‹ Les divinités de la victoire en Grèce et en Italie d'après les textes et les monuments figurésChapitre 2 sur 15 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ATHÊNA-NIKÊ. — NIKÊ

On l'a souvent remarqué, la déesse de la Victoire occupe dans la religion grecque une place tout à fait hors de proportion avec la multiplicité presque infinie de ses représentations. En ce sens, elle appartient au domaine de l'art plus encore qu'à celui de la mythologie.

Cette disproportion provient, sans nul doute, de l'ambiguïté de ses origines , de la difiiculté qu'il y a à la distinguer de la divinité protectrice de l'Attique, Athôna, du caractère de sa conception , tirée , non point d'une force de la nature ou de l'un de ses phénomènes, mais d'une idée abstraite : l'avantage qui suit le succès sous toutes ses formes. Les Grecs, — chose surprenante chez un peuple si jaloux de la gloire militaire, — n'arrivèrent qu'à grand'peine à l'isoler, à la considérer comme une divinité distincte et personnelle, à lui rendre un culte indépendant. Au contraire , la forme gracieuse et souple dont les artistes la revêtirent, le grand nombre d'applications possibles de l'idée qu'elle représente , la rendaient propre à figurer dans les

scènes les plus variées , les plus nobles comme les plus familières.

Il semble que les Grecs n'aient point su prendre parti entre les deux solutions qui s'offraient à eux : rattacher le don de la Victoire à une ou à plusieurs des grandes divinités, comme Zeus ou Athêna, ou bien la considérer franchement comme une personne distincte.

A Rome seulement, pour des causes qui seront exposées plus loin, ce culte put s'épanouir enfin et atteindre une extension et une précision que la Grèce lui avait refusées.

Homère ne connaît point Nikê. La Victoire, dans Y Iliade, est un don qu'il appartient à tous les dieux d'accorder. Chaque héros le demande à celui des immortels qui le couvre de sa protection. Zeus, toutefois, en est le dispensateur suprême. Encore n'est-il point sur que sa volonté puisse prévaloir contre cette force impersonnelle , mystérieuse et mal définie , qu'on appelle le Destin. C'est donc une conception qui n'appartient pas aux temps les plus reculés de la mythologie grecque. Comment admettre, si elle eût existé, que dans un poème guerrier, tel que Viliadey le poète n'y eût jamais fait allusion?

Hésiode, au contraire, nous donne sa généalogie (1). Ses origines sont humbles, mais sa fortune fut rapide. Fille de Styx et du géant Pallas, elle était sœur de Zèlos, de Cratos et de Bié, Elle n'a point d'histoire jusqu'à la guerre de Zeus contre les Titans. Hésiode raconte le fait comme s'il s'agissait d'un épisode de l'histoire de quelque Etat grec et de la lutte d'un usurpateur contre un souverain qu'il dépossède. Faisant appel à toutes les forces de l'Olympe, Zeus avait promis de ne dépouiller de leurs honneurs aucun de ceux qui, sous le règne de Saturne, avaient joui de la faveur du vieux monarque; quant à ceux qui étaient demeurés dans l'ombre ou la disgrâce, il devait les combler de faveurs. Avec une décision qui fait honneur à son tact politique. Océan conseilla à Styx, sa fille, de prendre parti pour le dieu qui s'annonçait comme le futur maître de l'Olympe. Styx, l'écoutant, accourut avec ses enfants, et la première de tous les immortels se rangea à ses côtés. Après la victoire, Zeus ne se montra pas ingrat. Fidèle à sa promesse, ir récompensa dignement Styx, qui devint l'inviolable témoin du serment des immortels. Quant à ses enfants, il les attacha pour toujours à sa personne ; ils n'eurent plus d'autre demeure que

(1) Ilésiotlo, Théogonie^ v. 383 et suiv.

la sienne ; ils raccompagnèrent en tous lieux, et toujours se tinrent à ses côtés (1).

Ainsi , dans Hésiode , nous trouvons la personnalité de Nikê nettement définie. Nous y distinguons aussi un des caractères qui lui resteront, en dépit des obscurités qui viennent troubler le développement de son mythe en le dénaturant : celui de divinité secondaire , servante et compagne des divinités supérieures , mais servante distinguée et choyée entre toutes.

Ce n'est point, en effet, cette Nikô qui demeura pour les Grecs la divinité de la Victoire. Là s'arrête son histoire, et c'est à peine si, de temps à autre, poètes (2) ou grammairiens font allusion aune déesse si clairement mentionnée par Hésiode.

A cette conception simple s'en substitue , à une époque qu'il est difficile de déterminer, une autre, singulièrement trouble et compliquée, celle d'Athèna-Niké.

Certes , les généalogies multiples ne sont point une exception dans la mythologie antique; elles seraient plutôt la règle générale (3). Mais il ne s'agit pas ici d'une généalogie. Nikê n'est point donnée pour une fille d'Athêna, la déesse vierge. Elle n'est point unie à elle par un lien de parenté, mais par une sorte de lien mystique. Simple don ou attribut d'Athêna, elle se détache d'elle, prend une personnalité distincte, et apparaît bien réellement comme la seconde personne d'une sorte de dualité. S'il est permis de se servir d'une comparaison, elle n'est point une plante née de la graine tombée d'un arbre, mais comme le rejeton sorti des racines de cet arbre, qui, puisant sa vie à la même source et par les mêmes canaux , arrive pourtant à conquérir sa vie propre et indépendante, sans cesser pour cela de rester uni à la souche commune.

