‹ Les divinités de la victoire en Grèce et en Italie d'après les textes et les monuments figurésChapitre 12 sur 15 · LA VICTOIRE ET LES LÉGIONS. — COLLÈGES. — CDLTORES VICTORIAE · texte numérisé non relu

LA VICTOIRE ET LES LÉGIONS. — COLLÈGES. — CDLTORES VICTORIAE

Le culte de la Victoire, on l'a vu, est surtout militaire. Mais il y a plus, il fait partie de cette religion particulière aux légions, que signale Tacite (1) et que flétrit Terlullien (2). Elle figurait parmi les enseignes (3), et à ce titre était adorée par les soldats. a Sed et Victorias adorant , dit l'apologiste chrétien , cum in tropaeis cruces intestina sint trùpaeorum. Religio Romanarum tota castrensis signa veneratury signa jurât, signa omnibus deis prxponit, »

Dans les camps, elle avait son autel.

Dioclétienet Maximien avaient consacré à Jupiter, Hercule et Victoria, le camp de la première cohorte prétorienne des Lusitaniens, situé àHiéracon (4). A Ratisbonne [castra Regina), on a trouvé une dédicace à la Victoire d'Alexandi'e Sévère , faite par un grand nombre de donateurs , sans doute les soldats de quelque légion (5). A Rome et sur la voie Appienne, deux inscriptions de 220 et 244 de la légion II Parthica à la Victoria aeterna et à la Victoria redux des empereurs Elagabale et Philippe (6). La légion II Parlhica avait alors son camp à Albe , d'où les inscriptions proviennent sans doute.

On dresse aussi des autels ou des statues à la Victoire de telle

(1) Tacite, Ann., II, 17.

(2) Tertullien, ApoL, 15. On peut rapprocher du texte de Tertullien une inscription qui vient conûrmer son allégation avec une curieuse précision. C. /. L., 111,6224 : a Dis. militaribus \ genio. virtuti. a f quilae. sanc \ signis \ que, leg, I \ ital. sève | rianae..., » etc. Cf. /6id., n** 3472. 3473. La Victoire n*est pas nommée ici, mais Tertullien la cite; elle était d'ailleurs au nombre des enseignes; enfin, la multiplicité des autels, statues, ex-voto, dédiés à la Victoire par des légions et des soldats ou officiers do tous grades, ne permet pas de douter qu'elle ne comptât, comme Virtus, parmi ces dii milittLres,

(3) Domaszewski, Die Fahnen in RÔmischen Heere (Abhand. d. Arch. Ep. $em. der Univ. Wien, 1885), p. 78, fig. 98 = Colonne Trajane, pi. XXXII. Vexillum, petit drapeau sur une hampe en forme de croix surmonlûc d'une Victoire ailée, tenant une couronne. Elle est posée sur une sorte de globe. — Le musée de Lyon possède une statuette de bronze , creuse , haute de 22 centimètres , qui paraît avoir appartenu à une enseigne de légion. Voir Gaz. Arch,, 1876, p. 112, pi. XXIX. Cf. Frôhner, Col. Traj., p. 71.

(5) C. I. L.y III, 5944. Un questeur, un vétéran sont mentionnés sur la liste.

(6) C. i. L., XIV, 2257, 2258. Cf. C. /. L., VI, 793.

légion en particulier. Nous possédons ainsi une dédicace à la Victoire des Augustes et de la légion I Adjutrix, pia fidelis antoniniana (1).

Elle est enfin la patronne attitrée des légions dites Victrices, qui ne lui marchandent pas les 'honneurs. On a trouvé , prés de Manchester, un fragment d'une statuette d'argent dédiée par un certain Valerius Rufus à la Victoire de la légion VI Victrix (2). Un vétéran de la légion XIV Victrix, gardien du sanctuaire des citoyens romains de la légion XIII , fait une dédicace à la Victoire Auguste en son nom et au nom de son fils, C. Julius Paternus (3). Le vieux soldat rend-il ainsi un pieux hommage à la patronne de la légion où il a servi , ou bien le sanctuaire de la treizième légion est-il consacré à la même divinité? Les deux hypothèses sont vraisemblables, et, d'ailleurs, ne s'excluent pas. Les monnaies de la légion XIII , frappées sous Gallien, portent une Victoire qui s'avance en tenant dans la main droite un laurier, tandis qu'un lion est couché à ses pieds.

Enfin, en dehors de ces dédicaces qui s'adressent à la Victoire en tant que protectrice d'une légion désignée , il en existe une foule d'autres faites par des soldats et des officiers (4). Tous, grands personnages, pour qui élever à la Victoire un temple ou le réparer, dresser une statue ou un autel, est une occasion de faire leur cour au maître , et qui s'en acquittent avec un faste digne de lui être rapporté , humbles légionnaires et officiers subalternes qui ne suivent, dans cet acte religieux, qu'un mouvement de leur foi naïve , tous rivalisent envers elle de zèle et de piété.

Il est certain que, dans la foule des inscriptions où la qualité du donateur n'est pas indiquée , beaucoup sont offertes également par des soldats ou des vétérans. On se figure volontiers ces vieux légionnaires retirés dans leur bourg, qui, ne pouvant plus rendre à leurs enseignes le culte de toute leur vie, élèvent du moins dans leur maison un petit autel à la déesse qui faisait leur gloire, et, en souvenir de leurs exploits passés, lui offrent leurs modestes sacrifices.

(1) c. /. L., III, n* 4364.

(4) C. /.L.,III, 1416:a Vtcfon'ae | Aug, pro. sa | lutêimp, \ Antonini | Aug, M, Sta I tius priscus legatus \ eius pr, pr. n— Ailleurs (SuppU^ III, 7514), c'est un centurion de la première légion italique. Nous avons vu plus haut un simple vétéran.

LES DIVINITÉS DE LA VICTOIRE EN ITALIE ET A ROxME. 69

L'apparence de beaucoup de ces inscriptions permet, en tout cas, de croire qu'elles sont dues à la piété de petites gens.

Beaucoup d'anciens soldats aussi devaient faire partie des collèges qui s'étaient donné pour mission spéciale d'honorer la Victoire. Elle avait, en effet, comme les principales divinités, ses cultures, réunis en association, et ses scviri. Ceux-ci, môme en dehors de leurs fonctions, se font honneur de leur titre et ont soin de s'en parer.

Il y avait un de ces collèges à Aquinum (1) ; un autre, peutêtre, à Casinum (2); il y en avait à Aulidènc (3), à Tubunœ, en Mauritanie césarienne (4), peut-être à Sigus, dans la môme province (5). En Dacie, un autel est dédié à la Victoire et au génie de son collège (6).

En dehors de ces collèges, qui rcssortissent de la piété privée, nous trouvons, en outre, dans une inscription d'Ancônc (7), la mention d'un Sacerdos Augustœ Victorûe Cxsaris, et sur un autre un Sacerdos Magnx Matris Vestinx et Victor ix (8).

