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N la puissante et bien peuplée cité de Gennes, puis certain temps en çà, demouroit un gros marchant, comblé de biens et de richesses, du quel l'industrie et manière de vivre estoit de mener et conduire grosses marchandises par la mer es estranges pays, especialement en Alexandrie. Tout vacca et entendit au gouvernement des navires, et à entasser et amasser trésors et amonceler grandes richesses, que, durant tout le temps qu'il s'y adonna , qui fut depuis sa tendre jeunesse jusques à l'aage de cinquante ans, ne lui vint voulenté ne souvenance d'aultre chose faire. Et comme il fut parvenu à l'aage dessusdicte, ainsi comme une fois pensoit sur son estât, voyant qu'il avoit despendu et em-
ployé tous ses jours et ans à riens aultre chose faire que cuider accroistre ses richesses, sans jamais avoir eu ung seul moment ou minute de temps au quel sa nature lui eust donné inclinacion pour le faire penser ou induire de soy marier, afîin d'avoir generacion, qui, aux grans biens qu'il avoit, à diligence, veille et à grant labeur, amassez et acquis, lui succedast, et après lui les possedast, conceut en son couraige une aigre et trespoignant douleur; et desplaisant estoit à merveilles qu'ainsi avoit exposé et despendu ses jeunes jours.
En celle aigre doleance et regret demoura aulcuns jours : lesquelz jours pendant, advint que, en la cité dessus nommée, les jeunes et petis enfans, après qu'ilz avoient solennizé aulcune feste accoustumée entre eux pour chascun an, habillez et desguisez diversement, et assez estrangement, les ungs d'une manière et les aultres d'aultre, se vindrent rendre en grant nombre en ung lieu, où les publiques et accoustumez esbatemens de la cité se faisoient communément, pour jouer en la présence de leurs pères et mères, et aussi affin d'en reporter gloire, renommée et louenge. A ceste assem-
blée se comparut et se trouva ce bon marchant:, remply de fantasies et de soucy, et, voyant les pères et les mères prendre grant plaisir à veoir leurs enfans jouer et faire souplesses et appertises, aggrava sa douleur, qu'il paravant avoit de soy mesmes conceue; et, en ce point, sans les pouvoir plus adviser ne regarder, triste et marry, retourna en sa maison, et seulet se rendit en sa chambre, où il fut aucun espace de temps, faisant complaintes en ceste manière :
a Ha! povre maleureux vieillard , tel que je suis et toujours ay esté, de qui la fortune et destinée sont dures, ameres et mal goustables ! O chetif homme, plus que tous recréant et las par les veilles, peines, labeurs et ententes que tu as prinses et portées tant par mer que par terre ! Ta grande richesse et tes combles trésors sont bien vains, lesquelz, soubz périlleuses adventures, en peines dures et sueurs, tu as amassé et amoncelé, et pour lesquelz tout ton temps a despendu et usé, sans avoir oncques une petite espace ne souvenance de penser qui sera celuy qui, toy mort et party de ce siècle, les possédera, et à qui par loy humaine les devras laisser en mémoire de toy et de ton nom. Ha! mes-
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chant couraige, comment as tu mis en non chaloir cela à quoy tu devois donner entente singulière? Jamais ne t'a pieu mariaige, et tousjours l'as fouy, craint et reffusé ; mesmement hay et mesprisé les bons et justes conseilz de ceulx qui t*y ont voulu induire affin que tu eusses lignée qui perpetuast ton nom, ta louenge et ta renommée, O bien heureux sont les pères qui laissent à leurs successeurs bons et saiges enfans! Combien ay je aujourd'huy regardé et perceu de pères estans aux jeux de leurs enfans, qui se disoient tresheureux et jugeroient tresbien avoir emploie leurs ans se après leurs decés leur povoient laisser une petite partie des grans biens que je possède. Mais quel plaisir et soûlas puis je jamais avoir? Quel nom, quelle renommée, auray je après la mort? Où est maintenant le filz qui maintiendra et fera mémoire de moy après mon trépas? Benoist soit ce saint mariaige, par quoy la mémoire et souvenance des pères est entretenue, et dont tenus, possessions et heritaiges sont pour leurs doulx enfans à éternelle permanence et durée ! »
Quant ce bon marchant eust à soy mesmes longue espace argué, subit donna remède et
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solucion à ses argumens, disant ces motz : <r Or çà, il ne m'est désormais mestier, nonobstant le nombre de mes ans, tourmenter ne troubler de douleurs, d'angoisses, ne de pensement. Au fort, ce que j'ay par cy devant fait, prend semblance aux oyseaux, qui font leurs nidz et les préparent avant qu'ilz y ponnent leurs oeufs. J'ay, la mercy Dieu, richesses souffisantes pour moy, pour une femm.e et pour plusieurs enfans , s'il advient que j'en aye, et ne suis si ancien ne tant defourny de puissance naturelle que je m.e dois soulsier ne perdre espérance de non pouvoir jamais avoir génération. Si me convient arrester et donner toute entente , veiller et travailler, advisant où je trouveray femme propice et convenable à moy. >-
Ainsy fînant son procès^ vuida de sa chambre, et fîst venir vers lui deux de ses compaignons, mariniers comme lui, aux quelz il descouvrit son cas tout au plain, les priant tresaffectueusement qu'ilz lui voulsissent aider à trouver et quérir femme pour lui : qui estoit la chose de ce monde que plus desiroit. Les deux marchans^ entendu le bon propos de leur compaignon, le prisèrent et louèrent beaucoup, et prin-
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drent la charge de faire toute la diligence et inquisicion possible pour lui trouver femme.
