‹ Les distractions de La FontaineChapitre 74 sur 109 · A MADAME DE FONTANGES · texte numérisé non relu

A MADAME DE FONTANGES

Charmant objet, digne présent des Cieux, Et ce n'est point langage de Parnasse ; Votre beauté vient de la main des Dieux, Vous l'allez voir au récit que je trace. Puissent mes vers mériter tant de grâce Que d'être offerts au Dompteur- des humains ; Accompagnez d'un mot de votre bouche.

Et présentez par vos divines mains De qui l'Ivoire embellit ce qu'il touche.

' Marie-Angélique de Scoraille de Roussille, duchesse de Fontange? née en 1661, maîtresse de Louis XIV en 1679, morte le 28 juin 1681, i Port-RoyaL

» Louis XIV.

Je nie trouvai chez les Dieux l'autre jour : Par quel moyen, j'en perdis la mémoire ; Il me suffît que de l'humain séjour Je fus porté dans ce lieu plein de gloire. Un Dieu s'en vint, et m"a\ant abordé ; Mortel, dit-il, Jupin m'a commandé De te montrer par grâce singulière L'Olympe entier et tout le Firmament, Ce Dieu, c'était Mercure assurément ; Il en avait tout l'air et la manière.

Après l'abord il me montra du doigt Force clartés qui partaient d'un endroit Vois-tu, dit-il, cet enclos de lumière ! C'est le Palais du Monarque des Dieux.

Et moi d'ouvrir incontinent les yeux.

Ce que je vis était d'une matière Qui ne saurait dignement s'exprimer.

Figurez-vous tout ce qui peut charmer, Tout ce qui peut éblouir tout ensemble, Astres brillants, et Soleils radieux N'y comprenez toutefois vos beaux yeux.

Car leur éclat n'a rien qui lui ressemble.

Avec Mercure en ce Palais entré Selon leur rang je vis sur maint degré Les Dieux assis, Jupiter à la tète :

Tous paraissaient en des atours de fêtes : Le Sort ouvrit un Livre à cent fermoirs ; Puis fit crier dans les sacrés Manoirs Par trois Tli'iciutsà trois fois dilîcrentos. Le cciiteuu des paroles suivantes.

De par Jupin soient les Dieux avertis.

Conformément à nos divins Usages, Que l'on va faire au Ciel deux Mariages Avant qu'ils soient sur la Terre accomplis.

Au mot d'Hymen je vis chacun se taire, Et les ouïs par trois fois publier ; L'un pour Conty, l'autre pour l'héritière Du Jupiter de ce bas Hémisphère.

On applaudit, puis silence étant fait, Le dieu des Vers lut deux Epilhalames.

En voici l'un. Couple heureux et parfait, Couple charmant, faites durer vos flammes Assez longtemps pour nous rendre jaloux. Soyez Amans aussi longtemps qu'Epoux.

Douce journée, et nuit plus douce encore ! Heures, tardez, laissez au lit l'Aurore. Le temps s'envole, il est cher aux Amans. Profitez donc de ses moindres moniens, Jeune Princesse, aimable autant que belle, Jeune Héros non moins aimable qu'elle.

Le temps s'envole, il faut le ménager ; Plus il est doux, et plus il est léger. Phœbus se tùt, et bien que dans leur âme Les Immortels enviassent CoxNtv, Du Couple heureux et si bien assorti, L'on dit au Sort qu'il prolongeât la trame, S'il se pouvait. Puis le Père des Vers Changeant de ton pour l'autre Epilhalame, Lut ce qui suit. Chantez, peuples divers. Que tout fleurisse aux Terres leurs demeures. \e tardez plus, avancez, lentes heures.

26() LES DISTRACTtONS DE LA FONTAINE

Allez porter aux humains un Printemps,

Tel que celui qui commença les temps.

Heures, volez, hâtez l'heur et la joye

Du Fils des Dieux, à qui l'Olympe envoie

Une Princesse au regard enchanteur :

Mille beaux dons éclatent dans son cœur.

En son esprit, en son corps mille charmes ;

Amour la suit. Amour a pris des armes

Qui soutiendront l'honneur de son carquois.

Prince, il faudra se rendre cette fois :

Ces chants finis, je ne saurais vous dire

Comment enfin chacun se sépara.

Mercure seul avec moi demeura

J'obtins de lui que de ce vaste Empire

L'on m'ouvrirait les Temples, et je vis

Deux noms fameux, deux noms rivaux prétendre

Le premier rang aux célestes lambris :

L'un c'est Louis, l'autre c'est Alexandre.

De ces deux Rois je comparai les faits -,

Non la personne, elle est trop différente ;

Et Statira.' qui se méprit aux traits

Du Conquérant dont la Grèce se vante.

Au Roi des Francs n'aurait jamais erré.

Toujours ce Prince aux regards se piésente,

Mieux fait qu'aucun dont il soit entouré.

Je vis encore une jeune merveille ;

Si ce n'est vous, c'en est une pareille :

Mais c'est vous-même, et Mercure me dit

Gomment le Ciel un tel œuvre entreprit.

1 Femme de Darius Codoman, qui prit Ephestion pour Alcxandri'

Mortel, dil-il, il est bon de t'apprendre Par quel motif ce chef-d'œuvre fut fait. Un jour Jupin se trouvant satisfait Des vœux qu'en terre on venait de lui rendre, iN'ous dit à tous : je veux récompenser, De quelque don la terrestre demeure.

Le don fut beau comme tu peux penser : Minerve en fit un patron tout à l'heure. L'éclat fut pris des feux du firmament ; Chaque Déesse et chaque objet charmant, Qui brille au Ciel avec plus d'avantage, Contribua du sien à cet ouvrage, Pallas y mit son esprit si vanté, Junon son port, et Vénus sa beauté, Flore son teint, et les Grâces leurs grâces. Heureux mortel, en un point ta surpasses Tous tes pareils ; car lequel d'entre vous. Favorisé jusqu'à ce point par nous, A jamais vu l'Olympe et sa structure .■* I\etourne-t'en, conte ton aventure, Chante aux Humains ces miracles divers.

n n'eut pas dit, que sans autre machine, Je me revis dans le bas Univers.

Divin objet voilà votre origine, Agréez-en le récit dans ces vers.

(OEuvres Posthumes).

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