Eschyle, qui nomme Cratos, et lui attribue même un rôle important au début du Prométhée (4) , où il la montre chargée de faire exécuter par Héphaistos les ordres cruels de son frère

(1) T(î>v oùx é(TT* àiidveu6e Atà; d6(io;, oxibé xi; S5pT), 0Ù8' ô8èc ônTip |a9j XÊivoi; Ôcà; i^iye^ioveu^ ,

àW aUl iràp ZtivI papuxTUTctf) éSpiétavTai. (Hésiode, loc. cit.)

(2) Apollodorc, I, 2, 4. — Bacchylide, Anthologie palatine, VI, 313 : « Fille de Pallas, toi qui as un grand nombre do noms, auguste Victoire, regarde toujours d'un œil propice l'aimable chœur de Cranaa, et dans les jeux des Muses, accorde à Bacchylide de Céos de nombreuses couronnes, o

(3) Cicéron, De Nat. Deor., III, passtm.

(4) Eschyle, Prométhée , 1-87, Dans les Choéphores (v. 244), Cratos est invoquée par Electre.

Zeus , ne fait aucune allusion à Nikê , non plus qu'à Athêna- Nikê.

Sophocle la désigne une fois dans Antigone sous le nom de Niké (1); mais un vers du Philoctète montre que Niké n'est autre qu'Athêna : « Que le rusé Mercure , qui nous a conduits , nous serve encore de guide, » s'écrie Ulysse, « et Nikê-Athéna- Polias qui toujours veille sur moi (2). »

Nikê serait donc Athêna-Polias , la protectrice de la ville, et c'est ainsi que le scoliaste l'entend aussi. Nous verrons cependant qu'il y a de fortes raisons pour douter de cette identité des deux aspects de la déesse.

Euripide aussi, dans les Phéniciennes , place dans la bouche du chœur une invocation à Nikê (3) ; mais une parole de Creuse, jurant à son fils qu'il n'a point pour père un mortel, mais Apollon , nous aprend qu'il ne faut pas se tromper sur la pensée du poète : « Non , par Athêna-Nikê qui vint jadis sur son char secourir Zeus contre les Géants (4). » Ces vers nous montrent, en outre, que dès le temps d'Euripide, la légende de Nikê, telle qu'Hésiode la rapporte, et la conception d' Athêna-Nikê, tendaient à se confondre. Un autre passage du même Ion (5) est plus significatif encore : « Toi qui n'as jamais éprouvé les douleurs de l'enfantement, Athêna, ô ma déesse, je te supplie, toi qui fus mise au monde par le Titan Prométhée , dans le cerveau de Zeus, ô Nikê bienheureuse, des demeures dorées de l'Olympe, descends vers le temple de Delphes , placé au centre de la terre où Phébus rend ses oracles , du trépied sacré qu'entourent les danses religieuses ; viens vers la fille de Latone , toutes deux déesses, toutes deux vierges et chastes sœurs d'Apollon, prier le dieu d'accorder à l'antique vœu d'Erechtée une fécondité si longtemps désirée. »

La définition que donne Suidas , à propos d'Athèna-Hygie , est des .plus claires : « Hygie- Athêna, » écrit-il, « est un sur-

(1) Sophocle, Antigoney v. 144.

(2) Sophocle, Philoctète, 134. Scoliaste : Oûtcdc Vj iroXtovxoc 'AOrivâ NCxri xa- XtlTat iv 'Attix^.

(3) Euripide, Phéniciennes , v. 1764-1766 :

*û piéya <jt{LY^ N(xY| Tàv ijiiv

plOTOV xttTéxotc xal {ii^ XVjyotc arefovoOaa.

(Vers répétés à la fin de VOreste et d'Jphigénie en Tauride.)

(4) Euripide, Ion, vers 1528.

l5) Euripide, Ion, vers 447.

nom (litwvujxoc) d'Athêîia; on l'appelle en effet Hygie, et aussi Nikê, Hippia et Erganê. » Enfin Aristide (1) , qui contredit sur un point l'assertion de Siiidas, la confirme quant au fond : « Elle est la seule de tous les dieux et de toutes les déesses qui ne soit pas éponyme de Nikê, mais homonyme. » C'est-à-dire, si nous comprenons bien, sous sa forme prétentieuse, la pensée du rhéteur, Athêna ne donne point son nom à Nikê, mais porte le même nom qu'elle.

Des documents plus probants encore, puisqu'ils ont un caractère officiel ou religieux, conduisent aux mêmes conclusions. C'est d'abord une inscription éphébique. On y félicite les éphèbes d'avoir exactement rempli les devoirs de leur état (2). Ces devoirs sont énumérés, et, parmi ceux-ci, le sacrifice à Athêna- Nikê, d'une vache qui a été immolée sur l'Acropole. Il s'agit, sans doute, des petites Panathénées. Puis une inscription gravée sur une stèle, en grec et en phénicien : « A Athêna-Sôteira- Nikê, et au roi Ptolémée, Praxideros de Sézanne (?) a élevé cet autel. A la bonne fortune {3)! » L'île de Chypre, d'où provient cette inscription, avait été prise par Ptolémée en 312.

Tous ces textes permettent, semble-t-il, de conclure, sans autre discussion, que Nikê n'est autre chose qu'un des aspects d' Athêna, considérée spécialement comme déesse de la Victoire, et l'on peut ajouter : d' Athêna Polias.

Une objection bien forte est fournie contre ce dernier point par une inscription célèbre du quatrième siècle avant Jésus- Christ , et qui , selon toute apparence , traite des petites Panathénées (4). On sacrifiait à cette occasion une hécatombe : « Que les sacrificateurs, dit le texte , sacrifient toutes ces vaches sur le grand autel d' Athêna, excepté une, qui, choisie parmi les plus belles, sera sacrifiée sur celui de la Nikê. » Or, il s'agit bien ici d'Athêna- Polias et d'Athêna-Nikê , comme le montre la suite : « et ayant sacrifié à Athêna-Polias et à Athena-Nikê, qu'ils distribuent les viandes, » La distinction est trop nettement établie pour qu'il soit possible de soutenir l'identité d'Athêna-Polias et d'Athêna-Nikê. Des textes littéraires, comme celui de Sophocle, et d'autres moins clairs, si ingénieusement interprétés qu'ils soient (5), ne

(1) Aristide, Athêna, p. 26.

