‹ Les distractions de La FontaineChapitre 85 sur 109 · AVERTISSEMENT DU RECUEIL QUI A POUR TITRE · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT DU RECUEIL QUI A POUR TITRE

Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine'.

L'assemblage de ce recueil a quelque chose de peu ordinaire. Les critiques nous demanderont pourquoi nous n'avons pas fait imprimer à part des ouvrages si différents : c'est une ancienne amitié qui en est la cause. Je ne justifierai donc point par d'autres raisons le dessein que nous avons eu ; et, sans marrêter non plus à mes poésies, qui ne sont pas assez importantes pour faire dessus des réflexions, je passe d'abord au second volume de ce recueil. Le traducteur y fait dans une préface le parallèle de Démosthène et de Cicéron, et n'a rien omis de ce qu'il était à propos de dire sur ce sujet. Comme il n'a point parlé de Platon, c'est à moi de toucher légèrement ce qui concerne ce philosophe, non pas tant pour louer (il faudrait que j'eusse ses grâces) que pour aller au-devant des objections que les gens d'aujourd'hui lui pourront faire.

Ceux qui simplement ont ouï parler de lui sans aucune

' Paris i685.

connaissance, ni de ses œuvres, ni de son siècle, s'étonneront qu'un homme, que l'on traite de divin, ait pris tant de peine à composer des dialogues pleins de sophismes, et où il n'y a rien de décidé la plupart du temps. Ils ne s'en étonneraient pas s'ils prenaient l'esprit des Athéniens, aussi bien que celui de l'Académie et du Lycée. Bien que la logique ne fût pas encore réduite en art, et qu'Aristote en soit proprement l'inventeur, on ne laissait pas dès lors d'examiner les matières avec quelque sorte de méthode, tant la passion pour la recherche de la vérité a été grande dans tous les temps ; celui où vivait Platon l'a emporté en cela par-dessus les autres. Socrate est le premier qui a fait connaître les choses par leur genre et leur différence. De là sont venus nos universaux, et ce que nous appelons idées de Platon ; de là est venue aussi la connaissance de chaque espèce : mais comme le nombre en est infini, il est impossible à ceux qui examinent les matières à fond d'en venir jusqu'à la dernière précision, et de ne laisser aucun doute. Ce n'était donc pas une chose indigne ni de Socrate ni de Platon, de chercher toujours, quoiqu'ils eussent peu d'espérance de rien trouver qui les satisfit entièrement. Leur modestie les a empêchés de décider dans cet abîme de difficultés presque inépuisable. On ne doit pas pour cela leur reprocher l'inutilité de ces dialogues : ils faisaient avouer au moins qu'on ne peut connaître parfaitement la moindre chose qui soit au monde ; telle est l'intention de son auteur, qui l'a présenté à notre raison comme une matière de s'exercer, et qui l'a livré aux disputes des phi-, losophes.

Je passe maintenant au sophisme. Si on prétend que

les entretiens du Lycée se devaient passer comme nos conversations ordinaires, on se trompe fort : nous ne cherchons qu'à nous amuser ; les Athéniens cherchaient aussi à s'instruire. En cela il faut procéder avec ordre. Qu'on en cherche de si nouveaux et de si aisés qu'on voudra, ceux qui prétendront les avoir trouvés n'auront fait autre chose que déguiser ces mêmes manières qu'ils blâment tant. Il n'y en a proprement qu'une, et celle-là est bien plus étrange dans nos écoles qu'elle n'était alors au Lycée et parmi l'Académie. Socrate en faisait un bon usage, les sophistes en abusaient : ils attiraient la jeunesse par dévalues subtilités qu'ils lui savaient fort bien vendre. Platon y voulut remédier en se moquant deux, ainsi que nous nous moquons de nos précieuses, de nos marquis, do nos entêtés, de nos ridicules de chaque espèce. Transportons-nous en ce siècle-là, ce sera d'excellentes comédies que ce philosophe nous aura données, tantôt aux dépens d'un faux dévot, d'un ignorant plein de vanité, d'un pédant ; voilà proprement les caractères d'Eutyphron, d'iiippias, et des deux sophistes. Une faut point croire que Platon ait oulré ces deux derniers; ils portaient le sophisme eux-mêmes au-delà de toute croyance, non qu'ils prétendissent faire autre chose que d'embarrasser les auditeurs par dépareilles subtilités; c'étaient des impertinents, et non pas des fous ; ils voulaient seulement faire montre de leur art, et se procurer par là des disciples. Tous nos collèges retentissent des mêmes choses. Il ne faut donc pas qu'elles nous blessent, il faut au contraire, s'en divertir, et considérer Euthydéams et Dionysodore comme le docteur de la comédie, qui de la parole que l'on profère prend

occasion de dire une nouvelle fottise. Platon les combat eux et leurs pareils de leurs propres armes, sous prétexte d'apprendre d'eux : c'est le père de 1 ironie. On a de la volupté à les voir ainsi confondus. Il les embarrasse euxmêmes de telle sorte qu'ils ne savent plus où ils en sont, et qu'ils sentent leur ignorance. Parmi tout cela leur persécuteur sait mêler des grâces infinies. Les circonstances du dialogue, les caractères des personnages, les interlocutions et les bienséances, le style élégant et noble, et qui tient en quelque façon de la poésie : toutes ces choses s'y rencontrent en un tel degré d'excellence, que la manière de raisonner n'a plus rien qui choque : on se laisse amuser insensiblement comme par une espèce de charme. Voilà ce qu'il faut considérer là dessus : laissons nous entraîner à noire plaisir, et ne cherchons pas matière de critiquer ; c'est une chose trop aisée à faire 11 y a bien plus de gloire à Platon d'avoir trouvé le secret de plaire dans les endroits mêmes qu'on reprendra : mais on ne les repren-j dra point si on se transporte à son siècle.

J'ai encore à avertir d'une chose qui regarde l'oraison contre Verres. Mon ami voyant qu'il n'y a de péroraison ni d'exorde qu'au commencement et à la fin des Verrines, qui toutes ensemble ne font qu'un corps et que celle-ci ne devrait pas être considérée comme une œuvre à part, et qui aurait eu toutes ses parties ; il n'en a plus voulu traduire la fin, qui ne contient que des formalités de justice, et n'est pas si agréable que ce qui précède. C'est ce que j'avais à dire pour prévenir des objections, que peut être on ne fera point. Nous laissons le reste au jugement du lecteur.

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