Les collèges d'Augustales ne restent pas en arrière dans les hommages rendus à la divinité qui favorisa les armes de l'empereur. Une inscription modeste, trouvée près de Nola (9), est dédiée par eux à la Victoire Auguste; une autre plus somptueuse (10), de provenance incertaine, trouvée dans le royaume de Naples, nous apprend qu'un certain S. L. M. Phileros, augustale, a élevé un temple à la môme déesse. En Terraconnaise, six affranchis de la Gens Sempronia, portant le titre de Seviri AugustaleSy se cotisent pour élever un édicule à la Victoire (11). Est-ce à titre de Seviri Augustales qu'ils accomplissent cet acte de piété? L'inscription ne le laisse pas deviner. Mais la dévotion des Severi et des Augustales à la Victoire, aussi bien que celle des soldats, s'explique assez par les rapports naturels, et que nous avons signalés, entre le culte de cette divinité et celui des em-

(3) Inscr. JVap., 5144.

(5) C. /. L., VIII, 5695 : « Vicloriae Augustae | sacrum \ cultoresqui | Sigus consistunt. » — 8*agit-ii de culiores Vicloriae?

(8) Iriser. Nap., 6146.

(9) Inscr. Nap., 1969.

(10) Inacr. Nap., 6313.

pereurs. Cette dévotion même vient à l'appui de notre assertion. Les Augustales sont les représentants attitrés du culte de l'empereur. Le culte de l'empereur est un culte éminemment national. Ce caractère est commun aux deux cultes. Il contribue à les rapprocher.

motifs de dédicace a la victoire. — divinités avec lesquelles elle est invoquée. — > la victoire et les présages. — sa place dans l'imagination populaire.

Rarement les inscriptions nous font savoir si le monument a été érigé à l'occasion d'une circonstance particulière ou pour quel motif il l'a été. Quelques-unes cependant ne négligent pas de nous renseigner à ce sujet. En général, ce motif est d'ordre militaire : un succès remporté (1), un grade obtenu (2), la santé de l'empereur ou de quelque autre personne (3), peut-être échappée aux hasards d'un combat, et l'auteur dç la dédicace est souvent lui-même un soldat. Une exception se présente quelquefois ; elle ne saurait étonner de la part des Romains : c'est lorsqu'il s'agit d'une magistrature. Alors, soit pour demander, soit pour remercier, il arrive que l'on s'adresse à la Victoire. Quelquesunes de ces inscriptions sont curieuses par l'accent de triomphe et d'ambition satisfaite qui y éclate. Ici (4), c'est un candidat à l'édilité qui exprime emphatiquement sa fierté, de ce qu'il a reçu cette charge de la volonté empressée du peuple, en dehors des conditions légales. Ailleurs (5), un duumvir a élevé une statue à la Victoire Parthique de Septime Sévère et de Caracalla. Il a dépensé, pour cela, quatre mille sesterces, comme il s'y était engagé.

Soit que leurs auteurs aient voulu s'attirer à moins de frais la bienveillance de plusieurs dieux , soit qu'ils suivissent l'élan

(1) C. /. L., III, 5565. Ephem, Epigr.^ V, 953 : 05 barbaros c&esos ac fusos,

(2) Ephem. Epigr., V, 464.

(4) C. /. L., VIII, 9024 : « Victoriae August&e | L. Septimi Severi \ PU Pertinacis Ara | bici Adiabenici p. p, | et M, Aureli Antonini \ C. JuL C. f, Q. Emeritus \ q. aedilicius statuam \ quam ob honorem \ aedilitatis quod prom I tissima populi voluntate \ honor iste in se conU \ tus sit super legitimum \ H s v n s[ummam) \ {cum) basi \ posxiit. »

(5) CIL., VIII, n« 4583. Cf. Ephem. Epigr., V, 683.

d'une, piété qui aimait à se répandre, il arrive bien souvent que les inscriptions sont consacrées à la fois à plusieurs divinités. Il est difficile de dire si , d'une manière générale , ces divinités sont alors associées d'après les affinités qu'elles peuvent avoir entre elles , ou simplement suivant le caprice du donateur.

La Victoire se trouve ainsi groupée avec d'autres divinités dans des dédicaces qui leur consacrent en commun un autel ou un temple.

Nous l'avons vue plus haut associée à la plupart des grandes divinités. Mais le plus ordinairement son nom est joint à celui des deux divinités qui répondent chacune à Tun des deux aspects, ou plutôt qui sont la condition môme de la Victoire : Mars (1), c'est-à-dire le combat, et la Fortune, cette fidèle alliée des Romains, qui tourne en leur faveur la chance des armes. La Fortune elle-même prend l'épithète de Victrix, et, comme nous le montre une intéressante inscription, l'image rapprochée des deux déesses recevait parfois un culte commun (2). A Augusta Vindelicum^ en Rhétie, le Contubernium Martis cultorxim (3) réunit en une dédicace le nom du dieu que ses membres font profession d'honorer et la Victoire. Une fois, nous la voyons associée au Courage , divinité militaire , dont elle est appelée la compagne : Victoriae divinae Virtutis comiti Augustorum (4). Enfin, les monnaies nous la montrent souvent couronnant la déesse Rome et les Dioscures, protecteurs nationaux de la ville.

Si la Victoire est de la part des Romains l'objet d'un culte assidu et fidèle, en revanche, elle ne se contente pas d'assurer leur succès dans les batailles. Elle fait mieux, et, pleine de sollicitude , ne leur ménage pas les avertissements lorsqu'un péril les menace ou qu'une défaite a humilié leurs légions. Volontiers, dans les calamités publiques, le peuple tourne les yeux vers ses

(1) A Mars et à la Victoire. C. /. L., III, 1098, 1600 (Afar/i patri conserv^tOTi et bonae VicloriRe)^ 4412; VII, 220. — A la Victoire et à la Fortune, 111,4564; VII, 7493, 7494.

(2) C. /. L., VIII, 5290 : « [For]tunaim victricem cum simulacris Victoriarti[m] I [ex] infrequenti et inculto loco in ista sede priv[ato sumptu] \ [proc]onsulatu quarto insignis Aureli Ariatobuli [viri cla] \ [riss. e]t ornat{i8sirni] provisione gloriosi Macrini Sos[iani] \ [u. c] Leg. quartoJulius Ru8ticia[nu8] \ [ci]vis et curhalamensium Splendid | vr//// [tra]nst[ulit]f/// et locavit PI III. »

(4) Ephem. Epigr., VII, 387.

temples et ses statues pour épier les signes d'heureux ou de mauvais augure qui s'y pourraient manifester. Et la déesse ne manque pas de répondi'e à cette attente anxieuse. Aussi, dans la monotomie des présages rapportés par les historiens à l'occasion de toutes les circonstances critiques que traverse la république , il est remarquable que de pas une divinité peut-être n'émanent autant de prodiges.