(2) Ephemeris, 4098. Philistort I, 1 et 2. Moromsen, Heortologie, p. 195. Bôtticher, Philologus, XXI, p. 50.

(3) Rangabé, Antiquités helléniques, II, 1235.

(4) Rangabc, Ant. helL, II. 814.

(5) Bôtticher, Philologus, XVII, p. 385 et suiv. :

sauraient prévaloir contre l'autorité d'urne inscription de cette nature. Le premier sacrifice doit être offert au temple d'Erechtée ou d'Athêna-Polias (1), le second, au temple d' Athêna-Nikê , à l'entrée de l'Acropole. Mais il faut remarquer qu'en les distinguant avec soin , le législateur rapproche Athêna-Polias d' Athêna-Nikê, et montre qu'elles ont entre elles d'étroits rapports : Comme toute déesse protectrice d'une ville , Athêna-Polias , au premier rang de ses attributs , a la défense de la ville ; elle est par conséquent bien voisine de la Victoire, qui en est la conséquence (2).

Ce témoignage est d'ailleurs confirmé par un passage d'Aristophane non moins probant en ce qui concerne la non-identité des deux Athêna et qui nous amène à la question plus délicate de l'identité d' Athêna elle-même et de Nikê. « O Pallas Poliouchos, toi qui règnes sur la plus sainte des contrées, sur celle qui l'emporte sur toutes les autres par ses guerriers, par ses poètes, par sa puissance, viens ici, ayant pris avec toi notre compagne à l'armée et dans les combats, Nikê, amie de nos chœurs, et qui, avec nous, s'oppose à nos ennemis. Montre-toi donc ici, maintenant, car il faut, aujourd'hui pli^s que jamais, donner la victoire à ces hommes (3). » La distinction entre Athêna Poliouchos et Nikê ne peut se discuter. Mais, à présent, qu'est-ce que cette Nikê que le chœur semble désigner comme une compagne de Pallas Poliouchos ? Est-il possible de supposer qu'il s'agisse d' Athêna-Nikê ? Mais , si dans les sacrifices , et en général dans le culte , il est aisé de concevoir qu'on honorât Athêna sous ses divers aspects, selon la grâce particulière que l'on espérait obtenir d'elle, comme la santé (Athêna-Hygie) ou la victoire (Athêna-Nikê) ; il est inadmissible que le poète ait songé à rendre concrète cette subtilité , légitime tant qu'elle ne sort pas du domaine de l'abstraction ; qu'il ait évoqué, pour ainsi dire, le dédoublement d'Athêna qu'il convierait à paraître simultanément sous ses deux formes de Polias et de Nikê. Il y a là une impossibilité et une absurdité que l'on ne saurait un instant attribuer à Aristophane. Mais il faut remarquer que, dans les vers du poète comme dans l'inscription panathénaïque , Nikê semble subordonnée à Athêna Polias. Là, on offrait quatrevingt-dix-neuf vaches à la seconde , une seule à la première ;

(1) Rangabé, Ant. hell^ I, p. 60.

(2) Benndorf, Das cultusbild der Athena-Nike, p. 20.

(3) AijsU^p^isgie, Ciiev&lierSy v. 585 et suiv.

tA DÉESSE DE LA VICTOIRE CHEZ LES GRECS. 11

ici, Niké est considérée comme la suivante et la compagne d'Athéna. L'esprit se porte volontiers vers une autre conception, connue non plus seulement par les textes , mais par les monuments figurés, celle à'Athêna Nicéphore, telle, par exemple, que Phidias l'avait sculptée.

Et c'est ici que le mystère commence. Ce génie ailé que porte Athéna-Parthénos, que portent d'autres divinités, qui est-il aii juste? La déesse de la Victoire, comme ses attributs, comme une foule de monnaies , de bas-reliefs , de peintures de vases , de textes l'établissent et comme il ne peut venir à l'esprit de personne d'en douter. MaiB cette déesse de la Victoire , cette Nikê ailée, ne serait-elle qu'une représentation plastique d'Athéna en tant que déesse de la Victoire? Non, sans doute, puisque nous savons qu'Athôna-Niké était sans ailes (1) ; puisque Lycurgue et Héliodore, cités par Suidas (2), nous affirment qu'elle se distinguait parla grenade et le casque qu'elle portait dans ses mains, ce qui sous-entend qu'elle était, quant au reste, semblable aux autres représentations d'Athéna. Ne serait-elle alors qu'un symbole brillant et purement artistique de la rapidité de la Victoire, sans valeur religieuse? Mais, alors, comment Athèna- Niké serait-elle dépouillée d'un accessoire qui, en ce cas, lui conviendrait si bien? D'ailleurs, la Victoire ailée tient une place trop importante dans la décoration des temples , surtout dans les peintures de vases ; elle y joue une série de rôles trop précis et bien trop vivants pour n'être qu'un symbole, une allégorie qui ne réponde pas à une croyance positive.

