RACOMPTEE PAR MONSEIGNEUR DE V I L L I E RS
OMMEil est assez de coustume, Dieu mercy, qu'en plusieurs communauitez de religions y a de bons compaignons, au moins quant au jeu des bas instrumens; au propos nagueres avoit, en ung couvent de Paris, ungtresbon frère prescheur, qui avoit de coustume de visiter ses voisines. Ung jour, entre les autres, il choisit une tresbelle femme qui estoit sa prochaine voisine, jeune et en bon point, et s'entreaymoient, de bon couraige; et la jeune femme estoit mariée nouvellement à ung bon compaignon. Et devint maistre moyne tresbien amoureux d'elle ; et ne
cessoit de penser et subtiller voyes et moyens pour parvenir à ses attaintes, qui, à dire en gros et en brief, estoient pour faire cela que vous sçavez. Or disoit : « Je feray ainsi ! » Or conclut autrement. Tant de propos lui venoient en la teste qu'il ne sçavoit sur quoy s'arrester; trop bien disoit il que de langaige n'estoit point de abatre : « Car elle est trop bonne et trop seure; force m'est que, se je vueil parvenir à mes fins, que par cautelle et decepcion je la gaigne. )> Or escoutez de quoy le larron s'advisa, et comment frauduleusement la povre beste il attrapa, et son désir tresdeshonneste, comme il proposa, acomplit.
Il faingnit ung jour avoir mal à ung doy, celui d'emprés le poulce, qui est le premier des quatre en la main destre; et, de fait, l'enveloppa de draps linges, et le dora d'aulcuns oignemens tresfort sentans. Et en ce point se tint ung jour ou deux, tousjours se monstrant aval son église devant la dessusdicte, et Dieu sçait s'il faisoit bien la douleur. La simplette le regardoit en pitié, et voyant bien à sa contenance que ilavoit grand douleur; et, pour la grant pitié qu'elle en eut, lui demanda son cas. Et le subtil regnard
lui compta si trespiteusement qu'il sembloit mieulx hors du sens que aultrement.
Ce jour se passa; et à lendemain, environ heure de vespres, que la bonne femme estoit à l'ostel seulette, ce pacient la vient trouver ouvrant de soye, et auprès d'elle se met, faisant si tresbien le malade, que nul ne l'eust veu à ceste heure qui ne l'eust jugé en tresgrant danger. Or se viroit vers la fenestre, maintenant vers la femme; tant d'estranges manières il faisoit que vous fussiez esbahy et abusé à le veoir. Et la simplette, qui toute pitié en avoit, à paine que les larmes ne lui sailloient des yeulx, le confortoit au mieulx que elle povoit : « Helas ! frère Henry, avez vous parlé aux médecins telz et telz? — Ouy, certes, m'amie, disoit il; il n'y a médecin ne cirurgien en Paris qui n'ait veu mon cas. — Et qu'en disent ils? Souffrirez vous longuement ceste douleur? — Helas! ouy voire encores plus la mort, se Dieu ne m'ayde; car mon fait n'a que ung seul remède, et j'aymeroye autant à paine mtDurir que le desceler, car il est moins que bien honneste et tout estrange de ma profession. — Comment dea, dist la povretie, puis qu'il y a remède ? Et n'essepas
mal fait et péché à vous de vous laisser ainsi passionner? Si est, en vérité, ce me semble; vous vous mettez en danger de perdre sens et entendement, à ce que je voy vostre douleur si aspre et si terrible. — Par Dieu ! bien aspre et terrible est elle, dist frère Henry ; mais quoy ! Dieu l'a m'a envoyée , loué soit il ! Je prens bien la maladie en gré, et auray pacience, et suis tout asseuré d'attendre la mort, car c'est le vray remède de ce, voire excepté ung, dont je vous ay parlé, qui me gueriroit tantost. — Mais quoy? — Comme je vous ay dit, je n'oseroye dire quel il est; et, quant ainsi seroit qu'il me seroit force à desceler ce que c'est, je n'auroye point le vouloir de l'acomplir. — Et, par sainct Martin ! dist la bonne femme, frère Henry, il me semble que vous avez tort de tenir telz termes ; et pour Dieu 1 dictes moy qu'il fault pour vostre garison, et je vous asseure que je mettray peine et diligence à trouver ce qui y servira. Pour Dieu, ne soyez cause de vostre perdicion; laissez vous aider et secourir? Or dictes moy que c'est, et vous verrez se je ne vous ayderay; si feray, par Dieu, et me deust il couster plus que vous ne pensez. »
Damp moyne, voyant la bonne voulenté de sa voisine, après ung grant tas d'excusances et de refus, que pour estre brief je trespasse, dist à basse voix : « Puis qu'il vous plaist que je le dye, je vous obeyray. Les médecins m'ont tous dit d'ung accord qu'en mon fait n'a que ung seul remède, c'est de bouter mon doy malade dedans le lieu secret d'une femme nette et honneste, et là le tenir assez bonne pièce, et après le oindre d'ung oignement , dont ilz m'ont baillé la recepte. Vous oyez que c'est, et, pour tant que je suis de ma nature et de propre coustume honteux, j'ay mieulx aymé endurer et souffrir jusques cy les maulx que j'ay portez qu'en riens dire à personne vivant; vous seule sçavez mon cas, et malgré moy. — Helas , hélas ! dist la bonne femme, je ne vous ay dist chose que je ne face; je vous vueil aider à guérir; je suis contente et me plaist bien, pour vostre garison et vous oster de la terrible angoisse qui vous tourmente, que vous preste lieu pour bouter vostre doy malade. — Et Dieu le vous rende, damoiselle ! dist damp moyne. Je ne vous en eusse ozé requérir ne aultre; mais, puis qu'il vous plaist de me secourir, je ne seray
ja cause de ma mort. Or nous mettons doncques, s'il vousplaist, en quelque lieu secret, que nul ne nous voje. — Il me plaist bien ! » dist elle.
