‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 24 sur 30 · LA XCVII" NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XCVII" NOUVELLE

A gueres que estoit une assemblée de bons compaignons faisans bonne chiere en la taverne et beuvans d'autant. Et quant ilz eurent beu et mangé, et fait si bonne chiere jusques à louer Dieu et aussi usque ad Hehreos la pluspart, et qu'ilz eurent compté et payé leur escot, les aucuns commencèrent à dire : « Comment nous serons festoiez de noz femmes quant nous retournerons à l'ostel? — Dieu sçait que nous ne serons pas excommuniez! — On parlera bien à nos barbes. — Nostre Dame! dist l'ung, je crains bien à m'y trouver. — Ainsi m'aist Dieu ! dist l'autre; aussi fais je moy. Je suis tout seur

d'oujr la passion! — Pleust à Dieu que ma femme fust muette, je beuveroye trop plus hardiment que ne fais. »

Ainsi disoient trestous, fors l'ung d'eulx, qui estoit bon compaignon, qui leur alla dire : « Et comment, beaulx seigneurs, vous estes tous bien maleureux, qui avez tous chascun femme qui si fort vous reprent d'aller à la taverne et est tant mal contente que vous beuvez? Par ma foy ! Dieu mercy, la mienne n'est pas telle; car, se je beuvoye dix, voire cent fois le jour, si n'esse pas assez à son gré; brief, je ne vis oncques qu'elle n'eust voulu que je eusse plus beu la moytié. Car, quant je reviens de la taverne, elle me souhaitte tousjours le demeurant du tonneau dedans le ventre, et le tonneau avecques : si n'esse pas signe que je boyve assez à son gré. » Quant ses compaignons ouyrent ceste conclusion, ilz se prindrent à rire et louèrent beaucoup son compte, et, sur ce, s'en allèrent tous, chascun à sa chascune.

Nostre bon compaignon, qui le compte avoit fait, s'en vint à l'ostel, où il trouva peu paisible sa femme toute preste à tencer, qui, de si loing qu'elle le vit venir, commença la souffrance ac-

coustumée : et, de fait, comme elle souloit, lui souhaitta le demeurant du vin du tonneau dedans le ventre : « La vostre mercy, m'amye ! dist il; encores avez meilleure coustume que les autres femmes de ceste ville : elles enragent de ce que leurs marys boyvent ne tant ne quant. Et vous, Dieu le vous rende ! vouldriez bien que je beusse tousjours ou une bonne fois qui tousjours durast. — Je ne sçay, dist elle, que je vouldroye, sinon que je prie à Dieu que tant beuvez ung jour que crever en puissiez. »

Comme ilz se devisoient ainsi doulcement que vous oyez, le pot à la porée, qui sur le feu esloit, commence à s'en fuir par dessus, pource que trop aspre feu avoit; et le bon homme, qui Yoyoit que sa femme n'y mettoit point la main, lui dist : « Et ne voyez vous, dame, ce pot qui s'en fuit? » Et elle, qui encores rapaisée n'estoit, respondit : « Si fais, sire, je le voy bien.

— Or le haussez; Dieu vous mette en mal an !

— Si feray je^ dist elle, je le hausseray, je le metz à xij deniers. — Voire, dist il, dame, esse la response? Haussez ce pot, de par Dieu! — Et bien, dist elle, je le metz à vij soulz; esse assez hault? — Hen! hen ! dist il, et, par sainct

Jehan! ce ne sera pas sans trois coups de bas- Ion. »

Et il choisit ung gros baston, et en descharge de toute sa force sur le dos de ma damoiselle, en disant : « Ce marché vous demeure. » Et elle commence à crier alarme, tant que les voisins s'y assemblèrent, qui demandèrent que c'estoit; et le bon homme racompta l'histoire comme elle alloit, dont ilz rirent trestous, fors elle à qui le marchié demoura.

