SACERDOS
négligé et que l'on célébrait en son honneur certaines cérémonies. Mais il ne manque pas de les qualifier d'antiques. Le feu était l'un des éléments de ce culte. Devant le foyer, les assistants se tenaient debout ou assis :
Ante focos olim longis considère scamnis
Mos erat, et mensae credere adesse deos.
Nunc quoquo cum fiunt antiqua sacra Vacunao,
Ante Vacunalcs stantque sedentque focos (1).
Voici donc une divinité dont le nom revient assez souvent dans les auteurs anciens, dont la popularité est attestée par plusieurs inscriptions provenant de divers lieux. Et néanmoins il nous est fort dllFicile de nous faire une idée précise de ce qu'elle pouvait être et représenter à l'esprit de ses adorateurs.
Nous en sommes réduits à quelques lignes du scoliaste d'Horace et à quelques rapprochements de faits.
Le scoliaste d'Horace, Porphyrion, écrit : Vacuna in Sabinis dea : hanc quidam Bellonam, alii Minervam, alii Dianam,,. La phrase est tronquée, mais Acron supplée : ... putaverunt, nonnulli etiam Venerem esse dixerunt, sed Varro in primo rerum divinarum Victoriam,,. (2).
De ce passage, nous retenons deux faits : 1** L'on n'était pas d'accord sur la signilication de cette divinité et sa relation avec le Panthéon romain. Les anciens interprètes de la mythologie italique en donnent les définitions les plus diverses, les plus opposées même, quand, par exemple, les uns l'assimilent à Bellone et les autres à Vénus.
2** Le plus érudit des Romains dans les antiquités nationales et particulièrement religieuses, Varron, y reconnaît la Victoire.
Des divergences d'opinion que nous avons notées d'abord, on peut conclure ou bien qu'elle était déjà fort oubliée au temps où écrivait Porphyrion, ou bien qu'elle n'avait jamais eu une physionomie bien distincte. Or, nous possédons des inscriptions portant le nom de Vacuna qui datent certainement de l'époque impériale. Si donc elle était tenue pour la Victoire, du moins son nom n'était pas oublié. A propos de ce nom lui-même, remarquons que, s'il exprime, comme il semble et comme on est d'accord à le reconnaître, l'idée de loisir, de tranquillité, il est plus compatible avec la conception de la Victoire , déesse , non
(1) Ovide, Fastes, VI, 307.
(2) Scol. d'Horace, Porphyrion, Ep., I, 10, 49.
de la lutte , mais du triomphe qui la suit et des avantages qui en résultent, qu'avec toute autre, surtout avec celle de la déesse de la guerre, Bellone.
Le texte de nos inscriptions ne nous apprend malheureusement presque rien à ce sujet.
Deux ne portent point mention du motif pour lequel la dédicace a été faite (1).
Sur deux autres, ce motif est indiqué. L'une est au nom d'un certain Messurius Modestus qui demande à la déesse de rendre la santé à son père (2). C'est là une prière que l'on trouve adressée indifféremment à presque tous les dieux. L'autre a été dédiée à la suite d'un vœu pour l'heureux retour de L. Acestius qui était en Afrique (3). Une inscription grecque ainsi conçue nous ferait penser aussitôt aux nombreuses peintures de vases qui représentent un guerrier offrant, soit seul, soit en présence de ses parents, un sacrifice avec l'assistance de Nikê. L'idée de sacrifier à la déesse qui personnifie la victoire pour le retour heureux d'une expédition ou simplement d'un voyage j qui ne devait pas être sans péril, puisqu'on consacrait le souvenir de son achèvement par un monument durable, tel qu'une inscription, est d'ailleurs toute naturelle et de tous les pays. L'inscription conviendrait donc bien à une dédicace faite à la Victoire, mais c'est là tout ce que nous pouvons en dire.
Celle-ci et la précédente nous fournissent néanmoins un indice.
Il est certain que souvent les petits ornements qui accompagnent les inscriptions votives, dédicatoires ou funéraires ne sont ni choisies au hasard, ni sans rapports avec le dieu ou la personne en l'honneur de qui l'inscription est gravée.
Sur un autel dédié à Cérès , je relève dans le champ de l'inscription CERERI • SACR * : au-dessus, un vase et une patère; à gauche, une patère et une brebis ; à droite, un vase et un porc ; au-dessous, un homme conduisant un bœuf, un autre jouant de la flûte, une femme vêtue de la stola et sacrifiant devant un trépied (4). Un petit autel voué à Hercule porte sur le côté l'image d'une massue (5). Une inscription en l'honneur de la Fortune est
(1) C. J. L., IX, 4636. Gori, loc, cit.
accompagnée de deux cornes d'abondance (1). La même observation peut s'appliquer aux inscriptions qui concernent de simples mortels. Sur la stèle funéraire d'une femme, à côté de l'inscription qui énumère ses vertus et proclame les regrets de son époux, le sculpteur tracera un miroir, un peigne, un vase à parfums, un objet ou un être gracieux, comme un oiseau, une rose, un vase plein de fleurs (2). A un tribun militaire, il donnera pour l'ornement de sa tombe des armes, la figure d'un soldat armé d'un javelot (3). Auprès du boulanger l'âne continuera de tourner sa meule (4), et sous l'inscription funéraire d'un prêtre du soleil brillera l'astre rayonnant qu'il adorait durant sa vie (5).
