VITULA, DIVINITÉ LATINE. — VITORIA
Hors de Rome encore, nous trouvons Vitula ou Vitellia, sur laquelle les anciens ne nous ont laissé que les renseignements les plus vagues et dont le nom ne se rencontre pas sur les inscriptions. Elle était fort ancienne, car, selon Suétone, les Aborigènes la connaissaient déjà : « On lit, dans un petit ouvrage de Quintus Eulogius, adressé à Q. Vilellius, questeur du divin Auguste , que les Vitellius , issus du roi des Aborigènes , Faunus, et de Vitellia, qui, en beaucoup de lieux, était honorée comme une divinité, avaient régné sur tout le Latium..., etc. (1). » Si nous ne savons au juste à quel titre on adorait cette divinité, du moins les commentateurs sont-ils d'accord pour nous expliquer le sens de son nom, d'après l'étymologie.
Vitulari était un mot de la langue religieuse, aussi est-il souvent interprété : « Primo poniificii juris libro apud Pictorem, dit Macrobe (2), verbum hocpositum est y vitulari : de cujus verbi significatUj Titius (3) ita rettulit : Vitulari est voce laetari, Varro etiam in libro XV rerum divinarum ita refertj quodpontifex in sacris qui" busdam vittilari solcat, quod graeci 7iatav{Ceiv vocant. » Voilà donc qui est clair. Vitulari signifie se réjouir et manifester sa joie par des cérémonies particulières j par des chants ou des cris (voce). La Vitulatio est une partie de certaines cérémonies.
A côté de ce sens liturgique, le mot en a un autre plus général, mais il appartenait à la langue archaïque et était , semble-t-il, tombé en désuétude, puisque Nonnius Marcellus écrit (4) :
(1) Suétone, Vitellius, I.
(2) Macrobe, Sat. III, 2, 11.
(3) Cincius ? Mommscn, C. I. L., I, 58.
(4) Non. Marc, De propr. serm,, p. 14. Naovius Lycurgo : Ut in venatu vitulantis ex suis | Locis nos mittant poenis decoratus feris.
« Vitulantis veteres gaudentes dixerunt, dictum a bonae vitae com^ modo, sicuti qui nunc est in summa laetitia, vivere eum dicimus. Le sens est, on le voit, très fort. Quelle est l'origine du mot vitulari ? Paul Diacre nous en propose une qui parait fort admissible : « Vitulam, laetam gaudio ut in prato vitulus. » C'est donc bien une joie bruyante. Naevius (1), Ennius (2), Plaute (3) emploient ce mot.
Si Vitula vient réellement de Vitulari , il n'est guère douteux qu'elle ne soit la déesse de'la joie, des vives satisfactions. C'est l'explication qu'en donne Hyllus (4), cité par Macrobe (5) : a Hyllus, lihro quem de dits composuit, ait Vitulam vocari deam quae laetitiae praest, »
Quelques érudits cependant sont tentés de la prendre aussi pour une déesse de la Victoire (6). Et, en fait, la victoire n'estelle pas la joie par excellence? Mais cette interprétation ne repose que sur un texte qui n'a pas peut-être une autorité suffisante. Il est rapporté par Macrobe , au passage que nous avons cité déjà : « Piso ait Vitulam Victor iam nominari; cujus rei argumentum profert quod postridie Nonas Julias re bene gesta, cum pridie populus a Tuscis in fugam versus sit [unde Poplifugia vocantur)post Victor iam certis sacrificiis fiât vitulatio (7). » Ainsi le seul
(1) Voir note précédente.
(2) Macrobe, 3, 2, H.
(3) Plaute, Pers., 251.
(4) Hygin ? Mommsen, loc. cit.
(5) Macrobe, loc. cit.
(6) Marquardt, III, p. 312. Prollor, I, 407.