LA XCVIIP NOUVELLE

^^l^^^ê. s marches et mettes de France

par l'ancienne noblesse de ses prédécesseurs comme par ses propres nobles et vertueux fais; lequel chevalier de sa femme espousée il avoit eu seulement une fille, qui estoit tresbelle et tresadressée pucelle, comme à son estât appartenoit, aagée de xv à xvj ans, ou environ. Ce bon et noble chevalier voyant sa fille estre assez aagée, habille et ydoine pour estre aliée et conjointe par le sacrement de mariaige, il eut tresgrand voulenté de la joindre et donner à ung chevalier son voisin, non toutesfoys tant noble de parentaige comme de grosses puissances et richesses temporelles, avec ce, aussi.

aagé de soixante à quatre vings ans ou environ. Ce vouloir rongea tant environ la teste du père dont j'ay parlé que jamais ne cessa jusques à ce que les aliances et promesses furent faictes entre lui et sa femme, mère de la fille, et ledit ancien chevalier, touchant le mariaige de lui avec ladicte fille, qui des assemblées, promesses et traictiez ne sçavoit rien ne n'y pensoit aucunement.

Assez prochain de l'ostel d'iceluy chevalier, père de la pucelle, avoit ung aultre jeune chevalier, vaillant et preux, riche moyennement, non pas tant de beaucoup que l'aultre ancien dont j'ay parlé, qui estoit tresardant et fort embrasé de l'amour d'icelle pucelle. Et pareillement, elle, par la vertueuse et noble renommée de lui, en estoit tresfort entachée, combien que à danger parlassent l'ung à l'autre, car le père s'en doubtoit et leur rompoit les moyens et voyes qu'il povoit. Toutesfoyes il ne les povoit forclore de l'entière et tresleale amour dont leurs deux cueurs estoient entreliez et enlacez. Et quant la fortune leur favorisoit tant que ensemble les faisoit deviser, d'aultre chose ne tenoient leurs devises comme de pourpenser le

moyen par lequel leur seul et souverain désir pourroit estre acomply par légitime mariaige.

Or s'approucha le temps que icelle pucelle deust estre donnée à ce seigneur ancien; et le marchié lui fut par son père descouvert, et assigné le jour qu'elle le devoit espouser, dont ne fut pas peu courroucée; mais elle pensa qu'elle y donneroit remède. Elle envoya vers son treschier amy le jeune chevalier et lui manda qu'il venist celéement le plus tost qu'il pourroit. Et, quant il fut venu, elle lui compta les aliances faictes d''elle et de l'autre ancien chevalier, demandant sur ce conseil affin de tout rompre, car d'aultre que de lui ne vouloit estre espousée. Le chevalier lui respondit: « M'amye treschiere, puisque vostre bonté se veult tant humilier que de moy offrir ce que je n'oseroye requérir sans tresgrant vergoigne, je vous remercie, et^ se vous voulez persévérer en ceste bonne voulenté, je sçay que nous devons faire. Nous prendrons et assignerons ung jour auquel je viendray en ceste ville, bien acompaigné de mes amis, et à certaine heure vous rendrez en quelque lieu , que vous me direz maintenant, où je vous trouveray seule. Vous monterez sur mon cheval, et

VOUS meneray en mon chasteau. Et puis, se nous pouvons apaisier monseigneur vostre peie et madame vostre mère, nous procéderons à la consommacion de noz promesses. » Laquelle dist que c'estoit bien advisé, et qu'elle sçavoit comment on s'y pouvoit convenablement conduire. Si lui dist que, tel jour et telle heure, venist en tel lieu où il la trouveroit, et puis feroit tout bien, ainsi qu'il avoit advisé.

Le jour de l'assignacion vint, et se comparut le jeune chevalier au lieu où l'en lui avoit dit, et où il trouva sa dame, qui monta sur son cheval et picqua fort, tant qu'ilz eurent esloingné la place. Ce bon chevalier, craignant qu'il ne travaillast sa treschiere et parfaicte amye, rompit son legier pas et fîst espandre tous ses gens par divers chemins, pour veoir se quelqu'un ne les suivoit point; et chevauchoit à travers champs, sans tenir voyes ne sentiers, le plus doulcement qu'il povoit; et chargea à ses gens qu'ilz se trouvassent ensemble tous à ung gros vilaige qu'il leur nomma, où il avoit intencion de repaistre. Ce vilaige estoit assez estrange et Hors la commune voye des chemins; et tant chevauchèrent qu'ilz vindrent au vilaige, où la dedicasse et

generalle feste du lieu se faisoit, à laquelle y avoit gens de toutes sortes et de grande façon. Hz entrèrent à la meilleure taverne de tout le lieu, et incontinent demandèrent à boire et à manger, car il estoit tard après disner, et la pucelle estoit fort travaillée. Hz firent faire bon feu et tresbien appointera menger pour les gens dudit chevalier qui n'estoient pas encores venuz.

