‹ Les divinités de la victoire en Grèce et en Italie d'après les textes et les monuments figurésChapitre 11 sur 15 · SA • STA · texte numérisé non relu

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Vie • DO •

= Salvius Statius Flavii Victor iae dant lubentes merito (2).

La paléographie de ces inscriptions permet de les faire remonter à la fin du troisième siècle , tout au plus au commencement du deuxième av. J.-C. (3).

Après celles-ci viennent des inscriptions gravées sur des miroirs, sur des cistes, des vases de bronze qui, pour la plupart, proviennent de Préneste (4). En des scènes empruntées aux légendes grecques , Victoria apparaît avec son nom latin sous les traits et le costume de Nikê. Ces objets ne nous apprennent donc rien sur le culte de la Victoire à Rome. Ils nous la font voir seulement tout à fait identifiée avec la déesse grecque, et ayant

(1) Garrucci, Sylloge, 840. C. /. L., I, 183. Bull delV InsL, 1861, p. 41. Annaliy 1861, p. 105. Mommsen, Unterit&L DtaL, p. 346.

(3) Garrucci, SyllogCy p. 11*12. Daremberg et Saglio, Dict, des ant., art. alphabet.

(4) Garrucci, Syll, 523, 528, 534, 535. Gerhard, Etr, Sp,, pi. CCCXXI. C. /. L., XIV, 4096. 4103, 4105, 4106. Ann&li, 1861, p. 151 et suiv.; 1873, p. 221. Mon. Ined,^ VI, Liv, etc., etc.

déjà reçu, dans des œuvres, grecques il est vrai d'inspiration, mais italiennes et peut-être romaines d'exécution, la forme sous laquelle elle se répandra plus tard dans tout l'empire.

Dès la fin du troisième siècle , nous trouvons- donc déjà tous les éléments d'un culte qui prendra peu à peu la plus large extension.

Toutefois , bien que les historiens mentionnent quelques dédica€es de temples de Victoria dans les temps anciens de la République, et que son image figure, au deuxième siècle, sur les monnaies auxquelles elle donne son nom, c'est seulement à partir du premier siècle avant J.-C., et surtout à partir de l'Empire, que nous pourrons étudier avec quelque détail le développement et les formes du culte de la Victoire.

Une question d'abord se pose : quelle valeur absolue a, comme divinité , cette abstraction personnifiée ? Autour d'elle , point de légendes , point de ces traditions qui donnent aux dieux un caractère national, en font en quelque sorte les ancêtres du peuple qui les adore , établissent entre les uns et les autres comme un lien historique, si étroit qu'on ne saurait retrancher les uns sans supprimer du même coup toute l'histoire primitive et légendaire du second; si fort, qu'alors même que la foi naïve n'existe plus , un respect demeure , et une vénération qui tiennent à ce qu'il y a de plus intime dans le sentiment de la race et de la nation, dans l'amour-propre patriotique des moins crédules. Pas plus qu'avec la terre, Victoria n'a de relations avec le ciel. Sans filiation ni parenté , elle est Victoria Virgo. Son indépendance est complète.

Souvent , en présence de ces abstractions , exemptes de tout anthropomorphisme, que Rome et les Latins ont coutume de personnifier (1), il est malaisé de dire où s'arrête la simple personnification, qui n'est qu'une figure, où commence la divinité, qui est un être réel. Comment entrer dans l'esprit du Romain croyant, et se représenter l'idée qu'il se formait de la Pâleur, par exemple, ou du Bonus Eventus dont l'image se voit sur les monnaies, qui avaient leurs autels, et que, par conséquent, dans une mesure difficile à apprécier, l'on divinisait ? Il est à croire que plus ridée était simple, et la chose qu'elle représentait d'une application fréquente et familière , plus aisément l'on se persuadait

