CHAPITRE IV
VICA POTA, DÉESSE LATINE.
S'il a paru que Vilula ne pouvait nullement se confondre avec la déesse de la Victoire, il n'en est pas ainsi d'une autre divinité latine, Vica Pota.
Un seul fait à son sujet est bien établi. C'est qu'elle avait, à Rome , un temple , au pied de la Vélia ; que ce temple fut bâti à une date sensiblement postérieure à l'an 509 avant Jésus- Christ, puisque, cette année-là, Valerius Publicola construisait une maison sur remplacement môme où devait, plus tard, s'élever le temple, et que ce temple existait encore au temps de Plutarque qui le mentionne.
Tite-Live (1), le premier, le signale. Après avoir raconté le différend qui s'éleva entre le peuple et Valerius Publicola au sujet de la maison qu'il bâtissait au sommet de la Velia et rapporté le discours éloquent où celui-ci se défend de toute idée de faste ou d'ambition , il ajoute : « Delata confestim materia omnis infra Veliam et ubi nunc Vicae Potae aedes est, domusque in infimo clivo aedifircata. » Plutarque, qui relate le même fait dans sa vie de Valerius Publicola , attribue lui aussi le temple à Vica Pota (2). Mais le scoliasle de Cicéron, Ascon (3), commentant le passage du discours contre Pison, où l'orateur se glorifie que
(l) Tite-Live, II, 7.
C2) Plut., Val. Publ., X, 6.
(3) Ascon., Ad Pis. Orelii, p. 13. Ascon cite à tort l'exemple de P. Valerius, car Cicéron lui-même fournil ailleurs une glose de son assertion. De Har, resp, VIII, a P. Valerius pro in rempublicam beneficiis data domus est in Velia publiée^ at mihi in Palatio restituta : illi locus at mihi etiam parietes atque tectum. 9 Tite-Live ne dit rien de cette donation, mais Plutarque en fait une mention détaillée (loc. cit.). C'est le terrain seulement qui fut donné à P. Valerius, et l'exemple est mal choisi pour réfuter Cicéron.
nul citoyen avant lui n'a eu l'honneur de voir sa maison bâtie aux frais du public, fait observer que cette prétention n'est point conforme à la vérité historique, et rappelle, entre autres exemples, le cas de P. Valerius, qui « bâtit sa maison au pied de la Velia, à l'endroit où s'élève aujourd'hui le temple de la Vic^ toirej,.. Sub Velia ubi nunc aedis Victoriae est. » Le texte d'Ascon est, d'une part, bien établi par les manuscrits, et, d'autre part, assez clair pour ne laisser subsister aucun doute sur l'identité du temple dont il parle et de celui que Tite-Live et Plutarque désignent sous le nom de temple de Vica Pota. Enfin, le témoin, qui mourut sous Néron, serait difficilement accusé d'avoir copié sans le comprendre un texte antérieur.
Ainsi , aux yeux d'Ascon , et sans doute pour les hommes de son temps, Vica Pota se confondait avec Victoria et on lui donnait indifféremment l'un ou l'autre nom. Si, comme nous inclinons à le croire, l'inscription de Rocca-Giovine se rapporte à Vacuna, nous aurions en ces deux déesses des exemples de l'absorption progressive à Rome de divinités nationales et primitives par une divinité dont la fortune a été plus brillante et qui elle-même s'est confondue, non sans la modifier, avec une divinité grecque.
Mais l'unique témoignage d'Ascon, dont le texte, après tout, peut avoir été altéré à une époque très ancienne, serait insuffisant si nous n'avions une autre preuve que, dans l'esprit des Romains, Vica Pota devait peu différer de Victoria : « Il faut », dit Cicéron, « proscrire le culte des objets mauvais, tels que les vices ou les maladies, et au contraire encourager celui des biens désirables ». Quod si fingenda nomina^ vicepotx potiusj vincendi alque pot lundi ^ etc. (1). Cette étymologie accuse doublement le caractère de la déesse et il nous parait plus sage de nous en tenir à une opinion émise avec tant de netteté par Cicéron, que de chercher dans la définition d'Arnobe (2) ou dans une plaisanterie de Sénèque une explication forcée autant qu'incertaine (3). Il n'y a du texte de Sénèque qu'un trait à noter, la
(1) Cic, De off,, II, XI.
