CHAPITRE PREMIER
L'ESPAGNE PRÉROMAINE
La péninsule ibérique est morcelée par la nature en compartiments qui ne communiquent pas aisément les uns avec les autres, et qui sont profondément différenciés (1). Le plateau central, d'altitude élevée, de climat continental et rude, est bordé de toutes parts par des zones montagneuses difficiles à traverser. Les régions périphériques, qui s'opposent nettement au plateau central, sont elles-mêmes très variées, et chacune d’elles est indépendante. La côte de l'Océan Cantabrique, exposée aux bourrasques du Nord, est de climat si humide que le blé n’y vient pas à maturité ; elle porte une végétation silvestre d'aspect septentrional. — A l'Ouest, le cours inférieur des fleuves venus du plateau central est séparé du cours supérieur par des défilés rocheux où ils se fraient péniblement un chemin; l'indépendance politique du Portugal n’est pas un accident : cette région est naturellement coupée du plateau de Leôn et d'Extremadura, et se tourne tout entière vers l'Océan. — Au Sud, la plaine
(1) Voir Th. Fischer, Die iberische Halbinsel (dans Kirchhoff, Länderkunde von Europa, 2. Teil, 2. Hälfte), Vienne et Prague, Tempsky, et Leipzig, Freytag, 1893, p. 519-754; Fr. Regel, Landeskunde der iberischen Halbinsel, Leipzig, Gôschen, 1905.
fertile traversée par le Guadalquivir forme un petit monde à part. — Sur la Méditerranée se succèdent, sans continuité, d’abord un étroit bourrelet littoral à climat très chaud, à végétation luxuriante; puis, dans les régions de Murcie, d’Alicante et de Valence, une série de huertas florissantes, isolées les unes des autres par des obstacles orographiques, ou par des bandes de terrain aride ; enfin, le bassin de l’Ebre et les côtes prospères de la Catalogne. Dans cette dernière zone, bien que les cours d’eau ouvrent des accès faciles vers l'intérieur, l’opposition se marque fortement entre le littoral et l’hinterland, steppes désertiques de l’Aragon et vallées âpres des Pyrénées.
A cette cause primordiale venait, dans l’antiquité, s’en ajouter une autre, qui tendait aussi à diversifier, à fragmenter le pays : aucune partie du monde ancien peut-être n'avait reçu autant de migrations, d’origine très variée. Les courants d'Est en Ouest déposaient dans la péninsule ibérique des peuples qui s’y fixaient, parce qu’ils s’y trouvaient arrêtés par l'Océan infranchissable. Faute d’issue vers l'Ouest, les couches successives d’envahisseurs, en Espagne, au lieu de se pousser et de se substituer les unes aux autres, se juxtaposaient ou se superposaient. Le sol, d’ailleurs, avait en luimême une force d’attraction : il était riche en mines de toute sorte, or, argent, cuivre, fer, plomb, cinabre ; l'Espagne a été, à travers toute l’histoire de l’antiquité, l’Eldorado, la contrée fabuleuse des richesses inépuisables. Les aventuriers, les trafiquants et les colonisateurs y venaient d’un peu partout, et s’accrochaïient à tel ou tel canton de la péninsule, suivant le produit auquel ils s’intéressaient, ou suivant le point où les circonstances les avaient fait aborder.
Ainsi, poussés de l'extérieur par les grands mouvements des masses humaines, ou venus spontanément pour s’approprier le métal, des peuples hétérogènes occupaient l'Espagne et en variaient la physionomie. Le fond primitif, révélé par
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la toponymie et par l’Ora maritima d’'Avienus, était ligure ; il a sans doute couvert tout le pays ; mais nous ne l’entrevoyons que sous des apports postérieurs qui différent d’une région à l’autre. Celui de ces apports qui s’est répandu le plus largement est celui des Ibères, venus probablement d'Afrique. Ils ont donné leur nom à toute la péninsule ; mais « Ibérie » n’est qu’une expression géographique, et le terme général d’Ibères recouvre une diversité sensible : entre les Tartessii qui occupaient la vallée du Baetis (Guadalquivir), les Ibères du plateau central, les Tbères de l’Hiberus (Ebre), les Callaeci et les Cantabri du Nord, les Lusitani de l'Ouest, les dissemblances étaient nombreuses, soit qu'il n’y eût pas entre eux unité d’origine (1), soit plutôt que, issus de la même souche, ils se fussent différenciés au cours de leur évolution. Puis les Celtes, venus du Nord, avaient modifié dans plusieurs contrées le caractère du pays, soit en constituant des flots au milieu des Ibères, soit en formant des populations métisses : on les rencontrait, sous le nom de Celtiberi, dans la partie Est et Nord-Est du plateau central ; sous le nom de Celtici, en Galice et dans le Sud-Ouest (2).