(1) Ce que M. Bouché-Leclercq appelle spirituellement « les produits de

rapotbcose grammaticale » (Pax, Spes^ Félicitas, Concordist, etc.). Manuel d'Insl, rom.f p. 493.

de l'existence réelle d'une divinité qui y présidait. Le désir même, en stimulant la prière, entraînait la créance. L'habitude, l'éducation, l'exemple d'autrui, faisaient le reste. De tels dieux, n'étant point, comme d'autres, enchaînés par les liens d'une mythologie commune , il devait y avoir bien des degrés dans la foi que l'on accordait à chacun. Encore cette sorte de hiérarchie devait-elle varier suivant les personnes. Une étude détaillée du culte de ces divinités, un examen attentif des inscriptions qui s'adressent à elles, peuvent du moins nous permettre de former un jugement approximatif sur chacune d'elles. C'est ce que nous avons l'intention de faire en ce qui concerne la Victoire.

Un premier fait qui frappe tout d'abord, c'est, indépendamment des représentations d'un caractère moins religieux qu'artistique, le grand nombre des temples, des statues, des autels, qui, sur tous les points de la domination romaine , s'élevaient en son honneur.

La manière dont son nom est associé à celui des autres divinités nous fait connaître quel rang elle occupait dans la hiérarchie divine. Ici un autel est dédié à Jupiter, à Junon-reine, à Minerve, à Mars, à la Victoire Auguste (1); là, une série de petits autels semblables sont élevés à Auguste, à Jupiter, à Pluton, à Saturne, à la Victoire (2) ; un autre à Mars et à la Victoire (3) , un autre encore à la Fortune, à Diane et à la Victoire (4). Elle est associée de même à Vénus, àCupidon, aux Castors, à Gérés. Ainsi, elle n'est plus, comme chez les Grecs, tenue au rang de divinité inférieure , servante des dieux , prêtresse ou sacrificatrice. Elle est , au contraire , nettement assimilée aux divinités dont le culte est le plus répandu et le plus régulièrement organisé; elle occupe parmi elles un rang honorable.

Elle aussi a son Génie, cette abstraction au second degré, au moyen de laquelle , comme on l'a- fait observer, la religion romaine , dénaturée par son mélange avec la religion grecque retourne d'instinct au principe qui lui avait donné naissance (5).

(5) a Aux abords de notre ère, les dieux romains, alourdis et matérialisés par l'anthropomorphisme grec , se dédoublent à leur tour et redeviennent ce qu'ils étaient : des êtres immatériels et indéfinissables, dans la personne de leur a génie » (Bouché-Leclerq, Manuel, p. 463). ~ La Victoire romaine ne parsât guère avoir été touchée par cet anthropomorphisme ; mais Tab-

Divinité essentiellement simple , Victoria était-elle un de ces dii certi des Indigitamenta, dont la fonction est une et assez nettement définie pour ne point laisser de place au doute ni à la controverse? Nous l'ignorons. Peut-être cependant, par son caractère général , s'en éloignait-elle assez pour qu'on ne l'y ait pas fait figurer. En tout cas , elle n'entre point dans la liste de ces divinités que saint Augustin , d'après Varron , nous a conservée.

Caractèrb militaire db la Victoirb romains. — Rapports de son culte

AVEC CELUI DBS EMPEREURS. — La YiCTOIRE ET LE CHRISTIANISME.