Enfin , il y a encore une autre raison de ne point admettre qu'elle ne soit qu'une forme particulière d'Athéna. Si elle était Une des divinités supérieures, comment expliquer le personnage secondaire auquel elle est si souvent réduite, sorte d'accessoire que tiennent dans leur main Déméter ou Zeus , servante qui offre à boire aux dieux, qui, sur la balustrade du temple d'Athèna- Niké et dans bien d'autres monuments figurés, se livre aux humbles occupations d'une prêtresse qui verse la libation , ou d'une sacrificatrice qui amène la victime et se dispose à l'immoler, qui même se voit abaissée au rôle gracieux , mais inférieur, de sujet de genre?

Cette Nikê n'est pas Athêna-Nikê : le texte d'Aristophane, la présence de son image dans la main d'Athêna-Parthênos et

(1) Paus., I, XXII, 4; I, XLII. 4.

(2) Suidas, Lejcic, Nikô-Athôna.

d'autres divinités , ses fonctions au temple d'Athêna-Nikê , où elle figure sous une forme différente de celle-ci, dont elle est la prêtresse et la servante, en sont la preuve.

Cependant, il est indiscutable qu'en certains cas les artistes ont semblé confondre les deux déesses et attribuer à Athêna les fonctions de Nikê. Un exemple frappant en est fourni par un curieux bas-relief qui se rattache à la série des bas-reliefs dits choragiques ou delphiques et dont on ne parait pas avoir assez remarqué l'importance au point de vue des relations de Nikô et d'Athèna. Ce bas-relief est composé de deux fragments provenant chacun de l'un des côtés d'une base d'autel trouvée à Athènes, au pied de l'Acropole (1). Le relief est très bas et le style d'un archaïsme authentique. Debout, tourné vers la droite, Apollon, vêtu d'une large tunique qui retombe à petits plis symétriques , suivant la mode archaïque, et laisse à découvert l'épaule et le bras droits, tient dans la main droite le plectre et de la gauche une lyre à cinq cordes. La chevelure est disposée, par devant, en deux épais bandeaux ondulés qui, par derrière, se réunissent en une tresse, tandis que des boucles, soigneusement roulées, retombent sur la poitrine. L'œil est de face, largement fendu et très oblique. En face de lui, Athêna pose de la main droite une couronne sur la tête d'Apollon. Elle est revêtue d'une tunique semblable à celle du dieu. Sa poitrine est couverte d'une égide avec des serpents et le gorgoneion. Sa coiffure est à peu près semblable à celle d'Apollon , mais la tête est ornée d'un riche diadème. De la main gauche, elle porte sa lance. Le second fragment nous montre Artémis tenant une torche dans chaque main. Derrière elle, on voit la partie inférieure d'une figure assise et drapée qui tient dans la main droite une coupe. L'analogie avec d'autres représentations permet de la désigner sous le nom de Leto qui ligure souvent, assise à côté des deux autres divinités delphiques. La sévérité du style, la rigidité des plis des vêtements , surtout le caractère rude des têtes et les yeux de face, indiquent l'archaïsme. Mais la délicatesse du modelé dans les parties nues, la finesse avec laquelle les mains sont traitées sont d'un archaïsme déjà avancé. Le bas-relief doit donc appartenir au commencement du cinquième siècle.

La parenté de ce bas-relief d'un archaïsme authentique avec

(1) Rangabé, Revue arch., 1845, pi. XXXVIII. Otto Jahn., Arch. Zeit,^ 1849. pi. XI.

les bas-reliefs de style archaïsant qui représentent Nikê offrant à boire à Apollon, qui symbolise le vainqueur aux concours musicaux, est évidente. Le style de cette série trahit l'imitation de quelque original d'un archaïsme sensiblement plus avancé.

N'est-il pas curieux de voir, dans une œuvre d'un âge qui précède d'assez peu la sculpture classique , Athôna remplissant les fonctions qui , dans d'autres représentations , appartenant elles aussi, par leur origine, à l'archaïsme, mais à un archaïsme déjà postérieur, vont être confiées à Niké, et lui resteront, comme le montrent une foule de vases à peinture rouge ? Le sujet n'est pas plus obscur dans ce bas-relief que dans la série postérieure ; il s'agit d'un succès musical, et Athèna, comme bientôt Nikê, assiste le vainqueur.

Le type de Nikê n'est pas d'ailleurs inconnu à cette époque, puisque, comme on sait, le sculpteiu* Archermos, qui florissait avant l'Olympide L, passait pour lui avoir le premier donné des ailes (1). Mais il était sans doute peu répandu, puisque les vases à peinture noire ne fournissent aucun exemple de Nikê , tandis qu'ils abondent dans les vases à peinture rouge. Le temple d'Athêna Nikê fut bâti sans doute par Cimon après sa victoire sur les Perses à l'Eurymédon (2). C'est vers la même époque qu'apparaissent les vases à peintui^e rouge (3). L'original de la série des bas-reliefs delphiques, où Nikê se substitue à Athêna, ne doit pas être fort éloigné de cette date.

C'est donc vers le commencement du cinquième siècle qu'a dû s'achever la séparation progressive de Nikê d'avec Athêna et la conquête de son indépendance , fait qui d'ailleurs n'empêche point l'antique Athêna-Nikê de subsister.

Il est probable que les artistes et les poètes contribuèrent surtout à détacher de la déesse cet attribut brillant , à l'isoler, à le revêtir d'une forme originale et charmante. Comme l'œil s'habitue à séparer Athêna de Nikê, l'esprit s'accoutume lui aussi à considérer cette dernière comme une divinité indépendante de la première. Mais les textes nombreux de Sophocle et d'Euri-

(1) Pline, XXXVI, XI. L'assertion du scoliaste d'Aristophane {Aves^y, 573) est d'ailleurs fort suspecte. Il est bien difficile , par exemple , de décider si la statue trouvée à Délos par M. Homolle représente Nikê ou une autre divinité. Cf. Petersen, Archaische Nikebilder Miltheil, des d. Institut in Athen, XI, p. 372, pi. XI. Gerhard, Akad. Abh&nd., I, p. 157. Uber dis Flûgelgesialten der alten Kunst,

(2) Benndorf, op. cit,

(3) Rayet et Gollignon, Hist, de la cér&miquef p. 158.

pide que nous avons cités montrent que dans cette voie l'art a dû précéder la poésie. Il n'est pas trop invraisemblable de supposer que la balustrade du temple d'Atliôna-Nikê, en fournissant toute une suite des plus gracieux modèles, fut pour beaucoup dans la popularité qui, dès lors, s'attache à ces représentations, et, dès les premiers temps des vases à peinture rouge, les multiplie à profusion.

