CHAPITRE IV
Dans chacune de ces trois provinces, dont aucune n'était petite, il était utile, pour la bonne administration des affaires, qu'il y eût des subdivisions. Nous avons à en déterminer la nature et l'étendue.
Pline connaît dans les trois provinces d'Espagne une subdivision qui est la subdivision en conuentus. Pour les trois provinces, il donne le nombre et les chefs-lieux des conventus ; pour la Bétique et la Citérieure, il énumère en outre les principales communes de chaque ressort. Des expressions qu'il emploie (1), il résulte, conformément d’ailleurs à l'usage normal du terme de conventus, que le conventus est essentiellement une circonscription judiciaire, au chef-lieu de laquelle se tiennent les assises du gouverneur ou de son représentant. Il y a quatre conventus pour la Bétique : ceux de Gades, de Cordoue, d’Astigi (Ecija), d'Hispalis (III, 7); sept pour la Citérieure: ceux de Carthagène, de Tarragone, de Caesaraugusta, de Clunia (Peñalva de Castro, province de Burgos), des Astures (chef-lieu Asturica, Astorga), de Lucus (Lugo), de Bracara (III, 18); trois pour la Lusitanie :
(2) iura petunt (III, 13), disceptant (23).
ceux d’'Emerita, de Pax Julia (Beja), de Scallabis (IV, 117).
Ptolémée ne mentionne pas d’autre division administra-
tive que la division en provinces.
Strabon, dans un passage important sur l’organisation des
provinces espagnoles (III, 4, 20), indique pour la Citérieure une division différente de la division en conventus. Voici la traduction de ce passage :
« Présentement, depuis que les provinces ont été attribuées, les unes au peuple et au Sénat, les autres au prince, la Bétique est du ressort du Sénat; on y envoie un préteur (Strabon veut dire : « un proconsul de rang prétorien »), qui 2 un questeur et un légat; la limite de la province a été fixée, vers l'Est, près de Castulo. Le reste de l'Espagne dépend de César. Il y envoie deux légats, un prétorien et un consulaire. Le prétorien, qui a avec lui un légat, est chargé de rendre la justice aux Lusitani, qui sont limitrophes de la Bétique, et qui vont jusqu’au Durius et jusqu’aux bouches de ce fleuve; ce nom de Lusitanie appartient en propre à cette contrée à l’époque présente (1). C’est là que se trouve Augusta Emerita. Le reste de l'Espagne —- c’en est la plus grande partie — est gouverné par le consulaire, qui a une armée importante, de trois légions en principe (2), et trois légats. Un de ces légats, avec deux légions, garde tout le pays qui s'étend au delà du Durius vers le Nord, pays qui prenait antérieurement le nom des Lusitani, et qui reçoit maintenant celui des Callaeci. Contiguës à ces peuples sont les régions septentrionales, avec les Astures et les Cantabri (c'est-à-dire : « occupées par les Astures et les Cantabri »). Le fleuve Melsus coule à travers le pays des Astures ; un peu plus loin est la ville de Noega, et, près de là, un estuaire formé par l’Océan et qui sépare les Astures des Cantabri. Le
(1) Allusion à l’époque antérieure (première partie du règne d’Auguste).
où la Lusitanie ne s’arrêtait pas au Durius.
(2) terv rov tayudtwy. — Ilov indique que le nombre peut varier.
€ pays qui vient ensuite le long des montagnes jusqu’à Pyrènè « est surveillé par le second des légats, avec l’autre (c'est- « à-dire : « la troisième ») légion. Le troisième légat surveille « l’intérieur des terres; il tient les pays des Espagnols appelés « dès maintenant {ogati, en raison de leurs dispositions paci- « fiques et de leur adaptation, marquée par le vêtement, à « la civilisation et aux usages italiens. Ce sont les Celtiberi « et les peuples qui habitent au voisinage de l’Ebre, sur les « deux rives, jusqu'aux régions littorales. Le gouverneur lui- « même hiverne dans les régions littorales, surtout à Cartha- « gène et à Tarragone, y rendant la justice ; en été, il circule, « inspectant sans cesse ce qui a besoin d’être corrigé. Il y a « aussi des procurateurs de César, de rang équestre : ce sont « eux qui distribuent aux soldats les sommes nécessaires à « leur subsistance. »
Strabon assigne évidemment une zone d’action déterminée à chacun des légats qui secondent le propréteur de Citérieure. Le gouverneur et l’un des légats résident dans les régions romanisées. Les deux autres ont sous leurs ordres des légions, et maintiennent dans le devoir les contrées récemment soumises. La limite entre leurs deux districts est indiquée par Strabon en des termes embarrassés, sur lesquels les commentateurs ne se sont pas mis d’accord. Il convient d’abord de prendre parti sur ce point.
