CHAPITRE II
Lorsque, dans les années qui précédèrent la seconde guerre punique, les Romains conclurent avec Asdrubal la convention qui limitait à l’Ebre la zone carthaginoïse (1), ils entendaient borner les progrès des Barcides, mais non pas s’approprier la région située au Nord de l’Ebre : il leur suffisait qu’elle restât ouverte au commerce de leurs amis de Massilia et d'Emporiae, et indépendante de Carthage. L'Espagne n’a d’abord été pour eux qu’un théâtre d’opérations offensives, un terrain sur lequel ils allaient chercher l’ennemi, pour éviter d’avoir à faire la guerre dans leur propre pays (2). Mais quand, après treize ans de combats (218-206), les Carthaginois eurent perdu toutes leurs possessions de la péninsule, et quand le traité de 201, qui leur garantissait le territoire occupé par eux en Afrique au début de la seconde guerre punique, eut entraîné implicit:ment leur renoncement à toute prétention sur l'Espagne, les Romains, qui avaient pris leur place, ne songèrent pas à évacuer cette conquête. Venus en Espagne sans projeter ni souhaiter une annexion, ils s'étaient aperçus,
(1) Polybe, Il, 13, 7.
(2) Appien, Iber., 14.
au cours des événements, que l’occupation de ce pays était avantageuse, car il abondait en ressources naturelles et en hommes. Quatre ans après, en 197, ils consacraient en droit un état de fait, en organisant deux provinces espagnoles.
Le territoire sur lequel s'était établie pendant les opérations l’autorité des Romains comprenait deux zones assez étendues, nettement distinctes, reliées par une étroite bande le long de la mer. Au Nord, appuyés sur leurs bases d’'Emporiae et de Tarraco (Tarragone), les Romaïns avaient soumis les peuples de la côte entre les Pyrénées et l’Ebre, puis, dans l’hinterland, les tribus des Iaccetani et des Ilergetes ; leur influence allait sans doute jusqu’à Osca (Huesca) et Salduba (la future Caesaraugusta, Saragosse). Au Sud, se substituant aux Carthaginois, ils s’étaient répandus dans la vallée du Baetis ; c'était là qu’ils avaient remporté leurs victoires décisives, à Baecula (région de Baïlén), à Ilipa (Alcalä del Rio) ; ils tenaient d’une part la région minière de Castulo (Cazlona, près de Linares), d'autre part Gades (Cadix) ; Scipion (le futur Africain), avant de quitter l'Espagne, avait fondé Italica (Santiponce), qui formait tête de pont au delà du Baetis et marquait le point extrême de l’expansion romaine dans cette direction. Entre ces deux noyaux d’occupation, les armées romaines n'avaient soumis que le littoral, jalonné par Saguntum (Sagonte), Dianium (Denia), Lucentum et Carthagène ; elles n'avaient pas franchi les montagnes qui s’élèvent à courte distance de la mer, hauteurs du Maestrazgo, sierras de Murcie : c’est en 182 seulement, lorsque Fulvius Flaccus prit Urbicua (emplacement impossible à préciser), qu'ils pénétrèrent dans la vallée supérieure du Turis (Guadalaviar, appelé aussi Turia). Entre Carthagène et Castulo, les Romains n’avaient réduit que les fractions méridionales des Bastetani, celles qui vivaient au Sud du mont Orospeda (massif de La Sagra, dans la sierra de Segura).