Mais cette divinité n'a point un caractère fort tranché, il reste dans sa conception quelque chose de vague et de flottant. Aussi l'on ne se contente pas de figurer une Niké, rien n'empêche de la multiplier (1), et ainsi se forme un monde de génies ailés que l'on a comparé au cycle aimable des Eros (2). Il en diffère cependant, en ce que jamais il ne perd au même point que ce dernier la signification première qu'il tire de son origine et n'abandonne jamais une certaine gravité qui convient bien à celles qui elles-mêmes s'attribuent le nom de vierges (3).

Ce qu'il y a d'arbitraire et d'équivoque dans tout le développement de ce mythe, ce qu'il y reste de confusion, il est sensible que les Grecs eux-mêmes en furent choqués et gênés. Aussi l'on essaya de concilier toutes les traditions ; les rapports qui unissent Nikê à Athêna et la légende de Nikê , fille de Styx et du géant Pallas.

Le compilateur Eustathe , qui résume les opinions des commentateurs anciens de l'œuvre homérique se fait l'écho de ces

(1) L'exemple le plus brillant en reste la balustrade du temple d'Athéna- Nikê. Cf. Plutarque, Timoléon, VIII, 3.

(2) Pottier et Reinach, Nécropole de Myrina^ p. 146 et paMtm.

(3) Anthol. Pal., XVI, 282 :

NIxat icàpeff|jiev, at ^eXû^at icapOévoi , vCxGi; fépou^at t^ ftXoxp^ffTcp ic6Xet.

'Eypatl/av VjjjÀ; ol çiXoùvTe; tVjv ic6Xiv , irp^icovTa NCxaiç éviuicowre^ (7X'fi\i.a.xa,

Il s'agit sans doute d'une décoration peinte, analogue à la balustrade d'Athéna-Nikô ; c'est une procession de Nikés.— Ménandre, Meineke, p. 218:

*U 5' eùiràTtipa fiXé^cXiDc te icapOévoc NixYi |uO* VjpLiôv eO|uvi^c Sicoit' àtL

a D'après le Scoliaste d'Aristide, p. 301, Dind., le poète entendrait Athéna. Il faudrait écrire IlapOévo;. Mais cette expression poétique ne justifie nullement la confusion de la IlapOévoc vixYif^poc du Partbénon avec l'Atbéna- Niké du temple d'Athêna-Niké » (Kekulé, Balustrade, p. b, n. 2). L'épithéte de parthénos s'applique du reste fort bien à NCxt) considérée coqiine déesse particulière. Cf. Victoria Virgo des Latins.

tentatives : « Elle naquit tout armée, » dit-il en parlant d' Athêna, « et de là vient son courage inné; son père, en même temps qu'il lui donnait le jour, vainquit les Titans, c'est pourquoi Athêna fut appelée Niké, en mémoire du courage paternel ; et ce nom est significatif, car il exprime la puissance victorieuse de la sagesse (1). » Ailleurs, il énonce de nouveau cette interprétation philosophique et allégorique à laquelle il semble attribuer des origines alexandrines : « On raconte qu'à Alexandrie , Ptolémée Philadelphe, ayant préparé une fête solennelle, fit sculpter lin Alexandre en or, traîné sur un char véritable. A ses côtés étaient Athêna et Nikô , pour marquer qu'il était à la fois sage et victorieux (2). » Euripide déjà avait écrit : « Non par Athêna Nikê qui vint jadis sur son char secourir Zeus contre les Géants (3), » et Cicéron, dans le De natura deorum (4), énumérant les diverses généalogies des dieux, dit : « La cinquième Minerve est fille de Pallas. On dit qu-'elle tua son père qui voulait abuser d'elle. On la représente avec des talonnières (5). » Enfin, Denys d'Halicarnasse (6) , à propos du temple de la Victoire établi par Evandre sur le Palatin, dit que, selon la légende des Arcadiens, elle était fille du géant Pallas, fils de Lycaon, et qu'elle recevait des hommes les honneurs qui lui sont attribués par l'ordre de Minerve qui avait été élevée avec elle ; Jupiter avait confié Minerve à Pallas, et c'est lui qui avait fait son éducation , jusqu'à ce qu'elle fût sortie de l'enfance.

Ces fables confuses s'expliquent sans trop de difficulté, si l'on rapproche la généalogie donnée par Hésiode de l'origine de la déesse de la Victoire , sortie d' Athêna , personnifiée à son tour, et qui prévalut grâce à la force du rayonnement de l'art et de la poésie attiques. Cette Athêna, fille de Pallas, est vraisemblablement une invention postérieure , par laquelle on tenta d'expliquer la coexistence de la Nikê fort ancienne , fille de Pallas et de Styx , et de la Nikê qui , au moins primitivement , n'est que

(1) Eustathe, 1245, 26.

(i) Eust., 879, 65 et 880.

(3) Euripide, Ion, v. 1528-1529.

(4) Cicéron, De N&t. Deor,, III, 23.