Ces coïncidences n'ont rien que de naturel, mais elles nous avertissent que lorsque nous ignorons la valeur exacte d'une divinité et le rôle qu'elle tenait dans la croyance d'un peuple , s'il s'en trouve par hasard parmi les dédicaces qui lui sont faites quelqu'une qui soit accompagnée d'un signe ou d'un ornement quelconque , il importe de ne pas les négliger et de chercher à en tirer le sens que peut-être ils renferment.
Or, deux de nos inscriptions (6), sur quatre, sont ornées, l'une d'une couronne avec des bandelettes, l'autre d'une couronne et de deux palmes.
Assurément, il serait exagéré de dire que sur les monuments de ce genre , la palme ou la couronne ornée de bandelettes sont des attributs exclusivement réservés à la Victoire. Je les relève, par exemple, sur une dédicace à Jupiter Tutor (7). Mais, outre le sens qui leur est habituel et qu'on ne peut leur refuser, il faut ajouter qu'ils sont l'ornement le plus fréquent des dédicaces à la Victoire.
Sans vouloir donner à une preuve de ce genre plus d'importance qu'elle ne le mérite, je crois donc qu'il est bon d'en tenir compte, au moins à titre d'indication.
L'un des témoignages le plus souvent invoqué en faveur de l'identité de Vacuna avec Victoria, et aussi pour déterminer l'emplacement du temple dont parle Horace , est la célèbre in-
(1) c. /. L., XIV, 6.
(2) c. /. L., IX, 4296, 4301, 4337, 5025, 5038.
scription de Vespasien , encastrée dans le mur du château de Rocca-Giovine , et par laquelle cet empereur rappelle qu'il a relevé à ses frais le sanctuaire de la Victoire :
IMP • CAESAR • VESPASIANVS
AVG • PONTIFEX • MAXIMVS • TRIB •
POTESTATIS • CENSOR • AEDEM • VICTORIAE
VETVSTATE • DILAPSAM • SVA • IMPENSA
RESTITVIT
Ce temple tombant en ruines , a-t-on dit, ne peut être que le fanum putre d'Horace. En outre, la situation du temple est tout naturellement déterminée par le lieu où se trouve l'inscription, à Rocca-Giovine.
Vacuna, conclut-on, est donc bien la déesse de la Victoire, et son temple s'élevait là môme où se trouve la moderne Rocca- Giovine. M. Mommsen, commentant l'inscription, avoue que le lieu, voisin de Varna, de Mandela et de la rivière Digentia convient fort bien au fanum Vacunx, Et après avoir, par allusion sans doute au texte du Scoliaste, émis un doute sur l'identité de Vacuna et de la Victoire, il ajoute : « Je ne vois pas pourquoi le temple réédifié par Vespasien, soit à Vacuna, soit à la Victoire, n'aurait pas été là où Tinscription existait déjà au seizième siècle. » II. faut avouer que ce raisonnement est peu fait pour convaincre , et l'on est surpris de le rencontrer sous la plume de M. Mommsen. Quoi d'étonnant, en effet, si l'inscription, comme le fragment de sculpture qui l'avoisine, ont été apportés d'ailleurs, soit comme matériaux, soit à titre d'ornement, et pour les sauver de la destruction par les propriétaires du château de Rocca-Giovine? Pour admettre l'existence d'un temple sur le rocher de Rocca-Giovine, il faudrait au moins en avoir retrouvé quelques traces, si légères fussent-elles, et c'est ce qui n'est pas. Nous avons, à cet égard, l'affirmation de M. Belli (1), qui dit avoir examiné avec le plus grand soin toutes les maisons de Rocca-Giovine et même l'intérieur du château, sans y trouver trace de construction ou de substructions antiques. Le syndic de l'endroit nous a fait la même réponse, bien que, sur la foi de la plupart des antiquaires, il admette comme une vérité indiscutable que le temple de Vacuna s'élevait jadis sur l'emplacement du château actuel. Il nous a signalé, de plus, un fait qui
(1) Eulleiino, 1857.
viendrait à l'appui de l'opinion selon laquelle rinscription aurait été apportée : deux fragments ont été trouvés de son temps dans la cave d'une maison du village; mais ni la cave, ni la maison ne présentaient le plus petit vestige d'antiquité.