Cette disposition géographique conduisait naturellement
à la formation de deux provinces (1). En fait, tant qu’il y eut en Espagne des armées carthaginoises à combattre, les généraux romains eurent intérêt à conserver le plus souvent leurs forces groupées ; mais une fois les Carthaginois disparus, la division en deux provinces se fit d’elle-même, avant d'être sanctionnée par la loi. Après le départ de Scipion (l’Africain), et probablement sur son conseil, le Sénat envoie en Espagne non plus un chef unique, comme antérieurement (2), mais deux proconsuls à pouvoirs égaux, dont les deux armées, bien qu’elles puissent fusionner au besoin, opèrent d'ordinaire séparément (3). Aussi est-ce du départ de Scipion qu'Appien date l'envoi de deux gouverneurs
annuels en Espagne (4). Il y a une ère provinciale espagnole,
dont le point de départ est en effet en 206 (5). Mais c’est
en 197 qu'il y eut officiellement deux provinces ; lors des
(1) Voir Gôtziried, Annalen der rômischen Provinzen beider Spanien von der ersten Beselzung durch die Rômer bis zum letzten grossen Freiheitskampf, 218-154, dissertation d’Erlangen, 1907 (112 p.), p. 40.
(2) De 218 à 212, P. Cornelius Scipio a été chef unique, son frère Gnaeus n’étant que son légat ; de 210 à 206, Scipion a été chef unique, avec M. Junius Silanus sous ses ordres.
(3) T. Live, XXIX, 2, 1 ; XXX, 2, 7 ; 41, 4-5. Lorsque Cn. Cornelius Blasio et L. Stertinius, après avoir commandé simultanément pendant les deux années 199 et 198, rentrent à Rome en 196, chacun d’eux est considéré comme ayant gouverné l’une des provinces qui n’eurent d’existence officielle qu’en 197 : c’est que, dans la pratique, chacun était resté cantonné dans l’un des deux territoires (T. Live, XXXIII, 27, 1-3 ; cf. Fastes triomphaux, an de Rome 558, GAT- TL: 1; D. 48):
(4) Iber., 38. Cf. Gôtziried, p. 34.
(5) Solution déjà indiquée par Hübner (C. I.L., II, 5732, 5744), définitivement établie par le P. Fita (La éra consular de la España romana, dans Boletin de la Real Academia de la Historia, 61 (1912), p. 475-497), et préférable à celle que proposait Mommsen (campagne de Brutus en 138; Aera, dans Neues Archiv der Gesellschaft für ältere deutsche Geschichtskunde, 18 (1892), p. 271- 273 — Gesammelte Schriften, III (1910), p. 359-361). Jusqu'à présent, on n’a trouvé menton de cette ère que dans des inscriptions du pays des Cantabri et des Varduli, ce qui est assez surprenant. — Il ne faut pas confondre cette ère profane avec l’ère, en usage dans l’Église d'Espagne, qui part de 38 av. J.-C. (Heller, Ueber den Ursprung der sogenannten spanischen Aera, dans Historische Zeitschrift, 31 (1874), p. 13-32; A. Fischer, Die spanische Aera, dans Zeitschrift der Deutschen Morgenländischen Gesellschaft, 72, p. 263-267, article résumé dans Berliner philologische Wochenschrift, 38 (1918), 811). Cette confusion est commise par Kubitschek dans l’article Aera de Pauly-Wissowa (I,
comices qui furent tenus au début de l’année pour l'élection des magistrats qui devaient entrer en charge le 15 mars, le nombre des préteurs fut porté de quatre à six, en considération des nouveaux gouvernements à assurer (1), et les deux provinces d’Espagne furent comprises dans le tirage au sort. Le Sénat prescrivit aux deux préteurs ainsi désignés, C. Sempronius Tuditanus et M. Helvius, de procéder à la terminalio de leurs provinces (2).