L'originalité de la Nikô des Grecs, et sa grâce, venaient de son double caractère de divinité guerrière et pacifique : Chez ce peuple artiste , le prix remporté dans les jeux, concours de musique et de poésie , luttes de gymnastique, ou courses de chars, n'était pas moins glorieux que la récompense accordée à la valeur militaire. A Rome, comme on pouvait s'y attendre, ce deuxième caractère s'efface, ou plutôt ne se manifeste jamais. Les jeux et les combats du cirque n'étaient point divertissements de citoyens. Si César fut contraint de tolérer que des chevaliers descendissent parfois dans l'arène , il usa presque de son autorité dictatoriale pour interdire aux sénateurs de suivre cet exemple (1). Les vieux Romains ne cessèrent jamais de considérer comme une honte et une décadence la participation des hommes libres à ces exercices, tandis que le Champ de Mars était abandonné. A Rome donc, la Victoire, — et c'est son originalité nouvelle , — revêt un caractère austère et presque exclusivement militaire. Ses images figurent au cirque, il est vrai, mais là même, nous le verrons, elle ne dépouille pas entièrement sa qualité de divinité guerrière , c'est même à la faveur de cette qualité qu'elle pénètre dans l'arène.

Ce caractère se manifeste tout d'abord par les épithètes qu'elle reçoit. Comme en Grèce , elle est la déesse qui a beaucoup de noms. Mais ces noms, pour la plupart, sont concrets et em-

straction qu'on appelle le « génie » d'une divinité s'est appliqué à elle, comme à la Fortune, par une analogie qui s'explique d'elle-même. (1) Dion, XLIII, 23.

pruntés , soit à l'empereur victorieux, soit à la contrée vaincue.

Parthica (1), Medica (2), Germanica (3), Armenica (4), Brittanica (5) , Sarmatica (6) , ces surnoms auxquels est joint souvent le nom de l'empereur, présentent comme un tableau abrégé de l'histoire militaire de l'empire. Ils ne diffèrent pas d'ailleurs de ceux que l'on donne aux empereurs eux-mêmes (7).

La formule Victoria Augusti ou Augustorum, ou Victoria, avec le nom au génitif d'un empereur particulier, indique l'étroite liaison qui existe entre le culte de la Victoire et le culte impérial. Rien de plus naturel , puisque le chef permanent de l'armée , à qui revient la gloire de tous les succès remportés par les armes romaines , c'est l'empereur. Aussi , le plus souvent , lorsqu'on l'invoque , rappelle-t-on le nom de l'empereur, et ce n'est pas à la Victoire en général que l'on adresse sa prière , mais à la Victoire de tel empereur, comme si cette divinité fût devenue comme une sorte de génie du souverain. Là, il n'en faut pas douter, réside l'un des secrets de sa popularité et de l'extension que prit son culte sous l'empire. Déjà, avec les généraux ambitieux et puissants , dont l'audace et le succès annonçaient la fin de la république, et rapidement acheminaient les esprits aux mœurs impériales, on commençait à joindre au nom de la divinité celui d'un homme. On disait Victoria Sullana , comme on dira plus tard Victoria Constantiniana, Lorsqu'il institua les ludi Victoriae Caesaris, le dictateur ne fit que suivre un usage déjà ancien.

En outre, dès l'origine, les empereurs font de la Victoire une de leurs divinités préférées ; ils l'associent en quelque sorte à l'empire et l'instituent comme la protectrice du régime nouveau. C'est ainsi que l'on interpréta l'acte par lequel Auguste plaçait au Sénat cette célèbre statue delà Victoire devant laquelle pendant plus de quatre cents ans chaque sénateur brûlait quelques grains d'encens avant d'entrer en séance (8). Tous les ans, au 28 août.

(5) Ephem. Epigr,, VIII, 13.

(6) Cohen, Mon. Imp., VI, p. 559, n** 548 et suiv. Maximien Hercule.

(7) L'empereur désigné par un surnom de ce genre est parfois représenté tenant une Victoire à la main. Voir, par exemple, une monnaie de Néron Germanicus. Cohen, Mon, Imp,, t. I, p. 281, n* 44.