A Capoue, un jour, la statue de la Victoire se couvre de sueur (1). En l'an 163 avant Jésus-Christ, un cygne s'échappe dans le temple de la Victoire , et l'on ne peut le saisir (2). En 200 , pendant la seconde guerre Punique, la statue de la Victoire, située au faîte du temple de la Concorde , est frappée de la foudre , tombe sur les Victoires disposées en antéfixes , et là , s'arrête sans aller plus loin (3). Parmi les nombreux prodiges qui accompagnent la bataille de Pharsale et que César lui-même énumère avec complaisance, à Tralles, dans le temple de la Victoire , une palme naît entre les pierres sous la statue de César, et, du premier coup, atteint son complet développement (4). Le même jour, en Elide , la statue de la Victoire du temple de Minerve qui regardait la déesse, changea de position, et se tourna vers l'entrée du temple (5). Pendant la guerre de Modène, en Tan 42 avant Jésus-Christ, la statue de la Victoire de Marins se tourne d'elle-même du côté du nord (6). Au moment où Othon se prépare à la guerre contre Vitellius , la Victoire , qui était dans le vestibule du Capitole, lâche les rênes de son attelage (7). Sous le règne de Néron , les armées romaines essuient des échecs en Bretagne , et des prodiges viennent remplir de terreur les vétérans : entre autres , à Camulodinum , une statue de la Victoire tomba sans cause apparente et se trouva tournée en arrière, comme si, remarque Tacite, elle fuyait devant l'ennemi (8).

En Italie, et surtout dans le Latium, l'homme créait ses dieux moins à son image que selon ses besoins. Comment chacun n'eùt-il pas senti que la Victoire était l'indispen-

(1) Cic, De Div.y XLIII.

(2) Julius Obsequens, Prodigiorum libellus, LXXIII.

(3) Julius Obsequens, XXXVII.

(4) Caes., De Bell, civ,, III, cv, 3. Jul. Obseq., CXXV. Val. Max., 1, 6, 12.

(5) Caes., III, cv, 6.

(6) Jul. Obseq., CXXX.

(7) Tacite, Hist,, I, 86.

(8) Tacite, Ann.f XIV, 32 : «... Nulla palam caussa, delapsum Camulodini simulacrum Victoriae, ac rétro conversum, quasi cederet hostibus... b

sable soutien de la puissance romaine comme la] condition de son développement? Tout se réunit pour augmenter son prestige, intérêt, orgueil national, nécessité de maintenir en bride les populations d'un si vaste empire; plus tard, sentiment monarchique qui s'incarne dans un .prince choisi le plus souvent par les soldats et sorti de leurs rangs. Faut-il s'étonner si la Victoire occupe dans Timagination populaire une place considérable , si chez ce peuple crédule une superstitieuse attention est accordée aux moindres bruits de faits étranges ou réputés tels qui courent au sujet de ses temples ou de ses images?

LUOf VICTOBIAB. — LUDi VICTORIAB SULLAMAB. — LUOI VICTOBIAE CAE8ARI8.

Parmi les jours de fête qui finirent par enlever aux affaires sérieuses près d'une moitié de l'année, beaucoup furent successivement consacrés à célébrer la commémoration de victoires importantes. Quelques-unes de ces fêtes duraient plusieurs jours, et, suivant la coutume critiquée par Varron, c'est par des jeux que l'on'honorait la déesse.

Les plus anciens de ces jeux avaient été institués par Sylla, en souvenir de l'écrasement du parti marianiste à la porte Colline, en 672 (1). Ils étaient désignés d'abord sous le nom de ludi Victoriae et c'est ainsi que Cicéron les appelle dans les Verrinés (2). Plus tard, lorsqu'on eut établi d'autres jeux semblables, l'habitude fut d'ajouter le nom du vainqueur et de dire ludi Victoriae Sullanae , afin de ne point les confondi'e avec les ludi Victoriae Caesaris. On les célébrait le dernier jour des kalendes d'octobre (26 octobre) (3), anniversaire de la bataille gagnée par Sylla.

Un denier de la gens Nonia nous a conservé le souvenir de celui qui le premier les organisa. Le droit représente une tête barbue de Saturne; on y distingue les lettres S. C. et le nom du monétaire, Sufénas. Au revers, Rome, armée de la lance et de Tépée', assise sur un monceau d'armes et couronnée par la Victoire. A côté, on lit : SEX • NONI(us) PRfaetor) L(udos) Vficto-

(i) Velleins Paterculus, H. R., II, 27.

(2) Cic, Ver., I, x.

(^ C. /. L., l, Faiii Maffei&ni,

riae) P(rimus) F(ecii) (1). Le monétaire est sans doute, selon M. Mommsen, M. Nonius Sufénas qui fut tribun du peuple en 698 et propréteur en 704. Il n'est pas l'organisateur des jeux ; le nom de celui-ci nous est fourni par le revers : Sextius Nonius, préteur. Or, Plutarque (2) nous apprend que, l'an 666, aloi^ que le parti de Marins triomphait à Rome , tandis que Sylla y était fort impopulaire, son neveu Nonius ne craignit pas de se porter candidat à la préture ; non seulement il ne fut pas élu , mais le peuple l'accueillit avec les marques du mépris le plus humiliant. Il est bien vraisemblable que Sylla, rentré à Rome en dictateur, le dédommagea d'un échec qu'il avait encouru pour sa cause. Ce Nonius, préteur, qui célébra le premier les jeux de la Victoire (3), doit donc être le propre neveu de Sylla.

Au quatrième siècle, les jeux de la Victoire de Sylla avaient, sans doute, cessé d'exister, car les fastes de Philocalus, qui sont de l'an 354, ne les mentionnent plus (4).

Si les jeux de la Victoire de Sylla sont les plus anciens , en revanche, les plus illustres, par leur origine, par la magnificence avec laquelle ils furent célébrés, par les incidents, enfin, qu'ils suscitèrent après la mort de César, sont les ludi Victoriae Caesaris. Ils nous intéressent encore à un autre titre, parce qu'on a soulevé à leur propos une question délicate et importante pour le sujet qui nous occupe, les rapports de Victoria avec Vénus Victrix et avec Vénus Genetrix.

Ces jeux duraient dix jours, du 20 au 30 juillet (5). Les quatre derniers jours étaient consacrés aux spectacles du cirque.

Le soin de les célébrer avait été confié à un collège spécial (6).

(1) Mommsen-Blacas, Hist. de la Monn, rom,, II, p. 487, n* 27. Garrucci, Sylloge, n* 331.

(î) Plutarque, Sylla , X.

