‹ Les divisions administratives de l'Espagne romaineChapitre 9 sur 25 · XL · texte numérisé non relu

XL

ut M. Fuluius in Hispaniam relegaretur ultra Nouam Carthaginem, litteraeque ei datae sunt a consule ad P. Manlium in Hispaniam ulteriorem deferendae. Si le sénatus-consulte ne dit pas que Fulvius est relégué en Espagne Ultérieure, c’est que la peine de la relégation ne consiste pas, dans l’espèce, à assigner au condamné un domicile déterminé : elle indique un point précis, indépendant de toute modification éventuelle des circonscriptions administratives, en deçà duquel il lui est interdit de paraître, au delà duquel il a toute liberté de déplacement. En fait, Fulvius, relégué au delà de Carthagène, ne pourra résider que dans l'Espagne Ultérieure, de l’autre côté de laquelle est l'Océan; c’est pourquoi il est adressé au gouverneur de cette province : elle tout entière, mais elle seule pourra le recevoir. Ce texte établit à la fois que Carthagène est en Citérieure, et qu’elle est la dernière ville de cette province (1).

Entre la côte et le saltus Castulonensis, les préteurs avaient pu tracer la limite avec précision (2). Au delà, elle restait nécessairement vague, comme était vague la frontière même de la domination romaine. D’année en année, cette frontière s’éloignait vers l'Ouest. Les régions nouvellement annexées entraient dans la province du préteur de Citérieure ou dans celle du préteur d’Ultérieure, suivant que, par les hasards des opérations, l’un ou l’autre avait été mis en contact le premier avec chaque tribu. La partie septentrionale (au Nord

(1) Un fragment du livre XCI de Tite-Live (fr. 18 Weissenborn), relatif aux événements de 76, confirme encore le rattachement de Carthagène à la Citérieure. En 76, Sertorius lutte à la fois contre Metellus, proconsul en Ultérieure, et contre Pompée, proconsul en Citérieure ; il occupe une position centrale qui lui permet de choisir, suivant les événements, utrum prius hostem, utram prouinciam petat, maritimamne oram, ut Pompeium ab Ilercaonia et Contestania arceal,… an ad Metellum et Lusitaniam se conuertat. Le pays des Contestani appartient donc à la Citérieure, domaine de Pompée ; or c’est dans cette région que se trouvait Carthagène (Ptol., II, 6, 14). — Carthagène est encore distinguée de l’Ultérieure dans Cic., ad Att., XVI, 4, 2.

(2) D’après Pline, III, 6 (passage où Pline suit la carte d’Agrippa), elle passait Solorio monte. Il faut entendre par là les sierras qui prolongent à l’Est jusque vers Lorce, la sierra Nevada.

du saltus Castulonensis) du pays des Oretani et le pays des Carpetani, c’est-à-dire le plateau de Nouvelle-Castille, entre le saltus Castulonensis et les iuga Carpetana (sierras de Gredos et de Guadarrama), furent, dans les premiers temps, comme indivis entre les deux provinces (1) : Flaminius, préteur de Citérieure en 193, et Fulvius Nobilior, préteur d’Ultérieure en 193, prorogé en 192, ont successivement affaire aux Oretani ; Fulvius pénètre à deux reprises jusqu’à Toletum (Tolède), dans le pays des Carpetani, et s’y heurte aux Carpetani soutenus par les Celtiberi, les Vaccaei et les Vettones (2). En 185, les deux propréteurs, Quinctius et Calpurnius, opèrent de concert dans cette même région de Tolède (3). En 179, c’est le propréteur d’Ultérieure, L. Postumius Albinus, qui bat les Vaccaei (4), tandis que c’est M. Aemilius Lepidus, envoyé comme consul en Citérieure, qui luttera contre eux-en 137 (5).

L’indétermination cessa peu à peu, à mesure que la domination romaine s’étendit et s’affermit. Les notions géographiques des Romains sur l'Espagne restèrent, jusqu'aux derniers temps de la République, assez confuses et peu exactes ; mais il fallait bien qu’on sût, dans la pratique, auquel des deux gouverneurs chaque canton devait payer le tribut. Par la force des choses, les gouverneurs d’Ultérieure étaient amenés surtout à pousser de l’avant en partant du Baetis ; ils soumettaient le pays en allant de fleuve en fleuve, du Baetis à l’Anas (Guadiana), de l’Anas au Tagus (Tage), du Tagus au Durius (Duero) (6). Les gouverneurs de Citérieure, par-

(1) T. Live, XXXIV, 17, parle d’une campagne combinée des deux préteurs contre les Turdetani, en 195. C’est probablement une erreur ; il s’agit peutêtre des Carpetani.