Gueres n'eurent esté en leur hostellerie que voicy venir quatre gros loudiers, charretiers ou bouviers, par adventure encores plus vilains, et entrèrent enceste hostellerie baudement^ demandans rigoureusement où estoit la ribaulde que ung rufïîen nagueres avoit amenée derrière lui sur son cheval, et qu'il falloit que ilz beussent avec elle et à leur tour la gouverner. L'oste, qui estoit homme bien congnoissant ledit chevalier, saichant que ainsi n'estoit pas que les ribaulx disoient, il leur dist gracieusement que telle n'estoit elle pas qu'ilz cuidoient : « Par la mort bieu ! dirent ilz, se vous ne la nous livrez incontinent, nous abattrons les huys, et l'emmènerons par force malgré vous deux ! »

Quant le bon hoste entendit leur rigueur, et que sa doulce responce ne lui prouffitoit point,

il leur nomma le nom du chevalier, lequel estoit tresrenommé es marches, mais peu cogneu des gens, à l'occasion que tousjours avoit esté hors du pays, acquérant honneur et renommée glorieuse es guerres et voyaiges loingtains. Leur dist aussi que la femme estoit une jeune pucelle parente audit chevalier, laquelle estoit née et yssue de grant maison et de tresnoble parentaige : « Helas ! messeigneurs, vous povez, dit il, sans dangier de vous ne d'aultruy, esteindre et passer voz chaleurs desordonnées avecques plusieurs aultres, qui à l'occasion de la feste de ce villaige sont venues, et non pour aultre chose que pour vous et voz semblables; pour Dieu! laissez en paix ceste noble fille, et mettez devant vos yeulx les grans dangiers où vous vous boutez. Pensez à vos vouloirs, et le grant mal que vous voulez commettre et à petite occasion. — Cessez vostre sermon, dirent les loudiers tous alumez de feu de concupiscence charnelle, et donnez nous voye que la puissions sans violence avoir : aultrement, vous ferons honte, car en publicque icy nous l'amènerons, et chascun de nous quatre en fera son plaisir. »

Les paroles finées, le bon hoste monta en la

chambre où le chevalier et la bonne pucelle estoient, puis, hucha le chevalier à part, à qui les nouvelles compta, lequel, quant il eut tout bien et constamment entendu, sans estre gueres troublé, il descendit, garny de son espée, parler aux quatre ribaulx, leur demandant tresdoulcement quelle chose il leur plaisoit. Et, ainsi rudes et maulsades qu'ilz estoient , respondirent qu'ilz vouloient avoir la ribaulde qu'il tenoit fermée en sa chambre, et que, se doulcement ne leur bailloit, ilz lui tolliroient et raviroient à son dommaige : « Beaulx seigneurs, dist le chevalier, se vous me congnoissiez bien, vous ne me tiendriez pour tel qui maine par les champs les femmes telles que vous appelez ceste; oncques je ne fis telle folie, la mercy Dieu. Et, quant la voulenté me seroit telle, que Dieu ne vueille! jamais je ne le feroye es marches dont je suis, et tous les miens; ma noblesse et la netteté de mon couraige ne le pourroient souffrir que ainsi me gouvernasse. Ceste femme est une jeune pucelle, ma cousine prochaine, yssue de noble maison; et je voys pour esbattre et passer temps doulcement, la menant avec moy, accompaignié de mes gens; lesquelz, ja soit ce qu'ilz ne soient cy

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presens, toutesfoys viendront ilz tantost, et je les attens; et ne soyez ja si abusez en vos couraiges que je me repute si lasche que je la laisse villenner, ne souffrir lui faire inj ure tant ne quant ; mais la garderay et deffendray aussi avant et longuement que la vigueur de mon corps pourra durer, et jusques à la mort. »

Avant que le chevalier eust fine sa parolle, les villains plastriers lui entrerompirent, en nyanî tout premier qu'il fust celui qu'il avoit nommé, pource qu'il estoit seul, et ledit chevalier jamais ne chevauchoit que en grande compaignie de gens. Pour quoy lui conseilloient qu'il baillast la dicte femme, s'il estoit saige, ou autrement lui roberoient par force, quelque chose qu'il en peust ensuivir. Helas ! quant le vaillant et courageux chevalier percent que doulceur n'avoit lieu en ses responses, et que rigueur et haulteur occupoient la place, il se ferma en son couraige et résolut que les villains n'auroient point la jouissance de la pucelle, ou il y mourroit en la deffendant. Pour faire fin, l'ung de ceulx quatre s'advança de ferir de son baston à l'uys de la chambre, et les aultres l'ensuivent, qui furent reboutez vaillamment d'icelui chevalier.