Sur l’étendue totale des deux districts, il n’y a pas de doute : ils comprennent le pays des Callaeci, celui des Astures, celui des Cantabri, les montagnes qui, bordant l'Océan Cantabrique, vont du pays des Cantabri aux Pyrénées, et le versant méridional des Pyrénées, jusqu'à Pyrènè, qui est soit le cap Cerbère, soit le cap Béar (au voisinage immédiat de Port-Vendres) (1). Mais à l’intérieur de la zone ainsi définie, où se plaçait la frontière entre les deux légats ?
(1) Schulten, dans Pauly-Wissowa, art. Hispania, 1985. IIvpyn, sans article, désigne le cap par lequel la chaîne (x Iluvofyn) se termine à l'Est.
Pour Kornemann (1), le district du premier légat comprend uniquement le pays des Callaeci. Les Astures et les Cantabri dépendent du second, ainsi que tout le reste de la zone montagneuse jusqu’à la Méditerranée.
Braun (2) fait valoir avec raison, contre Kornemann, deux arguments : d’abord, les légions se trouveraient réparties de façon inexplicable, s’il y en avait deux pour le seul pays des Callaeci, une pour un district beaucoup plus vaste, comprenant tous les peuples vaincus par Auguste ; ensuite, les détails topographiques que Strabon insère, assez maladroitement à vrai dire, dans son exposé, ne se justifient que s’il a pour objet, en les donnant, de marquer la frontière entre les deux districts. Strabon a sans doute sous les yeux la carte d’Agrippa ou une reproduction de cette carte ; allant de l’Ouest à l’Est, il indique. qu’on trouve successivement les Callaeci, les Astures et les Cantabri ; il note comme point de repère le fleuve Melsus ; à l’Est de ce fleuve, la carte montre Noega, et, au voisinage de la ville, l’estuaire qui sépare les Astures des Cantabri. Or, c’est à partir de là (és) que le pays est soumis au second légat. Strabon aurait pu s’exprimer de façon plus claire ; mais, tel quel, son texte dit que les Astures appartiennent au premier district, les Cantabri au second.
Agrippa, sur sa carte, notait les dimensions de la Lusitanie en y comprenant Asturia et Callaecia ; nous avons admis, en conséquence, qu’à la fin de la guerre cantabrique les Astures avaient été rattachés à la Lusitanie, les Cantabri à la Citérieure (3). Quand Auguste sépara de la Lusitanie le Nord-
(1) Die Diôzesen der Provinz Hispania citerior, dans Klio, 3 (1903), p. 323-
(2) P. 31-34. Mie Marchetti a tiré d’un diplôme militaire une utile confirmation des arguments de Braun (Nota ad un diploma militare del tempo di Nerone, dans Bullett. della Commissione archeol. comunale di Roma, 43 (1915), p. 99-114).
(3) Voir plus haut, p. 38.
Ouest de la péninsule pour le joindre à la Citérieure, tout souvenir de la division primitive ne fut pas effacé : ce qui avait été, au temps d’Agrippa, limite de provinces, était, au temps de Strabon, limite de districts.
Cette limite peut être localisée avec vraisemblance, mais non avec certitude. Il y a, sur la côte de l'Océan Cantabrique, beaucoup de petits fleuves côtiers et beaucoup d’estuaires. Pline mentionne Noega (IV, 111); tout ce qu’on peut tirer de son texte est que la ville se trouvait à l'Est de la presqu'île des Paesici (Cabo de Peñas). Une inscription nous amène à placer les Orgenomesci, qui sont des Cantabri (Pline, IV, 111), aux environs de Cangas de Onis (1) ; plusieurs autres situent les Vadinienses dans la région qui va de Cangas de Onis au Nord-Est de Leon (2); or Vadinia est citée par Ptolémée comme une ville des Cantabri (II, 6, 50). Conduits ainsi à chercher l’estuaire dont parle Strabon entre le Cabo de Peñas et Cangas de Onis, nous devons probablement l’identifier à la ria de Villaviciosa (3).
