‹ Les divinités de la victoire en Grèce et en Italie d'après les textes et les monuments figurésChapitre 7 sur 15 · LES DIVINITÉS DE LA TICTOIBB EN GRÈCE ET BK ITALIE · texte numérisé non relu

LES DIVINITÉS DE LA TICTOIBB EN GRÈCE ET BK ITALIE

tre descendait de la montagne avec son troupeau. Nous lui demandAmes ce qu'étaient devenus et l'ara délie marmore et leB pierres sculptées que l'on voyait autrefois à cette place. Il nous déclara que, fatigué de voir tant de place perdue, il avait fait passer la charrue sur ïara. Quant aux chapiteaiix et autres sculptures , nous ne pûmes tirer de lui aucun renseignement. Sans (loute il les avait brisés ou fait rouler au fond de la vallée. A l'exception de notre métope , nous n'en avons pas trouvé trace.

C'en est assez toutefois pour reconnaître avec certitude l'existence du temple et déterminer son emplacement. Longtemps encore, grâce aux débris de tuiles, provenant sans doute de sa toiture , qui jonchent le sol tout à Tentour et que la charrue remue sans les détruire , grâce aux pierres de taille qui subsistent, il sera reconnaissable.

Ce temple est-il celui de Vacuna, est-il celui d'où provient la dédicace à la Victoire? M. Belli se prononce pour l'ailirmalive. M. Mommsen (2) juge sa conjecture peu vraisemblable, parce que ce temple est situé dans les limites du territoire de Ganlalupo-Mandela. Après avoir vu le site, l'objection de M. Mommsen nous parait peu fondée. Si le temple appartient au territoire de Mandela , il est beaucoup plus voisin cependant de Licenza et de Rocca-Giovine que de Mandela. Horace ne dit rien qui permette d'attribuer le temple de Vacuna à un territoire plutôt qu"à un autre. L'objection tombe tout à fait si l'on se rappelle que le seigneur de Rocca-Giovine fut, de temps immémorial, celui de Mandela. 11 n'y a donc rien de surprenant , comme le fait observer

(t) Je dois ce dessin à l'obligeance de H. C. Ealart, (^1 C. I, L., loc. eiU

M. Belli, s'il a transporté de préférence Finscription à Rocca- Giovine, plus proche du temple, de moitié, que Mandela.

Par sa situation, le temple peut-il être le fanum Vacunae d'Horace ? J'avouerai qu'après avoir peiné pour gravir la montée très rude qui conduit au temple, j'ai fort douté un instant qu'Horace eût jamais eu l'idée de venir composer des vers dans un lieu si mal abordable. Mais évidemment , dans l'antiquité, il y avait un chemin qui le rendait plus accessible. Ensuite, sans vouloir tomber dans des suppositions puériles, il est permis de remarquer que l'expression dont se sert Horace, post fanum Vacunae, est assez vague. Les commentateurs se sont exercés sur ce mot post, A la vérité, il s'accommode à toutes les hypothèses, suivant qu'on le traduit par derrière ou bien par au delà. Rien ne dit qu'Horace fût monté précisémentjusqu'au temple. Celui-ci, en tout cas , n'était pas fort éloigné de sa villa , qu'on adopte l'hypothèse de Chaupy ou bien celle de Rosa.

Pour résumer cette discussion , rappelons les faits en peu de mots : Il y avait dans le pays un temple de Vacuna, comme l'atteste Horace ; il y en avait un de la Victoire , comme l'atteste l'inscription. Le temple de Vacuna tombait en ruine au temps d'Horace. Le temple de la Victoire est précisément un temple tombé en ruine réparé par Vespasien. Enfin , dans tout le pays, il ne reste aujourd'hui de vestiges que d'un seul temple. Situé à proximité de la villa d'Horace, rien n'empêche qu'il soit celui de Vacuna ; à proximité de Rocca-Giovine , il est fort naturel que l'inscription ait été transportée dans ce dernier lieu.

Certes, il serait téméraire de rien affirmer. Il y a là, toutefois, un ensemble de coïncidences qui ne manquent pas d'une certaine force. S'il n'est pas certain , il est donc du moins fort possible que le temple de Vacuna soit bien celui dont il s'agit, et le même que celui de la Victoire. Mais, dit M. Mommsen, à supposer que Vacuna ait été tenue habituellement pour la Victoire, on ne voit pas pourquoi Vespasien aurait substitué, dans la réfection du temple, à l'antique nom de Vacuna, qui se trouve dans plusieurs inscriptions sabines, celui de Victoria. — L'objection est spécieuse. Il n'est pas impossible, toutefois, d'y répondre. D'abord , si Victoria et Vacuna étaient devenues la même divinité, les Sabins , au temps de Vespasien , n'étaient-ils pas assez latinisés pour qu'un changement de nom , dans une inscription officielle, leur fût peu sensible (1)? Puis, les inscriptions aux-