(7) En quoi consistait la vituUtio ? M. Marquardt la définit ainsi (III, p. 312), après Bûchcler : a II est vraisemblable que ce rite est une lustration comme on n'en trouve pas seulement en Grèce, mais à Iguvium où on chassait des génisses devant soi, comme des ennemis, en accomplissant -une lustration. Puis on les ramonait; enfin, on les sacrifiait. On voyait dans ce sacrifice une promesse do victoire et de bonheur. » Cette lustration et ce sacrifice de génisses ne prouvent pas que la cérémonie fût une vitulatio. La vitulatio consistait plutôt en paroles ou en chants de joie, comme il résulte de l'explication du mot vitulari pris au sens liturgique, que Titius définit ainsi: Vitulari est voce laetari. Lorsque Virgile fait dire à l'un de ses bergers :
Cum faoiam vitula pro fragibus , ipse venito ,
{Egl., III, V. 77)
le berger entend simplement le sacrifice d'une génisse , sans doute comme le dit Servius, lors de la fête des Ambarvalia. C'est un contresens d*y voir, comme on l'a fait (cf. Macrobe, loc, cit.; Gerhard, Etr. Sp., II, p. 256, en note), une aihuion à la vitulatio. De même, lorsque les conciles et les Pérès interdisent aux fidèles ce qu'ils appellent vetula aut cervola facere, comme
motif qu'il donne pour considérer Vitula comme une déesse de la Victoire , c'est que le lendemain des nones de juillet , jour où l'on célébrait une victoire , la Vitulatio faisait partie de la cérémonie. Mais s'ensuit-il que Victoria, à qui s'adresse le sacrifice, soit justement aussi Vitula? On pourrait à la rigueur le soutenir si l'on ne voyait la Vitulatio intervenir que dans les cérémonies qui s'accomplissaient en l'honneur ou en souvenir d'une victoire. Encore faudrait-il que Vitulatio et Vitulari viennent de Vitula, nom de la déesse, et non pas, comme il est plus vraisemblable (1) , le nom de la déesse de l'idée contenue dans les mots vitulari, vitulatio; que, par conséquent, ces mots n'aient pas, au moins à l'origine, un sens général, mais un sens restreint, s'appliquant au culte de Vitula. Or, nous avons vu, au contraire, que , dans la vieille langue , Vitulari est employé dans un sens commun et ordinaire, qui permet de croire que le substantif Vitulatio peut être employé de môme dans un sens général et exprimer l'acte de manifester sa joie (2). Mais, en outre, dans le passage de Varron que nous citions plus haut, les mots in «acris quibusdam , pour vagues qu'ils soient , ne paraissent pas viser exclusivement un certain ordre de cérémonies, mais plutôt diverses cérémonies qu'il ne détermine pas et la définition qu'il donne de la Vitulatio nous confirme dans l'idée qu'il faut entendre ce mot dans un sens général et non pas le rapporter ici au culte de Vitula : il dit , nous l'avons vu, que , dans certaines cérémonies , le prêtre a coutume de Vitulari , ce que les Grecs appellent ««cavCÇiiv. Mais Macrobe, par la citation de Titius qui précède la définition de Varron, avertit qu'il ne faut pas prendre TwtiaviCeiv dans le sens restreint de chanter le péan, mais dans une acception plus large : Vitulari est voce laetari. Il est donc tout naturel que la Vitulatio ait sa place dans le
une œuvre diabolique, il serait sans doute fort déplacé de voir dans ces usages le souvenir de Vilula, déesse de la joie. Il ne parait même pas, d'après les textes, que Ton puisse reconnaître, dans les mots vetula ou vitula et cervolo le nom d'une fcte particulière. Les conciles défendent simplement de se déguiser on animaux pour courir les rues pendant cette sorte de carnaval, comme c'était l'usago des païens. (Labbe, Sacrosancla Concilia^ t. V, p. 957 et suiv. Conc Aulisiodorum ^ avec le commentaire et les références de Sirmond. Cf. les définitions de du Gange et de Forcellini.)
(1) Preller, Rôm, Myth., 3* édit., I, p. 407, note de Jordan.
(2) Il faut donc écrire avec Jordan et les éditeurs de Varron, chap. VII, i 107, du de Lingua laiina : vitulatio a vitula ^ et non a VttuZa, comme le veut Preller, lac. cit.
culte de la Victoire (1). Mais il n'y a point de raison pour croire qu'elle se produit seulement dans les cérémonies en l'honneur de cette déesse. Et comme cette coïncidence de la Vitulatio avec les fêtes de la Victoire est l'argument que l'on invoque en faveur de l'identité ou de la ressemblance de Vitula et de la Victoire, il s'ensuit que nous n'admettrons ni l'une ni l'autre. Nous ignorons ce qu'est au juste cette Vitula, qui a laissé si peu de traces de son existence; mais il parait probable qu'elle est, comme le veut l'auteur cité par Macrobe , et comme l'indiquerait son nom, la déesse de la joie.
Telle ne paraît pas être toutefois l'opinion de M. Mommsen, et son avis a trop de poids pour qu'après avoir fait valoir les motifs qui nous portent à ne point la partager, nous n'examinions en particulier ce que l'illustre historien dit de la question. Il incline à voir en Vitula l'une des deux divinités dont, selon lui, serait sortie la Victoria romaine, et, pour cela, il prend texte de l'inscription gravée sur un miroir de Préneste souvent cité. La scène figurée sur ce miroir paraît être empruntée au jugement de Paris. Encore cela est-il contestable (2), A gauche, un enfant nu, ailé, se tient debout; puis viennent une femme drapée, une autre vêtue également et ailée ; enfin un personnage demi-drapé, probablement de sexe masculin, qui est assis à droite ; leurs noms sont inscrits au-dessus de leurs têtes :
CVDIDO, VENOS, VITORIA PIT •
Il n'est peut-être pas indifférent de remarquer que le miroir est gravé grossièrement, d'une main maladroite, peu faite pour donner confiance, non seulement dans l'habileté du copiste, mais dans sa fidélité à transcrire l'inscription qu'il a pu mal comprendre et mal reproduire.