Les deux provinces reçurent aussitôt les dénominations de prouincia Hispania Citerior et prouincia Hispania Vlterior, qui se trouvent même employées par anticipation, pour les années antérieures à 197, dans Tite-Live et dans les Fastes triomphaux (3). Ces épithètes ne se rapportent pas à un point de repère déterminé, fleuve ou montagne : elles signifient simplement « plus rapprochée de Rome » et « plus éloignée de Rome ». Il fallait traverser l'Espagne Citérieure pour arriver en Ultérieure, soit qu’on prît la route de terre, par la Ligurie (4), soit qu’on vînt par mer : car dans ce cas on s’embarquait généralement dans un port étrusque pour débarquer parfois à Emporiae, plus souvent à Tarragone (5). Les termes citerior et ulterior ont donc une valeur toute relative : Tite-Live n’hésite pas à s’en servir pour l’Espagne carthaginoiïise, en désignant par Hispania ulterior
(1) La décision de principe qui confiait le gouvernement des provinces espagnoles à deux préteurs n’excluait pas, dans la pratique, différentes modalités auxquelles on eut recours suivant les circonstances, et sur lesquelles je ne m’arrêterai pas, car elles n’ont pas eu de conséquence pour les divisions administratives : prorogation des préteurs (loi Baebia, de 181), groupement momentané des deux provinces sous un seul préteur (en 171-168, pendant la guerre de Macédoine), envoi d’un consul, placé au-dessus des préteurs ou substitué à l’un d’eux (Caton en 195 ; guerres de Viriathe et de Numance). L’histoire des divisions administratives n’est pas intéressée non plus par la loi de Sulla, qui remplace les magistrats par des promagistrats.
(2) T. Live, XXXII, 28, 11.
, (3) T. Live, XXVIII, 4, 3 ; 34, 12; XXXIII, 27, 1-8 ; Fasles triomphaux, oc. cit.
(4) C’est l’itinéraire du préteur Baebius, en 189 (T. Live, XLII, 4, 1). Cf. Strabon, III, 4, 9.
(5) T. Live, XXXIX, 21, 4.
la région voisine de l’Océan, celle qu’il appelle aussi Gaditana prouincia (1).
Aucun texte ne nous indique de façon expresse la frontière que fixèrent les préteurs de 197 ; mais nous avons des données suffisantes pour la déterminer approximativement (2). Cette frontière ne fut pas l’Ebre (3). Sans doute le souvenir ne s'était pas effacé, de l’époque où l’Ebre était la limite méridionale des prétentions romaines; on n’oubliait pas que la région située entre les Pyrénées et le fleuve était celle où les Romains avaient d’abord trouvé accueil, qui avait la première accepté leur domination, où ils avaient pu se replier et se reformer après des échecs (4) : l'Espagne au delà de l’Ebre s’oppose à l'Espagne en deçà de l’Ebre, dans Tite- Live, pendant tout le récit de la guerre contre les Carthaginois (5), et même, au moins une fois encore, après la ferminatio de 197 (6) ; par une évocation abusive du même souve-
nir, le géographe Artémidore, vers 100 av. J.-C., dans des passages où ii utilise Polybe, distingue les deux Espagnes par les termes de ëvrôs "Ténpos et ëxrôs ”Iénpos (7), à propos d’une région (celle de Salamanque et du Duero) qui n’a d’ailleurs rien à voir avec l’Ebre (8). Mais on estima probablement que la Citérieure serait d’étendue trop restreinte,
(DEMI 20 Set 8 XVII 12/13 1cr XX NITIT, 2,12:
(2) 11 n’y a pas grand’chose à retenir de Nic. Feliciani, Contributi alla geografia antica della Spagna, dans Rivista di Storia anlica, 10 (Padoue, 1905), p. 3-30 (p. 23-30 : I confini della Hispania citerior e della Hispania ulterior).
(3) L'opinion erronée qui traduit citerior par « en deçà de l’Ebre » se trouve encore dans Cavaignac, Histoire de l'Antiquité, III (Paris, Fontemoing, 1914), p. 325 : « L’Ebre.. fut la limite des deux provinces : l’une eut pour chef-lieu « Tarragone, l’autre Carthagène. »
(4) Polybe, X, 7, 3.
(5) XXIV, 41, 2 ; XX VI, 20, 2 ; 51, 10 ; XX VIII, 24, 5 (où Tite-Live commet probablement une erreur géographique : on ne voit pas comment des légions installées près du fleuve Sucro (Jücar) pourraient surveiller les populations au Nord de l’Ebre) ; 39, 14; noter l'expression ën citeriora prouinciae, XXII, 20, 10.