Il faut noter que dans la conception cartographique des anciens, si la côte de l'Océan Cantabrique était bien orientée Ouest-Est, les Pyrénées étaient orientées Nord-Sud (4). Strabon devait donc se représenter le district du second légat à peu près comme un triangle, dont la base était au Nord, de la ria de Villaviciosa à la Bidassoa, et le sommet au Sud, vers le cap Cerbère (5).
En résumé, Strabon, écrivant dans les premières années
(2) C. I. L., LU, 2706, 2709, 5708, 5712, 5713, 5716 à 5720, 5722, 5730, 5732, 5735 ; voir ibid., p. 374 et 913. La carte des Formae Orbis Ant. met Vadinia beaucoup trop à l'Est.
(3) Hübner (C. I. L., II, p. 374) indiquait cette identification comme possible ; de même af Ursin, op. cit., p. 65. L'identification à la ria de Avilés (Schulten, loc. cit., 1989), qui est à l'Ouest du Cabo de Peñas, ne s’accorde pas avec le texte de Pline. Au contraire Rivadesella (carte des Formae ; probablement aussi Braun, p. 81) est trop loin vers l'Est.
(4) Braun, p. 52 ; Schulten, loc. cit., 1971.
(5) Braun, p. 34, note 2.
du règne de Tibère, connaît en Citérieure trois légats qui sont subordonnés au propréteur et dont chacun a la charge d’une circonscription déterminée.
On s’est cru en droit de donner au texte de Strabon une portée très large ; on s’est appuyé sur lui pour construire tout un système, qui tend à passer en doctrine (1). D’après ce système, l'Espagne Citérieure, sous le Haut-Embpire, a été régulièremen divisée en trois diocèses : on désigne par ce mot les subdivisions pour lesquelles, évitant à dessein un terme d’allure technique, j’ai employé la dénomination vague de « districts ». Le premier diocèse est celui d’Asturie et de Callécie ; le second correspond à la Cantabrie et à la région voisine des Pyrénées ; le troisième est le diocèse de Tarragone, dioecesis Tarraconensis (2) : c’est cette subdivision, et non la province entière, qui est désignée, quand il est question, avant Dioclétien, de l’Hispania Tarraconensis. Les légats subordonnés au propréteur et chargés d’administrer ces diocèses portent, à partir du second siècle, le titre de legati iuridici. Le titre du légat du premier diocèse apparaît sous diverses formes : legatus Augusti iuridicus Asturiae et Callaeciae (3), legatus Augusti et iuridicus Asturiae et Callaeciae (4), legatus Augusti Asturiae et Callaeciae (5),
(1) Voir particulièrement Mommsen, Ephem. Epigr., IV (1881), p. 222-225 5 Hübner, La Arqueologia de España, Barcelone, 1888, $ 113, et préface du C. I. L.» II,p.LXXXVI,; Manuel de Mommsen-Marquardt, trad. fr., t. I, p. 262-264;t. IX, p. 70-71 ; Jung, Grundriss der Geographie von Italien und dem orbis Romanus, dans le Handbuch de I. von Müller, 3. Band, 3. Abteilung, 1. Hälfte, 2e édit., Munich, 1897, p. 91 ; Schulten, loc. cit., 2037.
(2) Hübner dans La Arqueol. de España, Marquardt dans le Manuel, t. IX, et Jung distinguent les trois diocèses suivants : diocèse d’Asturie et Callécie, diocèse de Tarragone, diocèse de Carthagène. C’est se mettre en conflit avec Strabon.
(3) C. I. L., VI, 1486 (= XIV, 3995); VIII, 2747 ; 18273; XII, 3170 : et aussi VI, 32412 (legatus legionis VII geminae piae felicis iuridicus Asturiae el Callaeciae).