Attirés en Espagne par le commerce et par le désir d’exploiter les mines, les Grecs ont fondé des comptoirs, échelonnés sur la côte de la Méditerranée, entre les Pyrénées et Mainakè (Almuñécar, à l'Est de Malaga) qui semble avoir été le point extrême de leur colonisation vers le Sud. Les Phéniciens, avant eux, avaient fait de même, de Gadir (Cadix) sur
(1) C’est l'opinion de M. Th. Reinach, La têle d’Elche au Musee du Louvre, dans Revue des Etudes grecques, 11 (1898), p. 39-60.
(2) Les questions relatives au peuplement de l'Espagne préromaine ont été étudiées et en partie renouvelées par M. Adolf Schulten, dans l’article /Jispania, Pauly-Wissowa, VIII (1913), 1965-2046, et surtout dans : Numanlia. Die Ergebnisse der Ausgrabungen 1905-1912, 1. Band, Munich, Brückmann, 1914, XVIII et 404 p. Les thèses de M. Schulten ne sont pas toutes démontrées ; l’antériorité des Celtes sur les Ibères, par exemple, reste très discutable. Mais je n’ai pas à entrer ici dans ce débat. M. Schulten vient d'éditer Avienus dans le fasc. 1 de la collection des Fontes Hispaniae antiquae, Barcelone, Bosch, et Berlin, Weidmann, 1922.
l'Océan jusqu'aux mines de Villaricos sur la Méditerranée ; les Carthaginois, héritiers des Phéniciens, après s'être longtemps contentés de commercer sur la côte et de remonter le Baetis, se créèrent au zr1e siècle, entre la première et la seconde guerre punique, un empire espagnol qui, ayant pour base la côte jalonnée par leurs anciens comptoirs et leurs fondations. nouvelles (Carthago Nova — Carthagène, Lucentum — Alicante), s’étendait fort avant dans l’intérieur, jusqu’au plateau central; ils tenaient en outre les Pityuses et les Baléares.
L'état dans lequel la conquête romaine trouva l'Espagne avait été déterminé par le jeu combiné des conditions physiques et des influences apportées par les immigrations. La péninsule n’avait pas d’unité ; elle n’avait pas non plus de larges divisions aisément saisissables, d’articulations nettes, comme la Gaule. Les peuples qui l’occupaient vivaient à des niveaux de civilisation très inégaux ; ils s’ignoraient souvent les uns les autres, et n’entretenaient pas de rapports constants.
Strabon (1) note que les habitants de l'Espagne ne parlent pas tous la même langue, et ne se servent pas du même alphabet (2); son témoignage est confirmé par l'examen des monnaies ibériques (3). Il constate le haut degré de civilisation des Turdetani (identiques aux Tartessii), l’ancienneté de leur littérature, leur philoxénie (4). Au contraire les Lusitani et les peuplades du Nord vivent à l’état sauvage; les Callaeci et les Cantabri n’ont pas de lits, ignorent les boissons fermentées, le blé, l'huile (5). Les Celtiberi, plus
(1) La source de Strabon, pour les renseignements ethnographiques sur l’Espagne, est Posidonius (vers 100 av. J.-C.). Ce que dit Strabon de la barbarie de certaines régions est donc valable à plus forte raison pour l'Espagne préromaine. \
(2) IIT, 1, 6.
(3) Ce monnayage est en grande partie d'époque romaine, mais les diversités locales dont témoignent les légendes sont une trace de l’état ancien.
(4) III, 1, 6. Cf. Diodore, XXXÏIII, 9-10 ; Polybe, XX XIV, 9, 15.