‹ Les divinités de la victoire en Grèce et en Italie d'après les textes et les monuments figurésChapitre 4 sur 15 · LES ÉTRUSQUES · texte numérisé non relu

LES ÉTRUSQUES

Les figures ailées abondent dans Tart étrusque. Il n*en va pas là comme dans l'art grec, où cet attribut est réservé à un très petit nombre de divinités déterminées dont il est l'un des signes les moins variables et les plus caractéristiques. Les Etrusques, dont la mythologie, autant que nous en pouvons juger, ne semble pas avoir eu la netteté de lignes et la franche précision qui donnent à la mythologie grecque une physionomie si brillante et si claire, se sont emparés de la représentation des figures ailées comme d'un motif heureux de décoration. Aussi, les ont-ils multipliées à plaisir. S'élançant autour du bord circulaire d'un miroir et volant au-dessus et à côté de la scène principale, s'épanouissant au fond du miroir qu'une seule figure occupe tout entier, se nichant à la naissance du manche, et, de leurs ailes éployées , formant conmie un trait d'union entre ce manche et le miroir, ou bien occupant l'espace demeuré libre, entre la tête des personnages et le bord supérieur du miroir , le garnissant à la manière des sculptures d'un fronton (1), ou encore, dans des objets de plus grande dimension, servant de support à des lampadaires et à des cistes ou en ornant le pied (2), partout planent , voltigent , où se posent les mystérieuses figures , sans qu'il soit toujours possible de dire si elles sont redevables de leurs ailes gracieuses à la seule fantaisie de l'artiste ou bien, au contraire, à une tradition qui a fixé le type de la divinité dont elles sont l'image. Que la fantaisie de l'artiste ait eu sa part, que les types de ces génies ou de ces divinités n'aient pas été fixés , au moins sur ce point de détail , avec une invariable

(1) Gerhard, Etr. Spiegel, pi. CCLVI A, CDU.

(2) Par exemple , les belles figurines de bronze du musée Kircher, habituellement désignées sous le nom de Victoires.

précision, c'est ce dont on ne saurait douter, puisque, plus d'une fois , sous le même nom , reparait l'un de ces personnages , ici avec des ailes, tandis qu'ailleurs il en est dépourvu (1).

Pourrons-nous, dans cette infinité de représentations, si voisines souvent les unes des autres par l'aspect, par les attributs, par les fonctions même, distinguer la divinité qui, dans le Panthéon étrusque , si mal connu encore , répondait à la Niké des Grecs, à la Victoria des Latins et des Romains?

Pour identifier la représentation d'une divinité, il importe d'examiner non seulement ses attributs, son costume, en un mot tout ce qui contribue à lui donner sa physionomie propre, mais encore les fonctions dont elle s'acquitte , le rôle qui lui est assigné dans la scène où elle figure. Les attributs de la Victoire, dans les œuvres d'art grecques et romaines, sont le plus habituellement les ailes , la couronne et la palme ; ses fonctions les plus ordinaires sont d'assister le vainqueur, d'orner un trophée, de verser la libation, de préparer ou d'offrir le sacrifice, en présence du vainqueur ou en son absence , enfin de se tenir auprès d'une divinité supérieure , comme une servante , et de lui offrir la liqueur sacrée.

Or, des scènes de combat et de triomphe conviennent assez peu aux monuments étrusques qui nous sont parvenus en plus grand nombre. On ne s'étonnera pas que les graveurs des miroirs , par exemple , y aient de préférence retracé des épisodes riants et des fables amoureuses. De même sur les urnes funéraires des mythes se rapportant de plus ou moins près aux mystères de la mort , des scènes rappelant la fin tragique de héros et d'héroïnes victimes de la colère des dieux ou de l'aveuglement du destin , sortiront plus volontiers de la pierre sous le ciseau du sculpteur.