Et ainsi se commença la bataille, qui dura assez longuement. Combien que les deux parties fussent despareillées, ce bon chevalier vainquit et rebouta les quatre ribaulx, et, ainsi qu'il les poursuivoit et chassoit pour en estre tout au dessus, l'ung de ceulx, qui avoit ung glaive, se vira subit et le darda en l'estomac du chevalier et le perça de part en part; et du coup incontinent cheut mort : dont ilz furent tresjoyeulx. Ce fait, Toste fut par eulx contrainct de l'enfouir au jardin de l'ostel, sans esclandre ne noise.

Quant le bon chevalier fut mort, ilz vindrent heurter à la chambre oia estoit la pucelle, à qui desplaisoit que son amoureux tant demouroit, et boutèrent l'hujs oultre. Et si tost qu'elle vit les brigans entrer, elle jugea que le chevalier estoit mort, disant : « Helas! où est ma garde? où est mon seul refuge? Que est il devenu? Dont vient qu'ainsi me blesse le cueur, et qu'il me laisse icj seulette ? » Les ribaulx, voyans qu'elle estoit moult troublée, la cuiderent faulcement décevoir par doulces parolles, en disant que le chevalier si estoit en une aultre maison, et qu'il lui mandoit qu'elle y allast avec eulx, et que plus seurement s'y pourroit garder. Mais rien

n'en voulut croire, car le cueur tousjours lui jugeoit qu'ilz l'avoient tué. Si commença à soy dementer et de crier plus amèrement que devant : « Qu'esse cy, dirent ilz, que tu nous faiz estrange manière ! Guides tu que nous ne te congnoissons? Se tu as souspeçon sur ton ruffien qu'il ne soit mort, tu n'es pas abusée; nous en avons délivré le pays. Pour quoy soyes toute asseurée que nous quatre aurons tous chascun l'ung après l'autre ta compaignie. » Et, à ces motz, l'ung d'eulx s'avance, qui la prent le plus rudement du monde, disant ^qu'il aura sa compaignie avant qu'elle lui eschappe.

Quant la povre pucelle se vit ainsi efforcée et que la doulceur de son langaige ne lui portoit point de prouffit, si leur dist : « Helas! messeigneurs, puis que vostre mauvaise voulenté est ainsi tournée, et que humble prière ne la peult adoucir, au moins ayez en vous ceste honnesteté de couraige que, puis qu'il fault que à vous je soye abandonnée, ce soit privéement, c'est assavoir à l'ung sans la présence de l'aultre. » Hz lui accordèrent, ja soit que tresenvis, et puis lui firent choisir et pour eslire celui d'eulx quatre qui devoit demourer avec elle. L'ung d'eulx,

lequel cuidoit estre le plus bening et doulx, elle esleut; mais de tous estoit il le pire.

La chambre fut fermée, et tantost après la bonne pucelle se getta auxpiedz du ribault, auquel elle fîst plusieurs piteuses remonstrances, en lui priant que il eust pitié d'elle. Mais, tousjours persévérant en malignité, dist qu'il feroit sa voulenté d'elle. Quant elle le vist si dur que à sa prière treshumble ne vouloit exaulcer, lui dist : « Or çà, puisqu'il convient qu'il soit, je suis contente, mais je vous supplie que cloez les fenestres, affin que nous soyons plus secrètement. » Il accorda bien envis; et, tandis qu'il les cloyoit, la pucelle sacha ung petit Cousteau qu'elle avoit pendu à sa saincture, et, en faisant ung trespiteux cry, se trencha la gorge et rendit l'ame.

Et quant le ribault la vit couchée à terre morte, il s'enfuyt avec ses compaignons. Et est à supposer que depuis ilz ont esté pugnis selon l'exigence du piteux cas.

Ainsi finerent leurs jours les deux beaux amoureux, tantost l'ung après l'autre, sans percevoir riens des joyeux plaisirs où ilz cuidoient ensemble vivre et durer tout leur temps.

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