SECONDE PARTIE
En Grèce, comme on Ta vu, c'est à Tinfluence de Tart, en grande partie, qu'il faut attribuer le développement, non seulement du type de Nikê, mais même de sa personnalité. C'est l'art qui contribue, plus encore que le mouvement naturel des croyances, à la séparer d'Athêna. A force de la voir représentée sous des traits et avec des caractères propres, et qui n'appartiennent qu'à elle, fort différents de ceux que l'on avait coutume de prêter à la déesse protectrice de l'Attique, les esprits s'habituèrent à pousser cette séparation aussi loin que le faisait l'art lui-même. Mais bien que, dès le cinquième siècle, les statues de Nikê , ses images sur les monnaies , les vases et les bas-reliefs soient répandus avec une profusion de plus en plus grande, l'indigence des renseignements fournis par les textes littéraires et épigraphiques permet d'assurer que jamais elle ne conquit dans la religion grecque une place en rapport avec le nombre de ses représentations.
A Rome, au contraire, ce culte d'une divinité de la Victoire, personnelle et pure de tout mélange avec une autre divinité, est aussi ancien que la ville. Il est plus ancien dans le Latium, et, s'il faut en croire des traditions qui ne doivent pas être entièrement fausses, se perd dans la nuit des temps que l'histoire n'a pas encore éclaircis. Des divinités italiques, déjà vieilles quand Rome établit sa suprématie, étaient confondues par les Romains avec leur Victoria. Victoria elle-même était honorée sur hi Palatin avant que Rome ne fût Rome, et Evandre, disait-on, lui avait élevé un temple en ce lieu même (1). Dès les premières années de la ville, la légende nous montre Romulus, après la dé-
(1) Denjs. I, 33.
faite des Carméniens , faisant placer dans le temple de Vulcain sa propre statue couronnée par la Victoire. Ce n'est là, sans doute, qu'une légende, car tout ce que rapportent les auteurs au sujet de statues élevées à Rome en ces temps reculés est fort suspect, mais, si fausse qu'elle soit, elle montre du moins à quel point la Victoire était considérée par les Romains comme une divinité antique et nationale (1). Combien son culte se développa par la suite, il est à peine besoin de le dire ; les monuments qui en font foi abondent et quelques-uns sont célèbres. Les monnaies impériales seules suffiraient à le montrer.
Mais ce culte n'est pas seulement mieux établi qu'en Grèce : il est d'un caractère plus grave, plus sévère , plus national. Associé aux gloires de la république , comme à ses périls , en rapports avec le culte des empereurs , il devient un des éléments importants de la religion particulière des légions. Aussi la déesse n'est plus l'être un peu vague et toujours mal dégagé de ses origines incertaines que nous avons vu en Grèce. Son rôle va grandissant , et c'est avec la puissance romaine qu'elle sort de l'obscurité où , chez les peuples latins , la reléguaient encore de redoutables concurrents tels que Faunus et Carmenta.
A ces caractères , il faut en ajouter un autre , qui est la simplicité. Comme ces abstractions divinisées que multiplia l'esprit latin, Victoria ne représente que ce qu'exprime son nom même. Différente en cela de la plupart dqs divinités grecques et de quelques divinités latines dont les attributions sembleraient contradiatoires si l'on oubliait ce grand principe de la mythologie antique, à savoir que tous les dieux sont en chaque dieu, et que chaque dieu est en tous les dieux (2), Victoria est uniquement la déesse du succès, de la gloire et de la puissance qui suivent le succès. Aussi les épithètes qui accompagnent le nom de la déesse IIoXuwvoiaoç sont-elles simples elles-mêmes et concrètes. C'est à des faits positifs qu'elles répondent ; elles ne sont que des épithètes et non , comme pour d'autres divinités , des noms nouveaux qui indiquent , dégagent et isolent l'un des attributs de leur nature complexe.
Quand la Nikê grecque vient, comme les autres divinités de son pays, se fondre avec les dieux italiques, elle rencontre une conception plus définie qu'elle-même de la même idée, et cette fusion de Nikê avec Victoria achève la lente élabora-
(1) Plutarque, Romulus, XXXII. Cf. Denys, XIII.
(2) Lenormant, La Grande Grèce, I, 152 et suiv.
tion commencée en Grèce même. Victoria et Nikê ne seront désormais qu'une seule divinité ; Nikê bénéficie de la personnalité et de la popularité de Victoria en même temps que Victoria emprunte à Nikê les traits artistiques et la forme brillante sous lesquels, à la suite des légions, elle va voler à travers tout l'empire.
Tandis que les dieux plus anciens, les grands dieux de l'Olympe , se virent peu à peu délaissés , soit par l'indifférence et le scepticisme des Romains, soit plutôt par la concurrence que leur faisaient les cultes plus raffinés, plus mystiques et plus profonds de l'Orient , Victoria , au contraire , conserva jusqu'à la fin sa popularité et ses dévots. Et lorsque éclatera la lutte décisive et finale entre le christianisme et les derniers défenseurs du paganisme agonisant, c'est autour de l'autel de la Victoire que se livrera un combat resté l'un des plus fameux et par le lieu de la scène et par le mérite de ceux qui en furent les héros.
Il y a plus encore. Lors même que l'empire sera devenu chrétien, nous verrons l'image de la Victoire, une croix à la main, figurer encore sur les monnaies impériales. Et il n'y a pas à s'y tromper : c'est bien l'antique divinité, chère aux Romains, qui, par un rare bonheur, survit au naufrage des vieilles croyances et trouve grâce , du moins en son image , devant les protecteurs de la foi nouvelle , car elle est , en toutes lettres , désignée par son nom, et ce nom est joint à celui du fondateur même de la paix de l'Eglise et à celui de ses successeurs. C'est là un fait digne de remarque , et d'autant plus que l'affaire de l'autel de la Victoire , soulevée à plus d une reprise , attirait particulièrement l'attention sur notre divinité et soulignait en quelque sorte une contradiction dont nous devrons nous efforcer de trouver une explication. Cette recherche nous amènera à nous demander quelle valeur avaient aux yeux des chrétiens et même des païens de pures abstractions divinisées comme celle qui nous occupe.
Avant d'étudier la déesse de la Victoire à Rome même, nous jetterons d'abord un coup d'oeil sur les divinités italiques qui ont été , dès l'antiquité , confondues avec la Victoria latine , et nous chercherons en quelle mesure elles ont correspondu à l'idée que représente cette divinité. Ces discussions de détail ne laisseront pas que de paraître arides. Elles nous ont paru utiles toutefois, et parce que chacune des questions dont elles traitent n'a point encore été examinée d'ensemble, et parce que leur ab-
26 LB8 DIVINITÉS DB Là TICTOIRB BN GRàCE BT BN ITAtIB.
sence laisserait une véritable lacune dans notre travail. Aussi bien tirent-elles un certain intérêt général de ce fait qu'elles nous fournissent, elles aussi, quelques exemples des lentes transformations que Ton peut saisir dans les religions antiques et de l'adaptation de divinités particulières et locales à une religion plus universelle et qui tend à absorber les autres, comme la puissance romaine tend à absorber les mœurs et les intérêts des peuples vaincus dans les mœurs et les intérêts de l'empire.