(1) Cf. plus loin (chap. IV), le nom de Victoria, attribué à la vieille divi«

quelles M. Mommsen fait allusion, sont de petites gens, un soldat, un prêtre, qui, naturellement, en s'adressant à leur divinité provinciale, l'invoquent sous son nom populaire. D'ailleurs, nous ne pouvons faire la contre-épreuve, et qui nous dit que les inscriptions sabines en l'honneur de la Victoire ne s'adressent pas à la même divinité ? Quoi qu'il en soit , la belle inscription de Vespasien, au contraire, est officielle. C'est une œuvre de chancellerie. La Victoire est l'une des divinités les plus en faveur sous l'empire. Vacuna est bien obscure, bien oubliée à Rome, où, peut-être, elle n'a jamais eu de culte national (1). Varron, d'ailleurs, n'est-il pas le théologien attitré dont le livre fait foi (2) ? S'il prononce que Vacuna n'est autre que la Victoire, pourquoi ne pas choisir, entre ces deux noms, le plus brillant, qui est aussi le plus intelligible pour les Romains ?

Enfin, dernier indice, Denys (3) nous apprend que la Victoire était fort honorée en Sabine. A quelques milles de Reate était la ville de Cutilies , et, près de là, un lac dont la rive ne devait pas être souillée par le pied de l'homme. Les prêtres qui le gardaient ornaient ses bords de couronnes et de guirlandes. Dans le lac était une île flottante. Il était d,éfendu d'y aborder, mais, une fois par an , on allait y sacrifier. Cette île était consacrée à la Victoire. Denys, qui ne nomme pas une seule fois Vacuna, la désigne peut-être ici sous son nom romain qu'il traduit par Nikê.

Ainsi donc, le texte de Varron est notre seul document positif; mais les attributs qui ornent les inscriptions en l'honneur de Vacuna; les coïncidences nombreuses et frappantes entre les vers d'Horace, l'inscription de Vespasien et les ruines dont nous avons parlé , le culte de Victoria en Sabine , attesté d'autre part par Denys , sont autant d'arguments qui nous portent à croire que Vacuna est une déesse qui correspond à la Victoire.

D'ailleurs, lorsqu'on parle ainsi d'équivalence entre divinités d'un pays à l'autre, il faut s'entendre. Jamais l'équivalence n'est absolue. La Nikê des Grecs, si prés de se confondre avec Athôna,

nité latine Vica Pota. Le fait n'a donc rien d'anormal. Dans cet exemple, il s'agit précisément d'un tomple.

(1) l\ est vraisemblable que les Vacunalia ont été introduites à Rome par les Sabins. Peut-être ces fêtes leur étaient-elles particulières. Ce qui est certain, c'est qu'on n'a pas trouvé ailleurs qu'en Sabine des inscriptions portant le nom de Vacuna.

(2) Boissier, Varron,^ p. 193 et suiv.

(3) Denys, I, 15.

n'est pas la Victoria des Romains, divinité aussi indépendante que Jupiter ou Mars. En outre, dans les vieilles mythologies, les diverses attributions ne sont pas strictement réparties entre les dieux. Dans l'Iliade, encore, tous les biens ou tous les maux peuvent être envoyés par tous les dieux. Seulement, chacun d'eux a un caractère principal qui finira par prédominer et faire, en partie, oublier tous les autres. De ce premier caractère, universel et général de la divinité, il persiste toujours quelque chose, cependant. Par exemple, combien d'inscriptions romaines nous montrent Jupiter invoqué pour conserver ou rendre la santé à une personne chère? Dira-t-on, pour cela, que Jupiter équivaut, chez les Romains, au dieu de la santé chez les Grecs? Assurément non. Les noms d'Esculape et d'Hygie reviennent souvent aussi dans les inscriptions. La Victoire elle-même est invoquée parfois pour le môme motif. Cela prouve seulement que, comme les autres dieux, elle avait ses dévots, qui s'adressaient à elle de préférence pour lui demander toute sorte de biens. De même Vacuna pouvait et devait être invoquée par les Sabins pour des objets de genres différents. Cela est d'autant plus vraisemblable que leur mythologie nationale parait avoir été assez pauvre. De là viendraient les explications diverses qui en ont été données chez les Romains.

Cette hypothèse se trouve peut-être confirmée par un proverbe latin qu'il est assez difficile d'expliquer autrement :

Quas si solueris, o poeta, nugas, Totam trado tibi simul Vacunam,

écrit Ausone (1). Il semble que le poète entende ici faire une promesse ironique et comme impossible à réaliser. Chaupy part de ce vers pour établir que la croyance à un Dieu unique existait chez les Sabins. Cela est absurde et contredit par les faits. Mais, apparemment, la puissance de Vacuna n'était pas limitée à une catégorie spéciale de faveurs. Si les Romains, et Varron en particulier , ont cru que Vacuna était la Victoire , cela veut dire simplement qu'ils étaient frappés de certains caractères communs entre les deux déesses, non qu'elles étaient identiques. Il est bien entendu, d'ailleurs, qu'en aucune façon on ne prétend faire dériver la Victoire romaine de la Vacuna des Sabins.

(1) Ausone. Ep., IV, v. 100-101.

Page 1