(3) Les lettres L. V. ont été, il est vrai, expliquées par Eckhel et, après lui, par beaucoup de numismates, non par Ludos Victoriae^ mais par Ludoa votivos. Mais, avec beaucoup de raison, M. Mommsen fait observer que les jeux votifs sont aussi anciens que Rome même, et que Sextius Nonius, par conséquent, ne pouvait se vanter de les avoir célébrés le premier. L'explication Ludos Victoriae est bien plus satisfaisante. Le type de Rome couronnée par la Victoire vient encore la confirmer. Cf. Babelon, Mon, de la Rép, r., p. 256.

(5) Certains fastes disent « septembre. » Cette confusion vient du changement introduit par César dans le calendrier. La date 20-30 juillet est celle du calendrier Julien. M. Mommsen, C. /. L., I, p. 397.

(6) Jul. Obseq., 128. Pline, Hist. Nat., II, 93 : € Comètes... apparuit ludis

Comment était composé ce collège, nous n'avons là-dessus aucun renseignement. Tout au plus est-il possible d'émettre une conjecture. On sait que beaucoup de grandes familles romaines avaient la prétention de descendre de divinités. Naturellement elles avaient pour ces divinités une dévotion particulière. C'est précisément le cas des Jules poui* Vénus Genetrix, et les jeux de la Victoire, que les écrivains appellent souvent jeux de Vénus Genetrix étaient dans un étroit rapport avec le culte de Vénus Genetrix, puisqu'ils furent institués à l'occasion de la Consécration du temple de Vénus Genetrix. Le culte de celle-ci était entre les mains de la Gens Julia, et c'est elle qui présidait à ses sacrifices, comme nous l'apprend le texte de Symmaque (1) : Veneris sacris famulata est domus Julia, Or les jeux de la Victoire de César étaient d'ordi*e tout privé (2). Il serait donc assez naturel que le collège qui en était chargé, fût composé de membres de la famille Julia ou de ses affranchis, comme nous avons vu plus haut six affranchis de la Gens Sempronia former un collège de Seviri Augustales.

C'est en 46 qu'ils eurent lieu pour la première fois. Avec quelle magnificence, tous les historiens nous en ont conservé le souvenir. Il suffit de dire qu'ils furent l'un des épisodes de ces fêtes inouïes qui, au milieu de l'allégresse générale, inauguraient à Rome le pouvoir personnel.

Deux ans plus tard, leur célébration au cours des plus tragiques événements devait offrir un singulier contraste avec cette apothéose du vainqueur des Gaulois et de Pompée. Dans la ville, tremblante encore de l'audace des meurtriers de César, pleine d'incertitude sur l'avenir et les chances des partis, ceux que César avait chargés d'organiser les jeux de la Victoire, de peur d'attirer sur eux l'attention des ennemis du dictateur, n'osaient remplir leur office (3). Avec la froide résolution qu'il apportait à recueillir l'héritage de son père, Octave lui-même se présenta, et, à ses frais, les fit célébrer. Un homme d'un beau caractère l'assistait : L. Mattius, adversaire estimé et aimé de Cicéron à qui il rappelle lui-même cette circonstance dans une lettre, ad-

qiios faciebat (div. Augustus) Veneri Qenetrici (?) non multo post obitum patris Caesaris in coUegio ab eo instituto. »

(1) Sym., Laud, in Valent., p. 29, édit. Mai.

(2) Gic, Ad f&m,t XI . 28 : « Ludos quos Caesaris Victoriae Gaesar ado~ lescens fecit curavi. At id ad privatum officium non ad statum reipublicae pertinet. » (Lettre de L. Mattius à Cicéron.)

(3) Dion, XLV, 6.

mirable par la généreuse fidélité qu'elle exprime autant que par la liberté de jugement dont elle témoigne en un instant si critique, et qui, par bonheur, nous a été conservée (1), acte d'un courage fort réel et qui devait attirer à son auteur de sanglants reproches et sans aucun doute de redoutables menaces, comme la lettre que Cicéron lui écrit, au sujet de son attitude politique, le donne assez à entendre (2). Tandis que l'on célébrait les jeux, une comète parut au ciel et brilla pendant sept jours. On dit que c'était Tâme de César qui avait pris place parmi les astres (3).

LÀ VIOTOIAB DU OIRQUB.

Aux jeux de la Victoire de Sylla et de la Victoire de César, beaucoup furent ajoutés successivement, en commémoration de victoires particulières remportées par les empereurs ou par leurs armées (4). Plusieurs de ces fêtes étaient célébrées par des jeux du cirque. C'est donc à plus d'un titre que la Victoire est l'une des plus ordinairement représentées parmi les divinités qui président à ces jeux. Elle figure également dans la pompe qui précédait les jeux. Denys d'Halicarnasse . dans la description qu'il nous a laissée de cette cérémonie (5) au temps de la République, énumère les nombreuses divinités qui participent à l'honneur de la Pompa Circensis, Il ne mentionne point la Victoire. Ovide, au contraire, non seulement la nomme, mais lui assigne le premier rang dans la procession des dieux :

Prima loco fertur passis Victoria pennis

Hue ades , et meus hic fac, dea, vincat amor (G).

Nous la voyons, en effet, sur les monuments qui représentent la Pompa Circensis^ non pas au premier rang, comme le dit Ovide, mais au second , immédiatement après la statue de la mère des dieux , qui , elle aussi , est Tune des patronnes ordinaires des jeux du cirque. S'il faut prendre à la lettre le témoignage de

(1) Cic, Ad f&m., XI, 28.

(2) Cic, Ad f&m., XI, 27.

(3) Jul. Obseq., 128. Pline» XI. 25. Suétone, Vie de Cé$ur, 88.

(4) La liste en est donnée, C. /. L., I, p. 376-377.

(5) Denys, VII, 72.

(6) Ovide, AmourSy III, 2, v. 45.

Denys , et en inférer, qu'à l'origine , la Victoire ne figurait pas parmi les dieux portés dans la procession , nous trouvons dans ce fait une confirmation de ce qui a été dit plus haut de l'extension nouvelle prise par le culte de la Victoire à la fin de la République, et surtout sous l'empire.

Par ses origines, d'ailleurs, la pompa circensis est militaire. Elle n'est que la reproduction de la pompe du triomphe qui coïncidait avec le commencement des jeux votifs. Le triomphe lui-même n'était qu'une grande pompe militaire, un développement des cérémonies qui avaient lieu dans le camp. Une anecdote, rapportée par plusieurs auteurs, nous apprend que la statue de la Victoire y participait. C'était dans le camp de Crassus, la veille de la bataille de Philippes. Les soldats, sans doute pour se préparer au combat imminent , faisaient à travers le camp une de ces processions. Un enfant qui portait une statuette d'or de la Victoire tomba, et, dans sa chute, entraîna l'image sacrée. On fut fort effrayé de cet incident , et les soldats en tirèrent un présage funeste pour la journée du lendemain (1). Dans la pompa circensis , la statue de la Victoire, sans doute plus grande* et plus lourde, n'est point confiée à un enfant, mais, posée sur un brancard, elle est portée sur les épaules de plusieurs hommes (2).