(5) Nous n'avons pas connaissance de représentations de Niké avec cet attribut. Sur un vase de Nola (El. Cér,^ I, pi. LXXII), on voit une figure ailée qui descend en volant, pour offrir à boire à Athêna. Elle tient le caducée et a des talonnières. Mais ses vêtements très courts lui font plutôt donner le nom d'Iris ou d'Eos. Cf. Knapp, Nike in der Vasenmaterei, p. 19, 20.

(6) Denys d'Haï., Ant. Rom.^ I, xxxiii.

Tun des aspects d'Athêna. Le nom de Pallas , donné à Athéna elle-même , devait faciliter cette confusion et la justifier aux yeux des interprètes de la mythologie. Leurs contradictions, toutefois, sont manifestes et confirment ce que nous avons dit de l'obscurité du mythe de Niké.

Celle-ci, d'ailleurs, se distingua de plus en plus d'Athôna. Athêna-Nikè avait, comme à Athènes, un culte à Pergame (1). Mais à Athènes même, il semble que le peuple ait oublié le sens de cette divinité. Il l'appelle Nikê-Aptère , comme fait souvent Pausanias lui-même. Si cette Nikê n'a point d'ailes, c'est que l'artiste a voulu exprimer par là que la Victoire ne pouvait abandonner le peuple d'Athènes (2). Le véritable motif en était donc oublié, et ce motif est précisément l'identité première d'Athôna et de Nikê. On se souvenait toutefois que Nikê n'avait pas toujours été dotée de ses ailes. Une spirituelle légende courait à leur sujet. Les dieux, disait-on, lassés des ravages qu'Eros exerçait dans l'Olympe, décrétèrent de lui enlever ses ailes. Puis ils les donnèrent à Nikê, comme un trophée enlevé à leur ennemi (3). Eros, d'ailleurs, ne parait pas avoir beaucoup souffert de cette condamnation, car poètes et artistes ne renoncèrent point pour cela à le parer de ce dangereux attribut (4).

Nikê eut-elle, en tant que déesse indépendante, un culte particulier à Athènes? Une inscription du théâtre de Dionysos attribue une place réservée au prêtre de Nikê (5). Mais nous avons vu, dans les inscriptions citées plus haut, ce nom de Nikê employé seul, alors que le contexte indiquait qu'il était question d'Athêna-Nikê. Ce document unique, qu'aucun texte littéraire ne vient appuyer, est donc tout à fait insuffisant pour conclure, comme on le voit souvent, à l'existence d'un culte de Nikê à Athènes.

Elle se détache, d'ailleurs , de plus en plus d'Athêna. Au cin-

(1) Pausanias, XLII, 4.

(2) Pausanias, III, xv, 7.

(3) Aristophon, dans le PythagoristCt cité par Athciue, XIII , p. 563 6. — Eustathe» 987, 22 et 880. 5. Eustathe rapporte la jolie réflexion du poèto Alexis, à propos de cette fable : o Ce n'est pas l'Amour, o dit-il, c qui a des ailes, ce sont les amoureux. »

(4) Comme le remarque Gerhard {Akad, Abhand.^ t. I, Uber die Flugelgeêtallen der alten Kunst)^ la poésie, surtout à partir d'Euripide, accorde des ailes à presque toutes les divinités d'ordre supérieur et aux Muses, aux Moires, etc. L'art ne la suit pas dans cette voie, et semble les réserver au dieu de l'Amour et à la déesse de la Victoire.

quième siècle , les poètes , comme nous Tavons vu , ne connaissent que celle-ci. Déjà les peintres de vases font figurer simultanément Athêna et Nikè dans les mêmes scènes. A mesure que l'on avance , il semble que le souvenir même d'Athêna-Nikô se perde complètement. En même temps le caractère de Nikê s'affaiblit. Elle n'est plus seulement la suivante qui offre aux dieux la libation, assiste le guerrier ou le vainqueur des grands jeux. Volontiers on la figure comme danseuse ou musicienne. C'est ainsi qu'après le triomphe de Jupiter sur les Géants , Athêna, selon Nonnos, paraît sans armes , revêtue des plus molles tuniques , et se livre à une. danse joyeuse et guerrière , tandis que Nikê remplit l'office de musicienne (1). De même les peintres de vases la mêlent au cycle d'Aphrodite et de Dionysos, la font assister à la toilette de simples mortelles. Ainsi, encore, Nonnos la fait apparaître aux noces de Cadmus. « Pour faire plaisir à Zeus, Nikê, chaussée de sandales aux courroies entortillées , se montra dans la chambre nuptiale, saluant Cadmus, favori de Zeus : près du rideau du lit elle mêle sa voix à celle des jeunes filles dans le chant d'hyménée ; exécutant un pas de danse, elle s'en-: gage dans la ronde gracieuse, et agite ses ailes à côté d'Eros (2). » — « Ce passage, » dit M. Cartault, « montre bien comment Nikê, devenue un pendant féminin d'Eros , a été touchée par ces conceptions souriantes confinant au genre , qui ont pris place dans la poésie alexandrine (3). » On a été jusqu'à dire qu'alors elle rentre, comme Eros, dans le cycle d'Aphrodite (4). C'est aller trop loin. Même dans le texte de Nonnos, Nikê apparaît encore comme la servante de Jupiter. C'est pour lui complaire qu'elle prend part à la fête nuptiale de Cadmus , favori de Zeus , non parce que tel est son rôle naturel. D'ailleurs , avant même que n'existât l'esprit alexandiin, Nikê figure en des scènes qui relèvent du cycle d'Aphrodite. Par exemple sur des vases à peintui*e rouge (5) représentant la naissance d'Erichthonios , quand la Terre tend l'enfant à Athêna, Nikê assiste à la scène et présente des bandelettes dont, sans doute, le nouveau-né sera entouré. Le sens de cette représentation est assez clair. Nikê préside aux

(1) Nonnos, II, 709. Ailleurs, le poète parle de cette Athêna a qu'on appelle Nikê » (XXVII , 62). Il n'hésite donc pas à se mettre en contradiction avec lui-même.