Ainsi donc, si l'on ne peut prouver que l'inscription ne provient pas de Rocca-Giovine, et par conséquent qu'il n'y avait point là de temple, encore moins a-t-on le droit d'affirmer qu'elle en provient. On peut s'étonner que d'un temple, construit sans doute d'une manière digne de celui qui en fit les frais, il ne reste pas une pierre, d'autant qu'à l'exception du château, de dimensions plutôt modestes, il n'y a pas, et vraisemblablement il n'y a jamais eu à Rocca-Giovine, de constructions importantes capables d'entraîner un bouleversement du sol.
D'autre part, comme le remarque M. Mommsen (i), il n'y a aucune autorité dans ce que dit Chaupy sur le vrai et antique lieu où se trouvait l'inscription (2) : a Justement vers le milieu (entre l'endroit où il place les ruines de la villa d'Horace et le sommet du mont Gennaro), on trouve des ruines antiques consistant en des pièces de ces gros murs que les anciens donnaient à leurs fabriques. L'endroit est à environ un mille du lieu des ruines, et à un peu moins de Rocca-Giovine dont il dépend présentement. C'est là que fut trouvée l'inscription qui se conserve en ce bourg, où elle est murée au-dessus d'une porte de grenier qui est à côté de celle du château. » De ces « pièces de gros murs » il ne reste rien aujourd'hui, et d'ailleurs Chaupy néglige de nous dire d'après quels témoignages il déclare que l'inscription fut trouvée précisément en cet endroit énigmatique. Qui a pu apprécier l'imagination du bon abbé et la hardiesse de ses raisonnements ne s'étonnera pas de notre défiance. Il est certain que l'inscription était à sa place depuis longtemps lorsque Chaupy l'a vue. Quant aux pierres en question, si elles ont existé, rien n'indique qu'elles appartenaient à un temple plutôt qu'à tout autre construction. S'il y avait eu là des sculptures, des colonnes, des moulures, enfin tout ce qui caractérise une telle architecture, il est bien vraisemblable qu'on en trouverait des vestiges, soit en place, soit encastrés dans les vieilles maisons des très humbles villages de ce pays perdu.
De semblables fragments d'architecture et de sculpture, nous
(1) Mommsen, loc, cit,
(2) Chaupy, Maison d'Horace, III, p. 169 et suiv.
les trouverons ailleurs, et, à dix kilomètres à la ronde, nous n'en trouverons qu'en un seul lieu.
Ce lieu, dit Vara délie marmore^ a été signalé pour la première fois, en 1857, par M. Belli, dans le Bulletino de l'Institut archéologique ( 1 ) . Il est situé aux confins du territoire de Cantalupo-Mandela et de Licenza, à peu de distance de la rive gauche de la Licenza (Digentia d'Horace), sur un intermontium fort escarpé, à environ deux cents mètres au-dessus du niveau de l'Anio et de la Licenza. On voit le premier courir au fond de la vallée pendant plusieurs milles du nord-est au sud-ouest , et la seconde au bas de l'autre versant, dans la direction du nord-ouest au sud-est, jusqu'à une courte distance. Quand Belli visita cet emplacement, Yara consistait en une plate-forme de trente mètres de long sur dix de large, taillée dans la pierre de la montagne. Les cultivateurs des champs voisins avaient l'habitude d'y battre le blé, suivant la coutume du pays , avant de le descendre au village. J'ai remarqué sur divers points de la montagne de semblables platesformes, mais de coupe irrégulière. D'ailleurs, que cette ara marquât réellement le périmètre d'un temple . il n'y a pas à en douter, car sur le versant de l'Anio , comme sur. celui de la Licenza, était semée une grande quantité de pierres taillées et sculptées. Belli releva des pilastres avec leurs chapiteaux, des morceaux d'architrave avec des gouttes pendant au-dessous, des triglyphes, des métopes ornées de roses , de couteaux de sacrifices, de patères, etc. L'architecte Bianchi prit le dessin de ces fragments. Ils sont conservés dans les archives de l'Institut archéologique.
C'est en vain qu'aujourd'hui l'on chercherait autour de Vara délie Marmore cet ensemble de sculptures qui a permis à M. Bianchi de tenter une restitution du principal fronton. L'ara elle-même a disparu sous une épaisse couche de terre labourée. Une rangée de pierres de taille qui semblent indiquer un soubassement, d'autres blocs taillés, épars sur les deux versants de la montagne , une métope découverte à grand'-peine cinquante mètres plus bas , du côté de l'Anio , sur la pente très raide où elle a glissé, voilà tout ce qui subsiste du temple qu'Horace pouvait chaque jour apercevoir de sa villa, et qui, se dressant entre deux sommets de la montagne , adoucissait , par l'harmonie de ses lignes, l'âpreté du paysage. Comme vers le soir nous recherchions et mesurions avec soin ces derniers débris, un vieux pâ-
(l) Bull., 1857, p. 151 et suiv.