ADAPTATION DANS LES DIVERSES PROFESSIONS
« Il serait du plus haut intérêt, dit Julliard, de pouvoir établir une liste des professions diverses auxquelles s’adonnent les sinistrés, en décrivant pour chacune d'elles le genre d'activité qu’elles réclament, le genre de mouvements que leur exercice comporte. De la sorte, quand un médecin se trouverait en face d’un accidenté du travail, et dans l'obligation de déterminer son incapacité de travail future, il pourrait, en consultant cette liste, se rendre compte dans quelle mesure son blessé sera apte à remplir ses devoirs de travailleur. »
Cet auteur, à qui nous empruntons une grande partie de ce chapitre, a envisagé quelques professions, les plus répandues dans notre pays, en notant que dans une anême profession il existe souvent des genres d'activité
très distincts, comportant de la part des ouvriers, des - mouvements souvent très dissemblables. Nous allons passer en revue; d’une façon générale, et forcément incomplète, les diverses professions dans lesquelles, le plus fréquemment, nous rencontrons les mutilations des mains.
a) OUVRIERS TRAVAILLANT LE BOIS
. Cette grande classe d'ouvriers peut se diviser en plusieurs catégories au point de vue de l’importance des mulilations sur la fonction ouvrière.
Machinistes. — Un ouvrier jeune et qui débute, commence par être employé à certaines machines (scie cir- : culaire, raboteuse), puis passera, à mesure qu'il sera plus habile, à des machines dont l'emploi demande plus d'initiative.
C’est la « toupie », instrument dont l’axe principal est verbcal et qui sert à creuser dans le bois des rainures, moulures, ete. L'ouvrier n’a qu’à pousser devant lui la pièce de bois en la maintenant bien en place. L'effort développé demande surtout une paume de main solide, des doigts ou fragments de doigts pour fixer le bois.
La perte du pouce, la perte d’un seul des autres doigts, et imême de plusieurs doigts, n'enlèvera souvent rien à la fonction de la main. Par contre, une ankylose; surtout rectiligne, est plus gênante, un doigt rectiligne sera exposé à être repris par la machine et pourra entraîner la perte de la main.
Dans la «scie à ruban», l’ouvrier ne doit plus se borner
ane
à pousser devant lui la pièce de bois, mais lui imprimer des mouvements variés. La faculté de préhension, la pince bi, tri, quintidigitale est plus nécessaire que chez le toupilleur.
La «raboteuse et dégauchisseuse » sont confiées à des ouvriers moins spécialisés, comme pour la toupie, le principal mouvement consiste à pousser des pièces de bois sur un plan horizontal en les maintenant : fonction compatible ‘avec la perte de plusieurs doigts, même celle du pouce.
La « scie cireulaire » peut être confiée à des ouvriers non spécialisés, elle nécessite les mêmes aptitudes que pour les précédentes machines.
Menuisier. — Le menuisier travaille à l’établi, se sert de marteau, scie, rabots, ete. Les aptitudes requises de la main seront done plus nombreuses que chez le machiniste. La perte de plusieurs doigts n’entraîne pas forcément une grande diminution de salaire; il y a d’ailleurs à considérer sur quelle main le traumatisme a porté ; plus grave naturellement sur la main active. Un ouvrier ne possédant que l’annulaire et l’auriculaire d’une main peut planter des clous en les tenant entre ces deux doigts. La perte du pouce de la main active est évidemment d'une gêne considérable pour la préhension des outils à manche.
Charpentier. — Dans cette catégorie de travailleurs, il faut joindre à l’action des doigts, une force musculaire suffisante pour le soulèvement des plateaux, poutres, etc. Le pouce est presque indispensable.”
Poe
b) OUVRIERS TRAVAILLANT LES METAUX.
Chez les mécaniciens de précision : bijoutiers, horlogers, etc., dont la profession exige une finesse de doigté très grande, la perte d’une phalange sera quelquefois d’une importance considérable. Mais là encore. souvent les mutilés s'adaptent à leur blessure, d’autres doigts viennent suppléer.
Chez les machinistes, il y aurait à faire la même distinction que chez les ouvriers en bois. Les fraiseurs, tourneurs, perceurs, décolleteurs, sont très spécialisés, mais ils accomplissent presque toujours le même mouvement. Cette profession, en règle générale, ne demande donc pas une grande agilité des doigts, elle est compatible avec la perte même du pouce.
Les pièces que l’on doit placer sur les machines sont souvent de petites dimensions, d’autres, au contraire. nécessitent un effort musculaire plus considérable. L'intégrité des doigts est moins nécessaire aux fraiseurs, tourneurs, qu'aux monteurs,.
Par contre, ajusteurs, monteurs, doivent jouir d’une intégrité manuelle aussi complète que possible ; ces ouvriers, très spécialisés, sont chargés de monter les appareils dont les pièces ont été faites par les fraiseurs. tourneurs, etc. Le pouce est alors difficilement remplacable. À côté de ces professions, nous pourrons citer une classe nécessitant des aptitudes spéciales (serruriers, ferblantiers, etc). Les instruments à manier (pince. marteau, lime, etc), nécessitent une force de préhension souvent très grande, d'autant qu'il faut tenir compte, non seulement du fait que l’ouvrier doit saisir le man-
che de l'instrument, mais aussi qu'il doit le manier pendant un temps plus ou moins long.
Les forgerons, fondeurs, ont besoin d'une vigueur musculaire toute spéciale, mais une mutilation de la main sera souvent bien tolérée, ainsi le marteau sera tenu par la main saine qui deviendra main active.
La perte plus ou moins étendue de la sensibilité ne <constitue pas un grand obstacle à l'accomplissement du travail proprement dit, mais peut donner lieu à de graves inconvénients : brûlures, chocs.
A côté des ouvriers travaillant le bois et le fer, il existe
un grand nombre de professions que le médecin doit bien connaître.
Ainsi, le maçon, doit d’une part tenir les instruments à manche cylindrique (marteau, truelle), et d'autre part, pouvoir soulever des pierres de poids variable. Ici encore, un blessé peut apprendre à se servir de l’autre main. L'intégrité de la main n’est pas indispensable à l’exercice de cette profession. Par contre, les ankyloses seront souvent plus gênantes que les pertes anatomiques.
On entend généralement par manœuvres, les ouvriers qui manient la pelle et la pioche et éventuellement le pic; les mineurs, carriers, peuvent rentrer dans cette catégorie. lei, la perte du pouce porte un grand préjudice à la profession, néanmoins, la victime pourra s'adapter à sa lésion et les appareils prothétiques souvent de construction très simple rendront de grands services.
Chez les charretiers, les mutilations des mains n’exercent souvent pas d'influence fâcheuse sur la capacité du
travail. À ce propos, nous rappelons que la classification des différentes professions en :
a) Professions où les membres supérieurs sont le plus utile.
b) Professions exigeant surtout l'intégrité des membres inférieurs, rendra de grands services aux médecins experts.
Il est d’ailleurs impossible de vouloir prétendre établir une règle générale dans le délai et le degré de l’accoutumance du blessé à sa lésion et ne se basant que sur la profession exercée. Nous verrons, dans le chapitre suivant, quelle est la conduite du médecin expert en face de cette adaptation professionnelle.