La pompe est la partie proprement religieuse des jeux du Cirque.

Les auteurs nous apprennent que le passage de la statue de la Victoire dans la brillante procession était habituellement salué par l'applaudissement populaire. Parfois aussi, le peuple en prenait occasion de manifester ses opinions du moment à l'égard de tel puissant du jour. C'est ainsi qu'en août 708, raconte Cicéron (3), il observa un silence significatif devant la statue de sa déesse favorite, parce qu'à côté d'elle se dressait l'image du futur dictateur. •

Ainsi, la Victoire, même lorsqu'elle préside aux jeux, est encore la Victoire militaire , telle que nous avons coutume de la voir à Rome. Elle y figure, d'ailleurs aussi, avec un autre caractère, conmie nous le marquerons plus loin.

Même au cirque, son image se trouve en relations avec la personne de l'empereur. Parmi les présages qui annoncèrent la

(1) Plutarqne, Brutua, p. 1002. Dion, XLVIII, 40. Appien, Guerre ctv., IV. p. 668. Jul. Obseq., II.

(2) Annali, 1839, pi. N, 1. Gerhard, Ant. Bild., pi. CXX, 1.

(3) Cic. Ad Ait., XIII, 44.

mort de Septime Sévère, Spartien raconte que, dans les jeux du cirque, de trois petites Victoires en plâtre qui, selon la coutume, étaient placées sur le mur de l'arène {podium) , celle du milieu, qui portait inscrit sur un globe placé dans sa main le nom de l'empereur, fut précipitée par le vent et tomba à terre. Celle qui portait l'inscription de Géta tomba également et fut fort endommagée ; la palme qui était dans la main de la Victoire de Bassian fut arrachée par la violence du vent, et la statue put à peine résister aux efTorts de la tempête (1). Ces statuettes de plâtre étaient évidemment mobiles, et leur nombre correspondait à celui des empereurs.

Elles ne sont représentées avec certitude sur aucun monument. Peut-être pourrait-on les reconnaître dans les trois petites figures du bas-relief de Foligno (2), placées à gauche de la loge du président des jeux. Toutes trois portent d'une main un objet qui pourrait à la rigueur passer pour une palme , et lèvent l'autre main sans qu'il soit possible de discerner si cette main tenait un objet. La pose, du moins, correspond assez bien à ce qu'en dit Spartien. Mais, soit faute du dessin , soit grossièreté ou usure du bas-relief, on ne voit pas si ces statuettes ont des ailes. De plus , elles ne sont pas placées précisément sur le podium , mais plus haut. Enfin, il semble bien que, de ces' trois statues, celle de gauche soit nue et vue de dos. Il est donc difficile de se prononcer avec certitude , et, entre tant de statues qui ornent le cirque, on ne saurait affirmer rien sans imprudence.

Quoi qu'il en soit, la place que leur assigne l'écrivain de l'Histoire Auguste, et leur caractère provisoire, ne conviennent pas aux statues de la Victoire que nous montrent par exemple le bas-relief Mattei (3) et la mosaïque de Barcelone (4). Placées sur de hautes colonnes, elles font, sans aucun doute, partie de la décoration fixe de la Spina. De plus , elles semblent avoir un caractère difTérent. Le voisinage de la statue de Cybèle , patronne des jeux du cirque , des dauphins , des œufs , des statues d'athlète, donne lieu de croire qu'elles n'ont point de rapports avec la statue que nous avons vue porter dans la Pompa Circensis avec les images des autres dieux, et dont le caractère militaire est démontré par l'origine même de la solennité. Elles représen-

(1^ Ael. Spart., Histoire Auguste, Sévèret chap. XXII.

(2) Annali, 1870, pi. L.

(3) Annali, 1839, pi. N, 2.

(4) Annali, 1863, pi. D.

lent ici un souvenir et une imitation de la Nikô pacifique des concours d'Olympie. La Victoire n'est plus que la déesse sous les auspices de qui les concurrents heureux vont recevoir la palme ou la couronne. Ce sens est rendu plus clairement encore sur un bas-relief où l'on voit , à côté de la loge du président des jeux , une Victoire ailée qui tend une couronne au-dessus de la piste , dans le sens où arrivent les chars, et montre ainsi à leurs conducteurs, à la fois le but et la récompense (1).

Mais ceci n'infirme en rien ce que nous avons dit : La Victoire, sous cet aspect, ne joue qu'un rôle secondaire, surtout symbolique et décoratif. Elle est loin de prendre aux jeux de toutes sortes cette part active que lui attribuaient les Grecs , et qui se manifeste sous mille formes dans leurs œuvres d'art, basreliefs, monnaies, et surtout vases peints. Môme dans les jeux, c'est encore la Victoire militaire qui l'emporte avec la cérémonie de la Pompa Circensis,

Rapports db Victoria avec Venus Victrix bt Vrnus Gbnbtrix.

C'est une série de divergences dans le nom attribué aux jeux de la Victoire qui a fait naître l'idée que Victoria pourrait ne former, avec Vénus Genetrix et Vénus Victrix, qu'une seule et même divinité.

M. Mommsen a, le premier, dans une note du Corpus Inscrip* tionum (2), émis cette hypothèse. Il a été suivi sans discussion

(1) Mus, PiO'Clementi ^ V, XLii.

(2) C. /. L.» I, p. 397. Je reproduis le texte do cette note sur laquelle portera une partie de la discussion : « Mira diversitate ludi hi dedicati dicuntur modo Victoriae Caesaris, modo Vonori Genetrici sive Victrici (utroquQ cnim nomine appellatur); nam illud numen ponunt fasti Mafifciani et Aroiterni, Matins qui ipso ludos hos procuravit (Cic, Ad fam„ XI, 28, 6), Suetonius (Caes., 88; Aug., 10); hoc praeferunt Annalium scriptores quique ex iis pondent (Obseq., 68; Pline, H. iV., II, 25, 93; Appian. b. c, 3. 28; Dion, 49, 42). Scilicet crravorunt noutri scd Victoria dea eadcm est ac Venus Victrix Juliorumque Genetrix, utunturquo et alibi duobus nominibus promiscue, ita quam aedem Veneri Victrici in theatro suo Pompeius posuit, Victoriae appellat optimus testis Tiro apud Gellium (10, 1, 7), non recte propterea erroris incusatus a Beckero, Top., p. 676. Cf. Varro, V, 62, et Preller, Milth. R,, p. 389 et 707. Notandum praeterea Victricem quoque absolute reperiri pro Victoria in nummis gentis Portiae v {Gesch, des R5m, Mùnzwesens, p. 572).

par Preller (1) et d'autres auteurs. M. Reifferscheid a divisé la question , et , par de bons arguments tirés uniquement de quelques représentations ligurées , a tenté de démontrer , qu'au moins en ce qui concerne Vénus Genetrix, M. Mommsen ne doit pas être dans le vrai. Il concède, au contraire, sans en donner de raisons , l'identité de Vénus Victrix et de la Victoire , qui n'importe pas au sujet qu'il traite (2). Il y a beaucoup à ajouter à ce qu'il dit du premier point; tout reste à étudier pour le second.