(2) Arnobe, Adv, Gent,y III, p. 115 : Victa «( Potua sanch's«tmae victui poluique 'procurant.
1* Le texte est incertain. Les manuscrits portent Vicia. ^ vita,j mciua, et jamais Vica. — Potua et Pota. Il n'est donc pas sûr qu'il s'agisse de Vica Pota.
2* Cicéron est mieux placé qu'Arnobe pour comprendre le nom des vieilles divinités.
(3) Sénèque, Apocol., p. 826 : Proximus interrogalus sententiam Dies-
généalogie qu'il donne à Jupiter. Il l'appelle fils de Vica Pota, ce qui paraît en contradiction avec l'épithète de Virgo, attribuée à la Victoire. Mais c'est là une indication isolée et peu sérieuse, dont il ne parait pas qu'on puisse rien tirer. D'ailleurs la qualité de vierge n'est point par elle-même inhérente à toute déesse de la Victoire, et ce n'est point cette différence non essentielle, qui eût empêché les Romains de reconnaître dans l'antique déesse latine une divinité voisine de leur Victoria.
Enfin, l'inscription suivante, qui n'a pas été assez remarquée, semble bien se rapporter à notre déesse (1) :
VEICAE
NORICEIAE
A • POPLICIVS • D • L • A///
P • POSTVMIVS • E • PAV
COIR
Le Norique fut conquis par Drusus et Tibère en l'an 13 avant J.-C. La forme ei pour i long se présente encore sans affectation d'archaïsme à cette date. Or il est à remarquer que la formule Veicae Noriceiaty c'est-à-dire le nom de la déesse auquel on joint un adjectif tiré d'un nom de pays, est exactement parallèle à la formule des dédicaces de la Victoire, dont on verra plus loin de nombreux exemples, l'épithète rappelant le nom du pays où là victoire a été remportée.
Ainsi le texte d'Ascon, l'étymologie donnée par Cicéron, et à l'appui de ces témoignages l'inscription que nous venons de reproduire s'accordent pour nous permettre de considérer Vica Pota comme une déesse de la Victoire. Son nom indique une conception un peu moins simple et générale que celle de Victoria. C'est le propre de l'esprit latin de subdiviser ainsi la puissance divine en une foule de parcelles dont chacune représente l'une de ses attributions. Ambrosch, (2) sans doute pour concilier le
piter^ Vicae Potae filius et ipse consul designatus nummulariolus, Jordan ap. Preller, Rôm, Myth,, II, p. 245, en déduit qu'elle paraît avoir été considérée aussi comme une déesse de gain. Mais il n'est pas prouvé que l'épithète nummulariolus ait quelque rapport avec la qualité de fils de Vica Pota que Sénèque attribue à Jupiter. Elle est expliquée, du reste, par la suito (In passage.
(1) Veicae Noriceiae. A. Poplicius, D (?) Libertus A/// P, Poslumius P. Libertus, Pau[lu8] coir[arunt] (^ curaverunt). C, I. L., I, 1465.
(2) Ambrosch, Stxuiien, p. 119-122.
texte de Tite-Live et celui d'Ascon, — suppose que le nom de Vica Pota a pu être une appellation antique et sacerdotale de la Victoire. C'est là une hypothèse gratuite. Nous voyons au contraire que son culte, de même que celui de Vacuna ne disparaît pas complètement devant celui de Victoria, comme l'attestent notre inscription, et surtout le temple de la Vélia construit à une époque sans doute assez avancée de la République, et qui existait encore sous le nom de Vica Pota lorsqu'écrivait Plutarque. L'étymologie indiquerait plutôt que Vica Pota était la déesse chargée de présider à un moment particulier de la Victoire , celui où le vainqueur entre en possession des avantages que lui a valu son succès. Ceci encore n'est qu'une hypothèse, du moins rien ne serait-il plus conforme à ce que nous savons de la mythologie latine.