voudrais bien t'écrire en vers Tous les artifices divers De ce feu le plus beau du monde, Et de son combat a. ecque l'onde, Et le plaisir des assistants.

Figure-toi qu'en même temps On vit partir mille fusées, Qui par des routes embrasées Se firent toutes dans les airs Un chemin tout rempli d"éclairs, Chassant la nuit, brisant ses voiles.

As-tu vu tomber des étoiles ?

Tel est le sillon enflammé, Ou le trait qui lors est formé.

Parmi ce spectacle si rare, Figure-toi le tintamare, Le fracas et les sifllements Qu'on entendait à tous moments De ces colonnes embrasées Il renaissait d'autres fusées, Ou d'autres formes de pétard.

Ou quelque autre efîet de cet art ; Et l'on voyait régner la guerre Entre ces enfants du tonnerre.

L'un contre Tau Ire combattant.

Voltigeant, et pirouettant, Faisant un bruit épouvantable, C'est-à-dire un bruit ag^réable.

Figure-toi que les échos iS'ont pas un moment de repos.

Et que le chœur des jN'éréides S'enfuit sous ses grottes humides.

De ce bruit, Neptune étonné Eût craint de se voir détrôné, Si le monarque de la France N'eût rassuré par sa présence, Ce dieu des moites tribunaux, Qui crut que les dieux infernaux Venaient donner des sérénades A quelqties-nnes des Naïades ; Enfin, la peur l'ayant quitté, Il salua Sa Majesté :

Je n'en vis rien, mais il n'importe.

Le raconter de cette sorfe Est toujours bon ; et quant à toi, Ne t'en fais pas un point de loi.

Au bruit de ce jeu succéda celui des tambours ; car le Roi voulant s'en retourner à Fontainebleau celle même nuit, les mousquetaires étaient commandés. On retourna donc au château, où la collation était préparée. Pendant le chemin, tandis qu'on s'entretenait de ces choses, et lorsqu'on ne s'attendait plus à rien, on vit en un moment le ciel obscurci d'une épouvantable nuée de fusées et de serpentaux. Faut-il dire obscurci ou éclairé ? Cela partait de la lanterne du dôme : ce fut en cet endroit que la nuée creva d'abord. On crut que tous les astres, grands et petits, étaient descendus en terre, afin de rendre hommage à Madame ; mais, l'orage étant cessé^ on les vit tous à leur place.

La catastrophe de ce fraca-s fut la perle de deux chevaux.

Ces chevaux qui jadis un carrosse tireront, Et tirent maintenant la barque de Caron,

6^ LES niSTKACTIONS DE LA FONTAINE

Dans les fossés de Vaux tombèrent, Et puis de là dans l'Achéron'.

Ils étaient attelés à l'un des carrosses delà Reine; et s'étant cabrés à cause du feu et du bruit, il fut impossible de les retenir. Je ne croyais pas que celle relation dût avoir une fin si tragique et si pitoyable. Adieu. Charge ta mémoire de toutes les belles choses que tu verras au lieu où tu es.

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