Voici les arguments de M. Mommsen : Les fastes Maffeiani et d'Amiterne donnent aux jeux anniversaires de l'inauguration du temple de Vénus Genetrix le nom de ludi Victoriae Caesaris ; ainsi font Matins, qui présida lui-même à ces jeux en l'an 44 (3), et Suétone (4). Au contraire, les écrivains des Annales, et ceux qui les ont compilées, Obsequens (5), Pline (6), Appien (7), Dion (8), les appellent jeux de Vénus Genetrix (9). De quel côté est l'erreur ? L'erreur n'existe pas , mais Victoria est la môme déesse que Vénus Victrix et Vénus Genetrix , mère des Jules. En effet, on trouve ailleurs les deux noms pris l'un pour l'autre : Ainsi , Tiron, témoin autorisé, cité par Aulu-Gelle, appelle temple de Victoria le temple de Vénus Victrix, que Pompée plaça dans son théâtre. Un texte de Varron vient à l'appui de cette thèse. Il faut remarquer encore que sur les monnaies de la gens Porcia on lit le mot Victrix pris absolument à la place de Victoria. Enfin, une inscription fournit une dédicace à Vénus entièrement semblable à celles que l'on trouve en l'honneur de la Victoire : Kcneri \ Victrici \ Parthicae \ Aug.Sac. \ (10).

Ces arguments peuvent se résumer ainsi : les fastes et les inscriptions disent indifféremment ludi Victoriœ Cœsaris et ludi Veneris Genetricis, Tiron appelle temple de la Victoire le temple

(1) Preller, Mith. Rom., 3« édit.. I, 442, 443.

(2) Annali, 1863. p. 361 et suiv.

(3) Cicéron, Ad fam„ XI, 28, 6.

(4) Suétone, Caes., 88. Âug., 10.

(5) Jul. Obseq.. 68.

(6) Pline, HisL N&L, 2, 25, 93.

(7) Appien, 3, 28.

(8) Dion, 49, 42.

(9) On peut ajouter les Fasti Pinciani,

(10) C. /. L., III, 2770. M. Mommsen commente ainsi l'inscription : c Denuo confirmât titulus quam alibi (C. /. L., 1, p. 397) defendi opinionem Vénérera Victricem ab ipsa Victoria non differre, liam Venus Victrix ha«c Parthica non est nisi Victoria Parthica, fortasse Trajani. »

de Vénus Genetrix au théâtre de Pompée. Il existé une inscription où Vénus Victrix reçoit, comme fait Victoria, le nom d'une province vaincue.

Si nous n'avions pas de bonnes raisons à faire valoir contre l'opinion soutenue par M. Mommsen, la confusion de nom au sujet des jeux institués par César serait, je l'avoue, assez embarrassante , en dehors de l'hypothèse proposée par le savant historien. Toutefois, sans prétendre rendre complètement compte de ces divergences, il n'est pas non plus impossible d'en chercher quelque explication.

Cette confusion peut venir d'abord de l'origine double des jeux eux-mêmes : César élève un temple en reconnaissance de son succès éclatant et définitif à Pharsale ; la piété et la vanité s'accordent à le lui faire dédier de préférence à Vénus Genetrix, auteur de sa race. Pour fêter l'inauguration du temple, il célèbre ses victoires par des jeux. S'il est naturel que ces jeux soient sous l'invocation de la déesse en l'honneur de qui se fait la consécration, il est légitime aussi que la divinité qui préside spécialement à la victoire ait sa part de la fête. Enfin, la vraie raison d'être de ces jeux, ce sont les victoires de César. De tout cela a pu naître une confusion. Les deux déesses, d'ailleurs, peuvent être honorées en même temps. Ne voit-on pas sans cesse un temple ou un autel consacré à deux ou à plusieurs divinités ? La présence de Victoria à côté de Vénus Genetrix sur des bas-reliefs qui , très vraisemblablement se rapportent aux jeux en question, nous confirmerait dans cette idée (1). Il est singulier seulement, en ce cas, que les fastes ne donnent jamais en son entier la rubrique de la fête. Ce ne sont donc là que des hypothèses. Il est inutile d'y insister davantage.

Tiron, selon M. Mommsen, qui l'appelle avec raison un excellent témoin, optimus testis — il était, on s'en souvient, l'affranchi de Cicéron et son secrétaire de confiance — Tiron désigne sous le nom de temple de la 'Victoire, le temple de Vénus Victrix, que Pompée avait placé au sommet de son théâtre. Grave témoignage, en effet, si le fait est exact. C'est ce qu'il faut examiner. Et d'abord, un détail dont je ne vois pas que personne se soit avisé en citant ce passage , c'est que nous n'avons pas le texte même de Tiron ; Aulu-Gelle cite de mémoire et ne garantit pas l'exactitude des termes, qui, dans l'espèce, ne lui importe pas. « Ce que Varron a dit en peu de mots, et avec obscurité,

(l) An7ialU 1866, p. 361. Monum. Ined,, VI, VII. Tau., LXXVI, 4-5.

écrit Aulu-Gelle, Tiron Tullius, affranchi de Cicéron, l'a écrit dans une lettre (in epistula quadam) à peu près de cette façon. [ad hune ferme modum). » Aulu-Gelle traite ici un point de grammaire. Qu'importe que le temple ait été dédié à un dieu ou à un autre ? Il n'a d'ailleurs, évidemment pas, comme il ressort de ses propres expressions, la lettre de Tiron sous les yeux. Voilà donc un témoignage qui perd quelque peu de son excellence. Mais, exact ou non, il n'en a pas moins une grande importance. Que dit-il? Lorsque Pompée était sur le point de consacrer le temple de la Victoire qui est au sommet de son théâtre, et d'y faire inscrire son nom et ses titres , il hésita s'il devait écrire consul tertium ou tertio. Il fit part de son doute aux plus doctes de la ville; mais ils n'arrivaient pas à s'entendre. Pompée alors décida de s'en remettre au jugement de Cicéron. Mais celui-ci, craignant- de blesser la vanité des savants hommes à qui il devrait donner tort, avec autant de prudence que d'esprit, esquiva le cas en persuadant à Pompée de n'écrire ni tertium ni tertio, mais de supprimer avec la désinence la difficulté et d'écrire simplement tert. Ce qui fut fait.