Si le mena en une belle garderobe et serra l'hujs, et sur le lit la mist; et maistre moyne lui lieve ses drapeaux, et, en lieu du doy de la main, bouta son perchant dur et roide dedans. Et, à l'entrer qu'il fîst, elle, qui le sentit si tresgros, dist : « Et comment vostre doy est il si gros ? Je n'ouy jamais parler du pareil ! — Et, en vérité, dist il, ce fait la maladie qui en ce point le m'a mis. — Vous me comptez merveille ! » dist elle. Et durant ses langaiges, maistre moyne acomplit ce pour quoy si bien avoit fait le malade. Et elle, qui sentit et cetera, demandoit que c'estoit; et il respondit : « C'est le clou de mon doy qui est enfondré; je suis comme guery, ce me semble. Dieu mercy et la vostre ! — Et, par ma foy, ce me plaist moult, ce dist la dame, qui lors se leva; se vous n'estes bien gary, si retournez toutesfois qu'il vous plaira : car, pour vous oster de douleur, il n'est riens que je ne face; et ne soyez plus si honteux que vous avez esté, pour vostre santé recouvrer. »
LA XaVI-^ NOUVELLE
R escoutez qu'il advint l'aultre hier à ung simple curé de villaige. Ce bon curé avoit ung chien qu'il avoit nourry et gardé, qui tous les aultres chiens du pays passoit sur le fait d'aller en l'eaue quérir le vireton; et, à l'occasion de ce, son maistre l'aymoit tant, qu'il ne seroit pas legier à compter combien il en estoit assoté. Advint toutesfois, je ne sçay par quel cas, ou s'il eut trop chault ou trop froit, toutesfoys il fut malade et mourut. Que fist ce bon curé? Luy, qui son presbitaire avoit tout contre le cymetiere, quand il vit son chien trespassé, il pensa que grant dommaige seroit que une si saige et bonne beste demourast sans sépulture. Et, pour tant, il fist une fosse assez prés de l'huys de sa
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maison, et là l'enfouyt. Je ne sçay pas s'il fist une marbre et par dessus graver ung epitaphe; si m'en tays.
Ne demoura gueres que la mort du bon chien du curé fut par le villaige anuncée et tant espandue que aux oreilles de l'evesque du lieu parvint, et de sa sépulture saincte que son maistre lui bailla. Si le manda vers lui venir par une belle citation, par ung chicaneur : « Helas! dist le curé, et qu'ay je fait, qui suis cité d'office? — Quant à moj, dist le chicaneur, je ne sçay qu'il y a, se ce n'est pourtant que vous avez enfouy vostre chien en terre saincte, où l'en met les corps des chrestiens. — Ha ! se pense le curé, c'est cela. »
Or lui vint en teste qu'il avoit mal fait, et que, s'il se laisse emprisonner, qu'il sera escorché; car monseigneur l'evesque est le plus convoiteux de ce royaulme, et si a gens autour de lui, qui sçaivent faire venir l'eaue au moulin. Dieu sçait comment. Il vint à sa journée, et de plain bout s'en alla vers monseigneur l'evesque, qui lui fist ung grant prologue pour la sépulture du bon chien. Et sembloit, à l'ouyr, que le curé eust pis fait que d'avoir regnié Dieu. Et après
tout son dire, il commanda qu'il feust mené en la prison. Quant monseigneur le curé vit qu'on le vouloit bouter en la boyte aux cailloux, il fut plus esbahy que ung canet, et requist à monseigneur l'evesque qu'il feust ouy : lequel lui accorda. Et devez sçavoir que à ceste calenge estoient grant foison de gens de bien et de grant façon, comme l'official, les promoteurs, le scribe, notaires, advocas, procureurs et plusieurs aultres, lesquelz tous ensemble grant joye menoient du cas du bon curé qui à son chien avoit donné la terre saincte.
Le curé, en sa defîense et excuse, parla en brief et dist : « En vérité, monseigneur, se vous eussiez autant congneu mon bon chien, à qui Dieu pardoint, comme j'ay fait, vous ne seriez pas tant esbahy de la sépulture que je lui ay ordonnée comme vous estes; car son pareil, comme j'espoire, ne fut jamais trouvé, ne sera. » Et lors commença à dire bausme de son chien : « Aussi pareillement, s'il fut bien saige en son vivant^ encores le fut il plus à sa mort, car il fîst ung tresbeau testament, et, pour ce qu'il sçavoit vostre nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante escuz d'or que je vous apporte. »
Si les tira de son sein et les bailla à l'evesque, lequel les receut voulentiers, et lors loua et approuva les sens du vaillant chien, ensemble son testament, et la sépulture qu'il lui bailla.