(2) Nonnos, V, 108. Cartault, CoL Lécuyer, notice de la planche C 5.

(3) Cartault, loc, cit. Cf. Knapp, op. ciU^ p. 6.

(4) Pottier et Reinach, Nécropole de Myrtna, p. 146.

(5) De Witte et Lenormant, Elite Cér., 1, pi. LXXX, LXXXX A.

18 LES D!VIN!TéS DE LA VICTOIRE EN GRÈCE ET EN ITALIE.

victoires amoureuses comme elle préside aux victoires guerrières, musicales, poétiques ou gymniques. On l'a justement fait remarquer : qu'elle assiste à la toilette de Vénus ou même d'une simple femme, qu'elle entre dans le cortège de Dionysos , sa présence en ces scènes diverses sera naturelle, car elle y symbolisera le pouvoir triomphant de la beauté féminine ou la puissance victorieuse des forces de la nature (1). Dans la scène précédente, elle figure donc en tant que déesse de la Victoire, non comme une suivante de Vénus. Une épigramme de l'anthologie la présente comme amoureuse des yeux du cocher Porphyrion (2) ! Si ce renseignement peut nous instruire sur les tendances de la poésie à cette époque , qui songerait à y voir autre chose que la fantaisie prétentieuse d'un versificateur ingénieux plus ou moins ?

La vérité est qu'à mesure qu'elle s'éloigne de son origine et qu'elle perd de sa précision primitive , la conception de Nikô s'assouplit, se prête à tous les mythes, sans pour cela qu'elle soit atteinte dans ce qu'elle a de plus général. Sans doute aussi les artistes y voient surtout im motif gracieux , dont ils apprécient plus la valeur décorative qu'ils ne cherchent à en fixer la signification religieuse (3).

Cette facilité qu'elle a de s'accommoder à des scènes de toutes natures et qui rappellent le moins les combats meurtriers, Nikô la doit, au moins en partie, au caractère pacifique que , chez les Grecs, elle affecte dès l'origine plus souvent encore que le caractère guerrier. Par là eUe pénètre plus avant dans la vie intime de chacun ; c'est elle que l'on invoque , que l'on remercie , elle qui assiste l'homme dans ses sacrifices d'actions de grâces, quand il y a une lutte à affronter, de quelque nature qu'elle soit , ou que l'issue de cette lutte a été heureuse. Elle devient donc une sorte de génie familier. Cette tendance , dont elle a le germe en sa propre nature , se développe lorsque les croyances, devenues plus souples, permettent davantage à l'imagination de se donner carrière, et quand l'art, moins sévère et moins hiératique , se plait à retracer, comme en une sorte d'analyse spirituelle et rafîinée, non seulement les mille scènes de la vie

(1) Knapp, op. cit.

(2) Anthol, Pal,, XVI, 357.

(3) Sur la valeur religieuse des figurines, cf. Pottier et Reinach, Myrinà, p. 141 et suiv., et les excellentes pages qu'Ut empruntent à A. Veyries, Figures criophores. Ce qui est dit des figurines peut s'appliquer, en faisant les réserves nécessaires pour chaque cas , à tous les genres de monuments.

LA DÉESSE DE LA YiCTOfilE CHEZ h^S OHECS. 19

humaine, mais aussi, par des symboles religieux, les divers mouvements de l'âme , ses aspirations et les mobiles qui la font agir.

C'est ainsi que , sur des vases peints , nous la verrons assistant un jeune homme qui porte une lyre et y essaye l'habileté de ses doigts. Devant lui se tient son maître , assis , un long bâton à la main. Derrière le maître, Nikê arrive en volant, et, tendant les mains vers le jeune homme , lui montre une couronne au une bandelette , comme pour l'encourager par la vue du prix qu'il doit remporter (1). Ailleurs, c'est un poète, en longue tunique; derrière lui, ime colonne fait comprendre que la scène se passe au théâtre; tantôt il porte une lyre, tantôt un rouleau, comédie ou tragédie ; derrière lui arrive en volant une Nikè , quelquefois deux , avec la couronne , la bandelette , la coupe , l'œnochoé (2). D'autres fois encore, Nikè tient la lyre et la présente au concurrent qu'elle protège (3) , comme ailleurs nous la voyons apporter au guerrier les armes qui doivent lui assurer le succès. Aussi les poètes ne manquent-ils pas de l'invoquer souvent, c'est elle qu'ils remercient : « Fille de Pallas, toi qui as un grand nombre de noms (4), auguste Victoire, regarde toujours d'un œil propice l'aimable chœur de Cranaa, et, dans les jeux des Muses , accorde à Bacchylide de Ceos de nombreuses couronnes (5). » — « Simonide, tu as emporté cinquante-six taureaux, autant de trépieds, avant de consacrer ce tableau et cette inscription , car autant de fois , habile instituteur d'un chœur dithyrambique, tu es monté sur le char glorieux de la Victoire (6). »

Mais Nikê ne se contente pas d'encourager les rivaux de ces nobles luttes ; elle ne dédaigne pas des combats en apparence moins relevés, et ni le pugiliste, ni le coureur, ni le conducteur de chars ne sont indignes de sa présence et de ses faveurs. Ici, elle couronne un jeune homme dont les bras sont encore entou-

(1) Mu»ée Grégorien, II, 22, 2. Arch. Zeit,^ 1853, t. LU, 3.