L'anecdote est piquante ; mais je me demande comment on a pu y trouver l'argument que l'on en tire. En effet, les auteurs sont unanimes sur ce fait que le théâtre de Pompée fut inauguré sous son deuxième et non pas sous son troisième consulat (1). Or, le temple de Vénus Victrix fut consacré en même temps que le théâtre était inauguré, comme le prouvent un texte de Tertullien et un autre de Pline. « Itaque Pompeius Magnus, » dit TertuUien, « solo theatrosuo minor, cum illam arcem omnium turpitudinum exstruxisset, veritus quandoque memoriœ suœ censoriam animadversionem y Veneris xdem superposuity et ad dedicationem edicto populum vocanSy non theatrum, sed Veneris templum nun^ cupavit; cui suhjecimus, inquitj gradus spectaculorum (2). » Pline est encore plus explicite (3). Par conséquent, à supposer que par temple de Victoria, Tiron ait entendu désigner le temple de Vénus Victrix, il y aurait dans son récit une confusion inexpli-

(1) Dion, XXXIX, 38. Vell. Pat., II, 48, 2.

(2) Tertullien, De Spect,, X.

(3) Pline, H, iV., VIII, 7 : « Pompeii quoque altero consul&tu dedicatione templi Veneris Victricis pugnavere in circo, etc. » C'était d'ailleurs l'usage d'honorer Vénus dans les théâtres ; cf. Tertullien, loc. cil,, ce qui précède notre citation, et Salvien, De gubern, Deij VI, p. 119 : « Colitur namque et honoratur Minerva in gymnasiis, Venus in theatris, deus Neptunus in circis, Mars in arenis, Mercurius in palaestris. »

cable. Mais nous n'avons nul motif de croire à une faute si invraisemblable. Le temple de Vénus Victrix n'est point le seul dont l'existence, au théâtre de Pompée, nous soit connue. On lit, en effet, dans les Fastes d'Amiterne (1) : Veneri Victrici. Non. Virtut. Felicitati. in theatro marmoreo. Ainsi, il y avait, outre le temple de Vénus Victrix, des édifices dédiés à l'Honneur, à la Vertu, à la Félicité et l'on fêtait, le 12 août, les quatre divinités ensemble. Rien n'empêche donc de penser que sous son troisième consulat Pompée ajouta un autre édicule consacré à la Victoire. Ainsi , loin de fournir un argument en faveur de l'identité de Victoria et de Vénus Victrix, le texte de Tiron me paraît en offrir un à la thèse contraire. En effet, il est trop clair pour que l'on puisse supposer une erreur dans le chiffre du consulat. Varron (2), d'ailleurs, fait allusion à la même anecdote, et les deux écrivains sont contemporains de Pompée. Il est donc certain que, sous le troisième consulat, un temple fut consacré dans le théâtre de pierre. Or, il est prouvé que le temple de Vénus Victrix fut consacré, lors de l'inauguration du théâtre, sous le deuxième consulat de Pompée. Il s'agit donc de deux temples différents. Tiron dit que le dernier temple était dédié à la Victoire. Quel motif de ne pas le croire? Mais si Victoria et Vénus Victrix étaient la même divinité, comment Pompée aurait-il eu l'idée d'élever à cette déesse un second temple dans son théâtre ? La mention des Fastes fournit, sinon une preuve, du moins une indication de plus que Tiron ne parle pas du temple de Vénus. En effet, l'habitude était de célébrer la fête des temples à l'anniversaire de leur consécration. Les fastes notent la fête de Vénus Victrix et des trois autres divinités pour le même jour. Il omettent la Victoire. Il est donc probable que les quatre premières chapelles avaient été consacrées ensemble ; celle de la Victoire à une autre date , ce qui est conforme aux textes.

Nous avons donc une double raison de croire qu'il ne faut pas confondre les deux temples en un seul , et un motif de plus de penser que Vénus Victrix et Victoria sont deux divinités distinctes.

(1) C. /. L., I, p. 324 et 399. Cf. Suétone, Claude ^ 21 : a Ludos dedicationis Pompeiani Theatri quod ambustum restituerat e tribunali posito in orchestra commisit, cum prius apud superiores aedes supplicasset , perque mediam caveam sedentibus ac silentibus cunctis descendisset. d

(2) Varron, cite par Aulu-Gelle, X, 6.

M. Mommsen emprunte son troisième argument à l'inscription Veneri Victrici Parthicae. Mais la victoire , nous l'avons dit , et cela est évident , est un don que , comme tous les autres , il appartient à tous les dieux d'accorder. Jupiter Victor est à Rome le premier des dieux qui donnent la victoire. Beaucoup de divinités sont souvent représentées tenant dans la main une statuette de la Victoire (1). Plusieurs reçoivent l'épithète de Victor ou Victrix (2). Quant à Vénus Victrix, ses rapports avec le succès des armes sont démontrés autant par l'étymologie de son nom (3)

(1) Vénus Genetrix , appuyée sur un bouclier posé sur un trophée d'armes, une Victoire à la main {Monn, d'Adrieriy Cohen, II, p. 226, n* 1444). A Enna, une célèbre statue en bronze, de Gérés, portant une Victoire dans la main droite, fut dépouillée de cet accessoire par Verres (Cic. , In Ver., II, IV, 49). Sans parler des œuvres grecques célèbres (Zcus de Phidias, etc.), les médailles nous offrent une quantité d'exemples semblables. C'était le sort de CCS statuettes de la Victoire d'exciter la convoitise des spoliateurs : « Idem (Dcnys de Syracuse) Victoriolas aureas, et pateras coronasque, quae simulacrorum porrcctis manibus sustinebantur sine dubitatione tollebat; oaque se accipere, non auferre, dicebat : esse enim stultitiam, a quibus bona prccaremur, ab iis porrigentibus et dantibus, nolle sumere. » (Cic, De Nat. Deor., III, 34.)

(2) Diana Victrix, C. I. L., VIII, 9790. Fortuna Victri^, id., 5290. Minerva Victrix, Cohen, Mon. Imp., IV. Mon. d'Orbiane, femme d'Alexandre Sévère, n* 9. Minerve debout, à gauche, tenant une Victoire et une haste; à ses pieds, un bouclier : MINERVA VICTRIX. Il y a là peut-être un souvenir d'Athéna-Niké. Il serait facile de multiplier ces exemples.

(3) Varron, De ling. lat.^ V, 61, 62 : a Hinc et mos ignis, quod ibi semen; aqua femina, quod fétus alitur humore. Et horum vinctionis vis Venus, hinc comicus :

Haio rictriz Venus, Videsne haec ?