(2) T. Live, XXXV, 7, 6-8 ; 22, 5-8.

(3) T. Live, XXXIX, 30 et 31.

(4) T. Live, XL, 47, 1, et Periocha XLI.

(5) T. Live, Periocha LVI ; Appien, 1ber., 80-83 ; Orose, V, 5, 13.

(6) Le premier choc entre un préteur d’Ultérieure et les Lusitani remonte à 193 (T. Live, XXXV, 1, à).

tant de l’Ebre moyen, sur lequel la fondation de Graccurris (région d’Alfaro), en 178, leur avait assuré une solide base occidentale, se dirigeaient vers le Sud-Ouest en conquérant progressivement la Celtibérie, de façon à donner un hinterland romain à la frange littorale qu'ils possédaient depuis l’origine de la province (1). C’est ce que nos sources, historiens et fastes, expriment en résumant sous le nom de Lusitani les adversaires des gouverneurs d'Ultérieure, sous celui de Celtiberi les adversaires des gouverneurs de Citérieure (2). Les conquêtes des gouverneurs d’Ultérieure se sont dirigées du Baetis vers le Nord-Ouest, puis vers le Nord; celles des gouverneurs de Citérieure ont rayonné de l’Ebre moyen vers le Sud-Ouest et l'Ouest. C’est en venant d’Ultérieure que Servilius Caepio en 140-139, D. iunius Brutus en 138-137, César en 61 ont pénétré dans le pays de; Callaeci, vers l’angle Nord-Ouest de la péninsule. Ce ne sont pas les campagnes des gouverneurs d’Ultérieure, mais celles des gouverneurs de Citérieure, comme Q. Fulvius Flaccus en 182-181, Ti. Sempronius Gracchus en 180-179, qui ont assis fortement la domination romaine en Celtibérie ; ce sont les troupes de Citérieure aussi qui, vers l'Ouest, ont eu les premiers contacts avec les Cantabri (3). |

On fut ainsi amené à rattacher à la Citérieure les Celtiberi, les Carpetani, les fractions des Oretani habitant au Nord du saltus Castulonensis, les Arevaci et les Vaccaei (4) ; au contraire, les Vettones (5), les Lusitani et les Callaeci dépen-

(1) Gôtzfried, p. 92, 93, 99.

(2) Gôtzfried, p. 81. — T. Live, XX XIV, 10, 1, mentionne (en 195) une ville d’Iliturgi qui est peuplée de Celtiberi, et qur n’est pas en Ultérieure, Il ne s’agit certainement pas de la ville de ce nom dont l'emplacement, qui n’a pas été identifié avec précision, doit être cherché sur la rive gauche du Baetis, à l'Est d’Arjona (voir G. I. L., II, P. 297) : ou bien il ÿy avait une ville homonyme en Celtibérie, ou bien Tite-Live s’est trompé. On ñe peut conclure de ce texte, avec Feliciani (loc. cit.), que l’Iliturgi du Baetis était comprise dans la Citérieure.

. (8) Appien, Jber., 80.

(4) Braun, p. 99. !

(5) A quelques cantons près : voir plus loin, ch. vi, p. 115.

daient de l’Ultérieure. En d’autres termes, la frontière était marquée par les iuga Oretana (sierra de Almadén), qui prolongeaient au Nord-Ouest le saltus Castulonensis (partie orientale de la sierra Morena) (1) ; puis, se dirigeant vers le Nord, elle coupait le Tage en aval de Tolède, remontait peutêtre (2) la vallée de l’Alberche (nom antique inconnu), passait à l'Ouest d’Avila (dont le nom antique est probablement Avela (3)), s’infléchissait ensuite vers le Nord-Ouest, entre le Tormes (nom antique inconnu) et le Durius, et atteignait le Durius en amont du confluent du Tormes. Au delà du Durius, Ultérieure et Citérieure n’avaient plus de limite commune : entre les deux provinces s’étendait une région insoumise, celle des Astures et des Cantabri (4).