(8) Dion Cassius, LI. 22.

une fête en rappelait la dédicace (1). Parmi les honneurs, que par une flatterie, désintéressée cette fois, et un enthousiasme que l'on peut croire sincère, les sénateurs accumulèrent à l'envi autour de la dépouille d'Auguste, l'un de ceux qui paraissent avoir le plus frappé Suétone (2), est la proposition que l'on fit, que le convoi funèbre fût précédé de la statue de la Victoire qui ornait la salle du Sénat (3). Les monnaies impériales nous font presque toujours voir la Victoire accompagnant le souverain sur le char triomphal (4). Elles offrent une foule de motifs où la Victoire précède, suit ou couronne l'empereur (5). Fréquemment la Victoire figure sur les médailles de consécration qui représentent l'apothéose impériale. Enfin l'on sait que la statue d'or de la Victoire ne quittait pas le chevet des empereurs. C'est donc à juste titre qu'en 364 L. Aurelius Avianùs Symmachus dédiait sur le pont Valentinien (6) une statue à la Victoire Auguste, compagne des empereurs.

L'epithète d'Augusta dérive-t-elle du nom d'Auguste donné aux empereurs ? Il n'y a pas lieu de le penser ni d'attacher à ce mot un autre sens quand il est joint au nom de la Victoire que lorsqu'il s'applique à Jupiter, à Minerve, ou à toute autre divinité, aux empereurs eux-mêmes, dont il est pour ainsi dire le titre de

(1) Fasti Maffeiani. C. I. L., I, p. 306. Becker, Top., p. 346, 353. Marquardt, Enchir,, 4, 138.

(2) Suétone, Oct. 100.

(3) Sur cette statue, voir : Dion, LI, 22. Uérodien, V, 5; VII, 11. Lampride, Sévère, 14. Suétone, Aug., 35, 100. Saint Ambroise, Ep,, II, p. 473-482. AnthoL gr., IV, 20, 2. AnnalU 1839, p. 73.

(4) Cohen, Méd. Imp., III, p. 327; IV, p. 439, 440; V, p. 398.

(5) Adventus Augusti, Cohen, Méd. Imp,, t. V, p. 437. Augg., 490, 494. Fides exercitus, id., V, p. 368. Virtus Augg., id., IV, 462. Empereur sacrifiant ; la Victoire derrière lui le couronne, id., III, p. 297, etc., etc.

(6) Aujourd'hui Ponte Sisto. L'inscription a été trouvée dans le Tibre, en .1891. Elle est ainsi conçue : Victoriae Augustae comiti dominorum aanc-

tissimorum nostrorum. Au même endroit on a découvert, dans le Tibre, une grande aile en bronze, fort bien conservée, qui, suivant toute probabilité, provient d'une statue de la Victoire, érigée sur le piédestal. Il est intéressant de trouver ainsi le nom de Symmaque Ué au culte de la Victoire. Ce Symmaque était le grand-père de celui qui réclama par deux fois , de Gratien , puis de Valentinien II , le rétablissement de Tautei de la Victoire à la curia Julia. Le R. P. Delattre a trouvé à Carthage, au milieu de débris de marbre et non loin d'un fragment d'aile ayant sans doute appartenu à une statue de la Victoire, une inscription de l'adversaire de saint Ambroise, alors proconsul d'Afrique. On en conclut, avec juste apparence de raison , que le culte de la Victoire était héréditaire dans la maison de Symmaque.

divinité (1). Cette expression, il est vrai, ne parait pas dans les inscriptions ni sur les monnaies antérieures à l'empire. Mais cela ne prouve pas qu'il y ait eu nécessairement une relation directe entre le titre attribué à l'empereur et celui que reçoivent alors les autres divinités, que celui-ci soit tiré de celui-là. Il y a plutôt un simple rapport de simultanéité. Aussi bien n'était-il pas naturel de donner aux dieux un titre, d'ailleurs ancien et vénéré, au moment où on l'accordait à l'empereur divinisé, et d'autre part n'était-il pas flatteur pour celui-ci de se voir qualifié à l'égal des habitants de l'Olympe ? Mais si l'on eut l'idée de donner à César le nom de Jupiter, et de l'adorer comme Jupiter Julius (2), du moins n'alla-t-on jamais jusqu'à faire honneur à un dieu du nom d'un empereur.