Non quod vincere velit Venus, sed vincire. Ipsa Victoria ab eo, quod superati vinciuntur. Utrique testis poesis quod et Victoria et Venus dicitur coeligona. Tellus enim quod prima vincta coclo, Victoria ex eo. Ideo haec cum corona et palma, quud corona vinclum capitis et ipsa a vinctura dicitur viori id est vinciri, a quo est in Sota Ennii :

Ibant malaci viere Veneriam corallam ;

Palnia quod ex utraque parie natura habet yincta

Paria folia. »

Est-il besoin de faire remarquer l'invraisemblance de cette étymologie et le ridicule de l'explication donnée aux attributs de la Victoire [coronay quod corona vinclum capitis)? M. Mommsen cite pourtant ce texte à l'appui de sa thèse. Est-ce dans l'épithète coeligena attribuée à Vénus et à la Victoire qu'il pense trouver cet appui? ou dans la communauté d'étymoiogie T ou dans le mot Veneriam coro^/am? J'avoue ne pas apercevoir quelles conclusions mythologiques ressortent de ces observations décousues. — L'idée

que par ses représentations figurées, où elle apparaît ordinairement le casque et la lance à la main (1). Il n'y a donc rien d'étonnant si l'un de ses dévots lui a consacré un monument de sa reconnaissance suivant la formule ordinairement employée pour désigner une Victoire particulière. Cela n'empêche point Victoria de rester la déesse qui a pour fonction unique et spé- • ciale de présider à la victoire. Il ne suffit pas d'une seule inscription, en regard d'une foule d'autres, pour autoriser une hypothèse qui ne rencontre , d'ailleurs , que des appuis si faibles et si incertains.

Les représentations figurées ne nous amènent pas à une autre conclusion que l'analyse des faits qui ont servi à édifier l'opinion contraire. M. Reifferscheid (2), comme nous l'avons dit, a, dans son intéressante étude sur l'autel de la villa Borghèse, divisé la question , et accordé pour Vénus Victrix ce qu'il refusait pour Vénus Genetrix. C'est un tort, à mon sens, si, comme il l'a démontré, la statue d'Arkésilaos , placée par César dans le temple de Vénus Genetrix, et qui devint le type d'un grand nombre de reproductions et d'imitations de diverses natures, n'avait rien qui rappelât la Victoire ; il ne faut pas oublier non plus que Vénus Genetrix et Vénus Victrix sont figurées ailleurs , sur les monnaies, par exemple, sous des traits et avec des attributs fort

de cette étymologie a pu être fournie à Varron par les nombreux groupes de la Victoire liant un captif. — Je ne vois p&s beaucoup plus clairement quelles conclusions M. Mommsen prétend tirer du mot Victrix, pris absolument pour Victoria sur les monnaies de la gens Porcia. Les monnaies dont il s*agit présentent au droit une tête diadémée avec le mot ROMÂ. Au revers, une Victoire ailée, assise, tenant de la main droite étendue une patère et de la gauche une palme. Au-dessous, est écrit le mot Victrix. M. Mommsen paraît d'ailleurs avoir change d'avis sur ce point, car, dans son adaptation française de Vliist, de la Monn. rom,j M. le duc de Blacas, rapprochant la devise du droit de celle du revers, lit : Roma Victrix, Mais comme Borghesi Fa déjà fait observer, ce rapprochement des deux devises est tout à fait contraire aux habitudes de la numismatique antique. Nous ne l'adopterons donc pas, bien qu'il supprime du coup toute difficulté. Peut-être Victrix est-il pris absolument. Peut-être aussi n'est-il que l'épithète de Victoria sous-entendue dont l'image est gravée au-dessus. L'épithète Victrix est, en effet, quelquefois appliquée à la Victoire elle-même, et, d'autre part, l'usage de représenter les mots par l'objet, comme dans les armes parlantes» est fréquent chez les anciens. On pourrait peut-être lire Victoria Victrix. Si, d'ailleurs, Victrix est pris absolument pour Victoria^ il est d'autant moins à propos de le rapprocher de Vénus Victrix , expression où le même mot est pris adjectivement.

(1) Cohen, IV, p. 497. Mon. de Julia Mammaea, 75, 76, 77.

(2) Annali, 1863, 361. Mon. In., VI, VII. Tat?., LXXVI, 4-5.

semblables (1). Ainsi, une médaille de Faustine (2) montre la première vêtue d'une tunique courte, tenant une Victoire, et appuyée sur un bouclier au bas duquel sont deux javelots. Sur une monnaie de Lucilla (3), la seconde paraît assez semblable à Vénus Genetrix pour que la devise seule permette de les distinguer l'une de l'autre. Vénus Genetrix et Vénus Victrix sont donc fort voisines dans leurs représentations, et sans doute aussi, par conséquent, dans leur conception. Ainsi, ce qui sera vrai de l'une aura chance d'être vrai de l'autre.

Sur l'autel publié par M. Reififerscheid , on voit la Victoire figurer à côté de Vénus Genetrix. Si cette dernière était la Victoire , pourquoi la représenter deux fois sous des formes différentes , dans une scène où chaque personnage remplit un rôle déterminé, et où rien n'est donné à la pure fantaisie artistique? Vénus Genetrix et Vénus Victrix sont souvent représentées tenant à la main une statue de la Victoire. Pourquoi cela, si elles étaient la Victoire ? Les représentations de cette dernière , en effet, ne sont jamais pourvues de cet accessoire, et cela se comprend de soi. Enfin, comme l'a fait, avec finesse, observer Bernouilli, Vénus Genetrix, Vénus Victrix, ainsi que Vénus Félix et Vénus Caelestis , avec lesquelles elles ont de grands rapports et beaucoup de traits communs dans les représentations, sont moins des types artistiques que des conceptions mythiques et religieuses. Loin d'être toujours figurées d'une manière uniforme, elles se prêtent, au contraire, aux formes les plus diverses, et reçoivent les accessoires les plus variés. Il ne faut donc pas attacher une importance exagérée aux ressemblances que telles ou telles de ces représentations peuvent offrir avec celles d'autres divinités. Ces rencontres, d'ailleurs, sont d'autant plus naturelles avec la Victoire , que le type de cette divinité ellemême n'est point invariable, et prête un thème presque inépuisable au caprice des artistes. Enfin, lors même que Vénus Victrix est représentée sous des traits et avec des accessoires qui conviendraient à la Victoire (4), il y a cependant cette différence qu'elle n'est jamais ailée, tandis que la Victoire l'est toujours, sauf un nombre infiniment petit d'exceptions, et dans des cas où

(1) Bemouilli, Aphroditet p. 95.

(2) Cohen, II, p. 587.

(3) /6td., III, p. 49, n» 91.

(4) Millin, 33, 184; cf. Annaliy 1844, pi. C. Bernouilli, Aphrodite, p. 184 et suiv.

en aucune sorte on ne pourrait la comparer à Vénus Victrix ou à Vénus Genetrix. Il est clair que, par cette différence constante, on a voulu éviter justement la confusion que pourraient faire naître certaines ressemblances. D'ailleurs, la Vénus armée est certainement fort antérieure à la Victoire (1).

Nous ne pouvons donc que répéter ce que nous avons dit plus haut : 11 peut y avoir, et, dans une certaine mesure, il y a similitude de conception ; il n'y a pas identité entre Vénus Victrix ou Genetrix et la Victoire.

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