D'autre part , la Victoire pacifique des Grecs , celle qui couronne le vainqueur et fête avec lui son triomphe aux courses de chars ou aux luttes poétiques ou musicales, ne saurait non plus trouver place dans l'art de ce peuple, industrieux mais pratique surtout, à l'imagination sombre et courte, ail goût artistique peu aiguisé.

Il est donc à présumer que la déesse de la Victoire n'aura, dans ces représentations, qu'un emploi restreint.

Sur un miroir étrusque (2), publié au tome VI-VII des Monu-

(1) Gerhard, Etr. Sp., pi. CXLI et CXLII.

(2) Annali, 1862, p. 82.

menti inediti, et reproduit par Gerhard (loc. cit., pi. CCCXXII), on voit, formant comme une bordure circulaire autour du groupe central de Vénus et Adonis, des personnages ailés : l'un, du sexe féminin, aies attributs ordinaires aux Lasas, l'alabastron et cet instrument pointu, où l'on a successivement reconnu un stylet, un pinceau et une épingle à cheveux ; deux jeunes hommes ailés élèvent des bandelettes; une figure de femme, drapée seulement à partir de la taille , porte la lyre et le plectre ; viennent enfin deux femmes ailées, vêtues de même, et qui diffèrent seulement par la coiffure. En outre, l'une est parée d'un collier, et l'autre n'en porte point. Toutes deux tiennent dans chaque main une courte palme, que la .première, celle de gauche, élève au-dessus de sa tète en arrondissant les bras , tandis que l'autre , les bras étendus à demi, les porte devant elle. Ainsi , comme l'indiquent les attributs et le geste , quatre personnages célèbrent le triomphe de l'Amour. Il n'y aurait nul motif de ne pas confondre les deux femmes ailées, en les considérant comme des Victoires, si des inscriptions ne les désignaient par deux noms différents : Alpan et Mean. Ce nom d'Alpan reparait sur deux autres miroirs, mais avec^les formes Alpanu et Alpnu (1). On a cru, avec quelque apparence de raison, reconnaître dans cette divinité Proserpine (2). Mean est connu par quatre autres représentations. Le registre inférieur d'un miroir célèbre et souvent commenté (3), nous montre Hélène dans l'île des Bienheureux. Une déesse nue et ailée s'avance vers Paris pour poser sur sa tête une couronne. Sur un autre miroir (4) , une déesse , également nue et ailée, lève les mains sur la tête d'Hercule , mais ces mains sont vides, et l'artiste a négligé d'indiquer la couronne. Un troisième (5) la présente sans ailes , vêtue jusqu'à mi-corps , tenant dans la main gauche une couronne , en posant une autre de la main droite sur la tête d'Hercule. Une quatrième (6) enfin, vêtue, portant l'alabastron et l'instrument pointu des Lasas, qu'elle élève en l'air comme pour écrire, ne ressemble en rien à la Victoire. Au-dessus d'elle est gravé le mot ^/\A////^A^ , où il est difficile.

(1) Gerhard, Etr. Sp., pi. CCCXXIII, CCCXXIV. AZpan ou Alpanu n'est pas ailée dans les deux derniers exemples et, ni par Taction, ni par les attributs, n'a de rapports avec l'Alpan du premier miroir, ni avec la Victoire.

(2) Ann&li, 1862. De Witte. Nouvelles Annales de l'Inst, Arc/i., I, p. 607.

(3) Gerhard, Etr, Sp., pi. CLXXXI.

(4) Gerhard, Etr. Sp., pi. GXLII.

(5) Gerhard , Etr, Sp., pi. CXLI.

(6) Gerhard, Etr. Sp., pi. LXXXII.

en suppléant la lacune , de lire autre chose que Mean. Peut-on dire, avec M. Roulez, que « ces exemples nous autorisent suffisamment à regarder cette déesse comme la Victoire (1) ?» Il faudi'ait, pour cela, d'abord qu'ils fussent plus nombreux. Puis, le dernier exemple suffit à nous mettre dans le doute. Gerhard, en effet, donne de cette divinité une autre explication. Enfin, comme nous Talions voir, outre Alpan , plusieurs autres divinités , sur les miroirs étrusques, remplissent des fonctions analogues à celles de Mean dans ces diverses scènes , et portent chacune un nom différent.