Il faut donc distinguer entre Victoria Augusta^ simple formule de respect, par laquelle on désigne la Victoire, en général, et Victoria Augmti ou Augustorum qui s'applique à la divinité considérée comme protectrice, soit d'un empereur déterminé, soit de l'empereur, quel qu'il soit, dans une circonstance particulière, ou d'une manière générale (3).

C'est du règne de Néron seulement, si nous en croyons le témoignage des monnaies et des inscriptions , que l'une et l'autre expression entre dans l'usage courant. Mais, dès lors, elles sont de plus en plus fréquemment employées. Il semble qu'à partir du règne des Sévère Victoria ait été plus en faveur encore qu'auparavant. C'est à partir de ces empereurs du moins que les inscriptions en l'honneur de la Victoire nous sont parvenues en grand nombre.

Loin de disparaître avec le christianisme, les représentations de la Victoire et l'inscription Victoria Augustorum se multiplient au point que jamais elles n'ont été plus nombreuses que sous les derniers empereurs. Comment expliquer ce fait? Il est bien connu que toute trace de paganisme officiel ne disparaît pas avec Constantin. Ses monnaies portent les devises Maini ' cotiser-

(1) Ovide, Fastes, 609 :

Sanota Tocant aag^ta patres , aagtuta yocantur Templa ■acerdotam rite dicata manu.

C. Jollian, Inscript. de Bordeaux j p. 20-21. — Renier, Compte rendu de VAçad. deê Inscr.^ 1872, p. 410. — Mommsen, Staatsrecht, p. 2, t. III, p. 756.

(2) Dion, XLIII, 14 et XLIV, 6. Boissier, Relig, romaine, I, p. 122.

(3) Cohen, Méd. Imp., I, p. 302, n* 345, 350, p. 3£0, n* 433. Cf. Constantia Augosti, IWd., p. 25. n*» 4 et suiv. Liberalitas Augusti, IV, p. 508, n" 25, et toutes les vertus impériales divinisées.

vatori, Marti patri conservatori, Soli invicto comiti, en même temps que des signes non équivoques de christianisme, croix et monogrammes du Christ, apparaissent sur ses monnaies (1). Les uns ont vu dans ces rapprochements de la croix et des emblèmes païens une confusion monstrueuse, d'autres un témoignage du peu d'éloignement qu'avait eu Constantin pour les idées païennes. On a répondu à ces reproches en considérant ces types comme « une preuve de vanité plutôt que de superstition. » Mars serait l'empereur lui-même, et, en effet, Constantin avait substitué son propre portrait à la tête du dieu Mars. C'est encore lui qu'il faudrait reconnaître dans le Soleil auquel il aimait à être comparé (2). Sans entrer dans la discussion, nous devons observer seulement que, métaphoriques ou non, ces devises disparaissent complètement à mesure que l'empire se christianise davantage, à l'exception du règne de Julien où, naturellement, elles reprennent une vogue éphémère , tandis qu'au contraire , l'image et le nom de la Victoire persistent jusqu'à la fin sur les monnaies. Mais si la déesse ne change pas, certains détails de ses représentations nous avertissent que le sens a dû s'en modifier. Au revers des pièces, elle apparaît non seulement en concurrence avec des emblèmes chrétiens, mais elle leur est associée au point de ne former avec eux qu'une seule figure allégorique. Les monnaies de Constantin nous la montrent déjà jointe au monogramme du Christ (3). Souvent, sur celles de ses successeurs , on la voit tenant une couronne et un globe surmonté d'une croix (4). Sur celles de Constance III et d'autres empereurs (5), elle porte en main une grande croix. Une médaille de Vétranion est instructive par l'association hardie de l'image païenne et de la devise chrétienne par excellence de l'Empire : hoc signo victor eris, Vétranion, en habit militaire, tient le sceptre et le labarum, tandis que, debout derrière lui, une Victoire le couronne d'une main et porte une palme de l'autre (6).