(2) Mu»ée Grég., II, 60, 3 a.

(3) Elite Cér., I, 98.

(4) La seule épithète qu'Hésiode trouve à lui doxmer est xaXXCir^upov , aux beaizx pied$. Mais le grammairien Himère rapporte quelques-uns des noms qu'on aimait à lui donner : « NCxy) xp^^^oicispuye. Nixiq Ai6{^toû {teyàXou icaî, s\)icax^pc«a, xal fiXoYéXuc^, toOtok rT4P ^* Toîc 4v6|uiatv &y^^c^ "h icoCiiai;... » Or., XIX, 3.

(5) Bacchylide, Anthol. Pal., VI, 31, 3.

(6) Simonide, Anthol. Pal., VI, 213.

rés des lanières du pugilat (1), tandis que, derrière elle, un jeune homme assis, sans doute le vaincu, dans son dépit, arrache une plume à l'aile de la déesse. Là, elle s'avance rapidement vers un jeune homme à cheval, et lui offre la ténie (2). Ailleurs, c'est un jeune homme monté sur un char qui reçoit d'elle la couronne (3). Loin de se ralentir lorsque les grands jeux de la Grèce curent, avec leur caractère national , perdu de leur éclat, et que les misérables rivalités des factions eurent pris la place des nobles émulations de jadis, la dévotion des concurrents à la déesse de la Victoire semble avoir été plus ardente que jamais. A lire les épigrammes , en nombre presque infini , que les cochers du cirque adressent à la Victoire , ou qui lui sont adressées à leur propos, on ne peut douter qu'elle ne fût une de leurs divinités favorites. C'est à elle qu'ils rapportent leurs succès, à elle que les factions demandent les triomphes qui doivent maintenir la réputation de leurs couleurs (4). Aussi a-t-elle sa statue dans l'hippodrome (5).

Mais avant d'encourir les hommages d'une clientèle si peu intéressante , Nikê n'avait pas été négligée par toute une classe d'adorateurs moins compromettants, les concurrents d'Olympia. En effet, les Victoires que portent les monnaies d'Elide sont pour la plupart agonistiques , comme le prouvent les étroits rapports des monnaies de ce pays avec les concours d'Olympie (6). Nikè eut-elle d'ailleurs dans le sanctuaire panhellénique un culte spécial et organisé? Il n'y en a point de preuve. Nous savons néanmoins qu'il y existait des statues de Nikê , consacrées par difTérents peuples après des guerres victorieuses. Il y en avait une dédiée par les Mantinéens , on ne sait à la suite de quelle expédition (7). On ignore si la statue exécutée par Calamis, à l'imitation d'Athêna-Nikê (Pausanias dit simplement -niç 'ATCT^pou), avait un caractère guerrier ou agonistique (8); mais l'œuvre célèbre de Paeonios avait été placée là probablement en mémoire de l'affaire de Sphactéries (9). Sans doute il en existait

(1) Welcker, AU, Denh., 3, 17, 2.

(2) De Luynes, Descr, de quelques uatet peints, 33.

(3) Munich, Beschr. der V. S., 1024.

(4) Anthol. Pal., XVI. 339, 341, 342, 350, 355, 357, 359, etc.

(5) Anthol., XVI, 341.

(6) Numismalic Chronicles, 1879, p. 231 , pi. XI et suiv. Sur Taigle et le foudre, symboles de la victoire, voir Duchalais, Heu. numism,, 1852.

(7) Pausanias, v. XXYII, 6.

(8) Ibid.

(9) Paus., V. XXVI, 1.

d* autres que Pausanias n'a pas cru devoir énumérer. Sans afîirmer que Nikê eût à Olympie un culte organisé , il est naturel d'admettre que les peuples de la Grèce tenaient à honneur d'immortaliser leurs victoires par des ex-voto placés dans le sanctuaire national. L'amour-propre des vaincus pouvait en souffrir. Mais ne savons-nous pas que les traités entre ces divers peuples y étaient également exposés , et placés ainsi sous le regard de Jupiter qui en devenait comme le témoin ?

Il reste donc douteux qu'en Grèce , une déesse de la Victoire indépendante et libre de toute attache avec d'autres divinités ait été honorée d'un culte public et officiel. Mais Nikê, sortie d'Athêna , la déesse souveraine de l'Attique , n'en a pas moins joui , — les vers des poètes comme l'œuvre des peintres et des sculpteurs sont encore là pour l'attester, — de la plus universelle et de la plus durable popularité. Pacifique ou guerrière, en relations avec les dieux ou les hommes, qu'elle verse la libation à Zeus ou à Apollon, qu'elle arme un jeune héros ou qu'après la victoire elle l'assiste dans ses sacrifices, qu'elle couronne un poète vainqueur ou qu'elle préside à la toilette d'une simple mortelle, elle apparaît toujours avec certains caractères dont elle ne se départ jamais : déesse secondaire , servante et comcompagne de Zeus et des autres grands dieux, surtout d'Apollon et d'Athêna, elle est une médiatrice entre les dieux et les hommes comme entre les hommes et les dieux (1). Déesse du triomphe , dont elle est comme le héraut , elle ne se mêle pas à la lutte ; jamais elle n'apparaît armée ; déesse avant tout aimable et joyeuse, elle est pitoyable et ennemie du sang :

Sic parcere victis Pro praeda fuit, et sese contenta, nec ullo Sanguine pollutis, plausit Victoria, pennis... (2).

Telle l'a peinte Silius Italiens , telle dans des œuvres sublimes ou charmantes l'ont représentée les poètes et les artistes grecs.

(1) Gerhard, Ahad. Abhand., loc, cit,

(2) Sil. It., XÏV, 674-675.

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