Tel est le tracé que nous permet d’inférer, pour l’époque républicaine, la division d’Auguste, laquelle s’est conformée, entre le saltus Castulonensis et le Durius, aux limites établies antérieurement (5). Ce tracé s'accorde avec ce que les textes nous apprennent des campagnes menées par les gouverneurs de l’une et de l’autre province, à partir de 150 environ. Pour le tronçon le plus voisin du Durius, nous nous appuyons sur le témoignage d’Artémidore, transmis par Étienne de Byzance (6) : la frontière doit passer entre ’Eluayrwr, ville d'Ultérieure, et ’As6ouéan, ville de Citérieure ; ’EAgavr est évidemment Salmantica (Salamanque), sur le Tormes: Arbocala ou Albocela (7) ne peut être localisée avec précision ; mais comme l’Itinéraire d’ Antonin (8) la place, sur une route

(1) Pline, II, 6 : Oretanis iugis Carpetanisque.

(2) Conjecture de Braun, p. 81.

(3) G. I. L., II, p. 942. ;

(4) Il va de soi qu’on a pu recruter des auxiliaires chez les Cantabri (César de Bello ciu., I, 38, 3) sans que le pays cessât d’être indépendant

(5) Voir plus loin, ch. 111, p. 39.

(6) Voir la référence plus haut, p. 15, n. 7.

(7) Sur les différentes graphies, voir Hübner, art. Arbucale, dans Pauly- Wissowa.

(8) Ed. Parthey et Pinder, p. 207.

qui va de Salmantica (1) à Septimanca (Simancas), entre « Ocelo Duri » et Septimanca, c’est nécessairement une ville située sur le Durius en aval de Septimanca. C’est ce qui nous donne le moyen de déterminer approximativement la partie du cours du Durius dans laquelle la limite interprovinciale rejoignait le fleuve (2).

Selon toute vraisemblance, cette délimitation fut définitivement arrêtée par la commission de dix sénateurs qui, après la prise de Numance, vint organiser les territoires romains d’Espagne, en y comprenant les récentes conquêtes de Scipion Émilien et de Brutus (3). Nous connaissons de façon précise, par Polybe (4), les mesures édictées en Asie par une commission analogue. En Espagne comme en Asie, la commission eut à réglementer les obligations financières des provinciaux, Sa tâche, en cela, fut d’homologuer et de coordonner les décisions de détail prises par les préteurs et les consuls au cours de la conquête. Chaque fois qu’une région nouvelle s'était soumise aux Romains, les gouverneurs avaient eu à y percevoir l'impôt ; à cet effet, ils avaient réparti le pays en circonscriptions élémentaires, aux frontières arrétées ; ils avaient organisé les tribus ibériques en ciuitates dont chacune était frappée d’un stipendium déterminé ; ils avaient mis ainsi de l’ordre, au profit de Rome, dans le chaos barbare

(1) L’I{. écrit Salmatica.

(2) L’attnibution à l’une ou à l’autre province d’Ocelodurum (Ocelo Duri de l’It. Ant.), qu’il faut placer vraisemblablement près de Zamora, reste incertaine (voir Braun, p. 117-118). Je mettrais plutôt cette localité en Citérieure, d’après Ptolémée, II, 6, 49, où ’Oxrwdoupoy est à corriger en ’Oxeawdoupov. Les Ocelenses que Pline (IV, 118) met en Lusitanie ne sont pas les habitants d’Ocelodurum, mais ceux de "Oxeloy, que Ptolémée aussi mentionne en Lusitanie, chez les Vettones (IT, 5, 7). Ocelum est un terme géographique qui se retrouve en plusieurs pays (Alpes Cottiennes, Galice, Bretagne ; voir la note de Muller sur "Oxechoy). Trois des mss. de Pline, 1v, 118, donnent Ocelenses Lancienses : au lieu de supprimer Lancienses et d'y voir une dittographie d’un des noms de la ligne précédente, il faut peut-être conserver cette épithète, qui différenciait les Ocelenses de Lusitanie de leurs homonymes. En tout cas ils ne sont pas identiques aux Ocelodurenses.

(3) App., 1ber., 99.

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