De pareils exemples montrent assez quelle évolution avait dû s'accomplir dans la conception de ces abstractions divinisées.

(1) Garrucci, Rev. Num., 1866, p. 78.

(2) Garrucci, loc. cit., p. 93. Cohen, Mon. Imp., 1" édit., t. VI, p. 108, n* 100.

(3) Cohen, Mon. Imp.^ !•• édit, VI, p. 164, n* 509.

(4) Cohen, Mon. Imp., VI, p. 444, 22.

(5) Cohen, Mon. Imp, VI, pi. XVII, p. 504, 505, n*' 9, 10, 16, etc.

(6) Cohen, Mon.- Imp., !'• édit., VI, p. 325, n- 7, 8.

La survivance de ce qui fut une divinité païenne au paganisme lui-même n'est pas, en effet, un cas particulier à la Victoire. Concordia , Virtus Augustorum ou Romanorum , Salus reipublicae , Spes Romanorum , ne disparaissent pas davantage , loin de là ; comme Victoria elle-même, elles ne font que se multiplier, d'autant plus nombreuses qu'elles ont pris la place des divinités plus caractérisées qui ont disparu.

C'est ici d'abord qu'il faut nous rappeler l'opinion que prête saint Augustin aux plus éclairés des païens (1) : « Faut-il croire, » fait-il dire à ceux-ci, « que nos ancêtres aient été assez insensés pour ignorer que ce sont là des bienfaits divins et non pas des dieux... » Telle était donc l'opinion de beaucoup de personnes qui restaient attachées au paganisme en lui donnant une explication philosophique (2), et saint Augustin ajoute qu'avec ceux-là il est plus près de s'entendre. Ces essais d'explication rationaliste n'étaient pas , comme on le sait , une nouveauté à Rome , et les dialogues philosophiques de Cicéron en fourniraient des preuves abondantes. Mais alors, si en invoquant Spes ou Victoria, les païens eux-mêmes pensaient simplement demander ces biens au dispensateur de toutes choses , pourquoi n'aurait-on pu maintenir sans faiblesse ni contradiction ce qui pour les uns n'était plus qu'une formule de prière et une figure de langage (3), pour les autres une représentation gracieuse sans portée religieuse? Une pareille tolérance, impossible pour des dieux concrets, était bien plus aisée lorsqu'il s'agissait d'abstractions personnifiées. Souvent, d'ailleurs, ces images étaient purifiées par l'alliance avec les signes de la Rédemption. Par cette union, ne deviennent-elles pas à la fois un symbole du triomphe de la religion nouvelle, qui devait flatter agréablement l'amour-propre et satisfaire la foi des chrétiens, et un monument de reconnaissance pour Celui qui a donné la victoire aux défenseurs de l'Empire? L'un des griefs le plus souvent invoqué par les* païens contre le christianisme est la décroissance de la puissance romaine, signe manifeste suivant eux de la colère des dieux abandonnés : le symbole de la Victoire , toujours liée à la personne de l'empereur, n'est-il pas comme une protestation contre une assertion que les apologistes chrétiens ne cessent de réfuter? Enfin, n'y

(1) Saint Augustin, De civ, Det, ch. IV, ?4.

(2) Sur tout ceci, voir G. Boissier. T. Vtrron ,. chap. VII, 4, 6. Fin du paganisme, passim. De Broglie, L'EgL chrét. et Vemp. rorn. au IV siècle.

(3) Saint Augustin, De civ, Dei, VII, chap. xxv.

a-t-il pas là un de ces compromis habiles et prudents, une de ces transactions entre les partisans des deux religions qui permettent aux empereurs de satisfaire les uns sans choquer trop les autres dans leur attachement au culte de leurs pères, sans soulever un débat violent, et qui pouvait n'être pas sans péril, comme celui qui s'éleva à propos de l'autel de la Victoire à la CuriaJulia(l)?