Tout le monde est d'accord pour reconnaître que CVDIDO est ime simple faute d'orthographe pour cupido. La syllabe Rit a été lue rit ou ris, M. Mommsen y lirait volontiers Ritus et se demande si la figure ne représente pas un dieu de ce nom ayant quelque rapport aux cérémonies du mariage. M. Garrucci y voit, au contraire, la dernière syllabe du mot Pâris^ dont la première est supprimée comme ailleurs ME-j- lO est mis pour Pro-
(1) Ennius, Trag, Is habet coronam vitulam Victoria, 75, Vahlen.
(2) C. I, L., I, 58. Gerhard, Etr, Sp., pi. CCCLXXI. Garrucci, Sylloge, n« 534. Bullet. delV InsL, 1859, p. 98. Annali, 1861, p. 157-161.
metheuSy Conia pour Ciconia (1). Il y a à cette hypothèse une objection. C'est que partout ailleurs, dans les inscriptions prénestines , Paris est désigné sous le nom d'Alixentros (2). Nous hésitons donc à adopter cette lecture, de toutes façons douteuse, et, en conséquence, à tirer argument, au moins d'une façon aussi formelle que Garrucci de la réunion de la Victoire et de Paris dans d'autres représentations , contre l'opinion de M. Mommsen. Quant à Vitoria, M. Garrucci, et nous sommes de son avis, pense que ce mot est pour Victoria, et qu'il n'y a dans l'absence du c qu'une nouvelle faute d'orthographe. Voici cependant le commentaire de M. Mommsen (3) : « Vitoria parait venir de Vitulando. » — Puis il cite les textes réunis par Macrobe et que nous avons discutés, et continue : « Vitula ou Vitellia semble avoir été la même que cette Vitoria; et, en fait, elle ne fut pas différente de la Victoria postérieure. On peut, à bon droit, douter que cette dernière remonte à une antiquité fort reculée. Il semble plutôt que la déesse Victoria soit sortie de la fusion de deux divinités plus anciennes qu'elle, Vica Pota, ainsi appelée de Vincendo et potiundo , et Vitoria de Vitulando. » Nous reviendrons plus loin sur Vica Pota, Quant à l'étymologie, d'ailleurs douteuse, de Vitoria venant de Vitulando, elle n'a sa raison d'être que dans ce fait que le groupe et, qui, dans la latinité post-classique, sera si souvent remplacé par t, ne l'est au contraire jamais dans le latin archaïque. Mais, pour recourir à une explication aussi extrême que d'inventer une nouvelle divinité, dont on n'a pas ailleurs aucune connaissance, deux conditions au moins seraient nécessaires : d'abord que le nom se représentât plusieurs fois, et dans des conditions telles qu'il n'y ait pas à douter de l'exactitude de l'artiste ; ensuite qu'il y eût dans les représentations de lune et de l'autre quelque différence. Or, nous ne connaissons que deux exemples du mot Vitoria, L'un sur le miroir qui nous occupe , l'autre sur une ciste de même nature, inédite et qui n'a point encore été signalée. Partout ailleurs, dans les inscriptions de même style et de même époque, le nom de la déesse est écrit fort régulièrement Victoria, Quelle que soit l'orthographe du nom, la figure est toujours représentée de façon identique. Jusqu'à preuve du contraire, nous croyons donc qu'il n'a pas existé de déesse particulière du nom
(1) Ann&li, 1861, p. 161. Sylloge, n* 534.
(2) Garrucci, Sylloge, 535-536.
de Vitoria, H y a simplement dans ce mot, soit une particularité dialectale (1), soit plus probablement une faute d'orthographe qui a fait couler plus d'encre qu'elle n'en valait la peine.
Enfin , dernière observation , le culte de Victoria paraît fort ancien, au contraire, dans le Latiura (2) et contemporain des légendes qui précèdent le développement de la puissance romaine. Il n'existe, à notre sens, aucun argument sérieux en faveur de l'antériorité de Vitula ou d'une déesse Vitoria.
(!) Cf. Vitorius. Mommsen, Hermès, 1878, p. 428. (2) Denys d'Halycarnasse, I, 32.