Sur un miroir du Musée Kircher (2), devant Minerve assise , se tient debout une jeune fille ailée, un léger rameau à la main. Son nom est Lasa Fecu, que l'on a rapproché du nom de la déesse Sabine Vacuna et de la Vica des Latins. La Victoire est Tune des suivantes ordinaires de Minerve. Lasa Fecu est-elle la déesse de la Victoire? Rien absolument ne le prouve, comme, à vrai dire, rien ne démontre le contraire.

Ailleurs (3), une femme nue, sans ailes, le cou orné d'un collier, portant d'une main l'alabastron des Lasas, pose de l'autre, comme tout à l'heure Mean, une couronne sur la tète d'Hercule. Elle s'appelle Munihu, D'après l'arrangement de la chevelure et le collier, M. Gerhard y reconnaîtrait une suivante de Vénus, qui figure dans la scène : soit une Grâce, soit une Parque. Toujours est-il que le geste et l'attribut sont de la Victoire qui sur les vases grecs est souvent mise ainsi en rapport avec Hercule. Il lui manque seulement les ailes.

Ailleurs (4) encore une divinité ailée , du dessin le plus grossier, aux proportions massives , aux membres gros et lourds , à l'expression et au geste comiques, à force de vulgarité, pose une couronne sur la tête d'un personnage masculin nommé Uprium, Mais les rayons qui entourent sa tète, le mot Usil gravé à côté cTelle, nous indiquent qu'il faut voir en elle, plutôt qu'une Victoire, une divinité delà lumière. Apollon en effet est désigné dans un autre miroir étrusque (5) sous ce nom, que l'on rapproche du nom Ausel, qui, chez les Sabins, appartenait au dieu de la lumière, et du Sol des Latins (6). On peut croire

(1) Anna», 186J.

(2) Gerhard, Etr, Sp., pi. XXXVIl. Inghirami, t. II, p. 610.

(3) Gerhard, Etr. Sp,, pi. CLXV.

(4) Gerhard, Etr, Sp., pi. GGGLXIV.

(5) Gerhard, Etr. Sp,. pi. LXXVI.

(6) Bull. deW Inst.\ 1840, p. 11.

avec Gerhard que cette divinité est Eos. Néanmoins, à ne considérer que l'attribut et l'action , on serait tenté de la prendi^e pour la Victoire.

Une foule d'autres miroirs, enfin, présentent sans désignation des figures que, dans l'art grec, on n'hésiterait pas à interpréter conmie des images de Nikô. Mais les exemples précédents , qu'il serait aisé de multiplier, nous mettent en garde contre cette attribution trop précise. Gerhard les appelle, sans afi&rmer, tantôt Victoires, tantôt Iris, tantôt Eos, mais souvent il hésite et ne se prononce pas (1). Les Etrusques , en effet, ont emprunté aux Grecs la forme de ces divinités , mais ils ne l'ont pas appliquée exclusivement à l'une de leurs propres divinités.

Dans un certain nombre de cas, toutefois, il est impossible de ne pas reconnaître Nikê ; mais les exemples qu'on en peut donner appartiennent à des miroirs qui, par la pureté du dessin, par l'harmonie de la composition, trahissent, à n'en pas douter, un original grec copié de fort près. Ils ne peuvent donc rien nous apprendre sur la mythologie étrusque.

Y eut-il chez les Etrusques une divinité particulière de la Victoire? Il ne le paraît pas. Alpan, Mean, Munthu^ Usil, déesses ou génies aux attributions vagues et multiples, aux caractères flottants et variables , en remplissent tour à tour les fonctions. A aucune d'elles ces fonctions ne sont exclusivement réservées.

(1) Qerhard, Etr, Sp., pi. LXI-CXLIII.

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