Le fait n'en reste pas moins toutefois aussi curieux qu'important. Il atteste qu'une modification profonde s'était, durant l'espace de quelques siècles, produite dans l'esprit latin. En efiTet, les esprits philosophiques dont parle saint Augustin ne croyaient pas plus aux grandes divinités de l'Olympe qu'à la personnalité de Victoria. D'où donc vient là différence de traitement que l'on observe entre les deux ordres de divinités, concrètes et purement abstraites, sinon d'une différence dans la dévotion, dans les croyances populaires ? Rien de plus naturel aux vieux Latins, et, par suite, aux Romains que de personnifier chacune des forces de la nature, prises dans leurs plus minutieux détails, ou de simples idées abstraites. A ces forces, à ces idées, ils donnaient un nom, qui souvent n'était qu'une ancienne épithète, et là s'arrêtait le travail de leur imagination. C'est là même ce qui explique la fusion, si surprenante au premier regard, des deux religions grecque et romaine. Les dieux romains n'avaient point de légendes, mais ils représentaient certaines idées que l'on retrouvait symbolisées dans des dieux grecs. Dès lors, l'assimilation était facile. Les légendes helléniques venaient sans peine s'appliquer une à une à chacun de ces dieux vagues et sans individualité. Ce caractère concret est donc de date relativement récente dans les divinités latines, de plus il est étranger, il n'est pas originel, mais acquis. Il semble donc que, d'après une loi générale, le paganisme latin eût dû, à son déclin, se rapprocher de ses origines, que les éléments surajoutés par le temps eussent dû disparaître les premiers, comme ne tenant pas aux racines profondes du génie de la race. Or, c'est le contraire qui

(1) n se passa quelque chose d'analogue pour le culte impérial, lors de ravénemont du christianisme sur le trône. Constantin parle de sa divinité; répithète de divus continue à être attribuée aux empereurs. Mais ce mot a perdu sa force primitive. L'apothéose impériale subsiste, mais n'est plus qu'une respectueuse et banale formalité. Les païens peuvent y voir encore une manifestation religieuse; les chrétiens n'y attachent pas d'importance. ~ Voir Beurlier, Le Culte impérial y VII* psurtie. De Rossi» Bull, d'Arehm crist., 1867, p. 66.

arrive. L'esprit de la race, et non pas seulement Tesprit des gens cultivés, s'était modifié sous l'influence des idées grecques comme des croyances populaires de la Grèce. En effet, est-il vraisemblable que l'empereur, et l'Eglise qui le dirige de près en matière religieuse , aient souci seulement de l'opinion des plus éclairés des païens? Cela est contre toute vraisemblance et contre toute vérité. Il s'ensuit donc que même dans l'opinion populaire ces abstractions personnifiées n'avaient plus un caractère divin nettement marqué. Le peuple croyait à l'existence personnelle de Jupiter, tandis que Spes Augusti, ou Salus Imperatorum, Victoria elle-même, n'étaient plus guère à ses yeux que des symboles. Si l'art et le langage officiels, alors qu'ils répudiaient de plus en plus les souvenirs du paganisme en déroute , se sont inquiétés si peu de pareilles formules et de pareilles images, c'est que véritablement les païens eux-mêmes n'y attachaient qu'une importance relative. Même dans les idées populaires, les abstractions divinisées perdent donc plus vite que les divinités concrètes leur valeur religieuse. Une preuve remarquable nous en est fournie par l'histoire des sculpteurs de Pannonie, martyrs, la date est à noter, sous le règne de Dioclétien. Par ordre de ce prince, ils avaient été chargés d'exécuter un travail où, parmi d'autres. sujets allégoriques ou décoratifs, se trouvaient des Victoires. Ils ne firent pas difficulté d'exécuter ce qui, à leurs yeux, n'avait sans doute que la valeur d'un motif de décoration. Mais arrivés à la figure d'Esculape, ils refusèrent de sculpter l'image du dieu. Pour ce refus, ils furent mis à mort (1).

La Nikê des Grecs nous a montré comment un simple attribut, se détachant d'une divinité plus générale, pouvait à son tour s'emparer de la qualité divine.

L'éminent historien de la Religion romaine d* Auguste aux Antonins avait, à propos des dii des Indigitamenta fait une remarque analogue, mais d'une portée plus étendue (2). Et voici que par un singulier retour, nous voyons à présent des attributs et des dons divinisés, la Victoire, la Santé, l'Espérance, se fondre de nouveau au sein d'une Divinité plus large. Comme elles avaient

(1) Wattenbach, Passio SS.' quatuor coronatorum mit, arch, und chron. Berner kung en ^ von Otto Benndorf und Max Bûdinger (in Unterauchungen zur Rôm, Kaisergeschichte, III, p. 323-379). Leipzig, 1870. — De Rossi, Bull., 1879, p. 45 et suiv.

(2) Boissier, Relig, rom.j I, p. 5.

pris la personnalité divine, elles la quittent, et dans ces biens précieux, l'honmie ne voit plus que des dons qu'il doit implorer de l'unique, de l'universelle Divinité.

Plus d'un chrétien, il est vrai, les Actes des martyrs en font foi , périrent pour avoir refusé de sacrifier à l'altière Déesse , personnification de l'orgueil, de la puissance et de la sécurité romaines. Y a-t-il là une contradiction avec l'hypothèse appuyée de faits que nous avons émise ? Non sans doute. Des chrétiens invités à sacrifier n'avaient pas à examiner ce qu'était la divinité à laquelle on les conviait à rendre hommage. Le sacrifice seul et par lui-même constituait un acte positif d'adhésion au paganisme. Les païens qui prétendaient leur imposer de tels actes, s'inspiraient du culte officiel, et la persécution n'a rien à voir avec les subtilités.

Enfin si le grand débat entre Symmaque et saint Ambroise prit naissance à propos de l'autel de la Victoire, cette divinité est fort peu en cause dans le débat. Symmaque, pas plus que saint Ambroise ne croit que la Victoire jouisse de la personnalité divine. Il peut être poussé par un vieil attachement de famille (1) à défendre un culte héréditaire chez les siens : au fond l'affaire de la Victoire n'est qu'un prétexte saisi par les uns pour soutenir le paganisme agonisant, puis par les autres pour l'attaquer. La statue de la Victoire à la Curia Julia tire surtout son importance du lieu où elle réside, et de ses origines, qu'elle doit au fondateur même de l'Empire, au restaurateur de la religion romaine.

Victoria subsiste donc. On la conserve parce qu'elle est propre à flatter la vanité des vieux Romains et l'amour-propre de l'empereur. Et d'ailleurs, à mesure que la barbarie menaçante enserre l'Empire d'une étreinte de plus en plus redoutable, le don de la Victoire n'est-il pas, et mieux encore qu'aux plus beaux jours de la puissance romaine, la grâce suprême que les citoyens puissent demander à Dieu ? La Victoire aux ailes éployées, avec ses palmes et ses lauriers, demeure comme un fier et poétique symbole (2), qui restera dans le langage de la poésie, des arts, et de la flatterie, sans inquiéter, tant elle se plie aisément à ce rôle nouveau, la religion triomphante.

(1) Voir plus haut, p. 60.

(2) Et aussi comme une antithèse, du moins pour la postérité. Victori», Augg. est encore la devise de plusieurs pièces de Romulus Augustule. Cohen, Médailles Imp., 1" édit., VI, p. 532, n*l; 553, n** 2 et suiv.

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