Et, ce temps pendant que la diligence et enqueste se faisoit, nostre marchant, tant eschaufîé de marier que plus il ne povoit, faisoit de l'amoureux, cherchant par toute la cité entre les plus belles la plus jeune, et d'autres ne tenoit compte. Tant chercha que en trouva une telle qu'il la demandoit : car de honnestes parens née, belle à merveilles, jeune de quinze ans ou environ, gente, doulce et tresbien adressée estoit. Après qu'il eust congneu les vertus et condicions doulces d'elle, il eut telle affection et désir qu'elle fust dame de ses biens par juste mariaige, qu'il la demanda à ses parens et amis, lesquelz, après aucunes petites diffîcultez et legieres, qui gueres ne durèrent, lui donnèrent et accordèrent. En la mesme heure, lui firent fiancer et donner caucion et seureté du douaire dont il la vouloit douer. Se ce bon marchant avoit prins grant plaisir en sa marchandise pendant le temps qu'il la menoit, encores l'eut il plus grant quant il se vit asseuré d'estre marié, et mesmement avec femme telle que il en povoit avoir de beaulx enfans.
La feste et solennité de ses nopces fut honnorablement et en grant sumptuosité faicte et célébrée; la quelle feste faillje, il mist en oubly et nonchaloir sa première manière de vivre , c'est assavoir sur la mer. Il faisoit tresbonne chiere et prenoit grande plaisance avec sa belle et doulce femme.
Mais le temps ne lui dura gueres que saoul et ennuyé en fut; car, la première année, avant qu'elle feust expirée, print desplaisance de demeurer à l'ostel en ojsance, et de y tenir mesnaige en la manière qu'il convient à ceulx qui y sont liez, se hoda et ennuya, aiant tresgrant regret à son aultre mestier de marinier, qui lui sembloit plus aisié et legier à maintenir que celui qu'il avoit si voulentiers entreprins à gouverner nuyt et jour. Aultre chose ne faisoit que subtiller et penser comment il se pourroit trouver en Alexandrie, en la manière qu'il avoit acoustumée, et lui sembloit qu'il n'estoit pas seulement difficille de soy abstenir de mariner et non hanter la mer et l'abandonner de tous points, mais aussi chose la plus impossible de ce monde.
Et combien que sa voulenté feust plainement
délibérée et résolue de soy retraire et remettre à son premier mestier, toutesfoys le celoit i! à sa femme, doubtant que ne le print à desplaisance ; avoit aussi une crainte et doubte qui le destourboit et donnoit empeschement à exécuter son désir, car il congnoissoit la jeunesse du couraige de sa femme, et lui estoit bien advis que, s'il s'absentoit, elle ne se pourroit contenir; consideroit aussi la muableté et variableté de courage femenin , et mesmement que les jeunes galans, lui présent, estoient coustumiers de passer souvent devant son huys pour la veoir : dont il supposoit qu'en son absence ilz la pourroient de plus prés visiter et par adventure tenir son lieu.
Et, comme il eust esté par longue espace point et esguillonné de ces difficultez et diverses ymaginacions , sans en sonner mot, et qu'il congneust qu'il avoit ja achevé et passé la plus part de ses ans, il mist à nonchaloir et femme et mariaige et tout le demourant qui afïîert au mesnaige; et aux argumens et disputacions qui lui avoient troublé la teste donna briesve solucion, disant en ceste manière : « Il m'est trop plus convenable vivre que mourir, et, se je ne
laisse et abandonne mon mesnaige en briefz jours, il est tout certain que je ne puis longuement vivre ne durer. Lairay je donc ceste belle et doulce femme? Ouy, je la lairay : elle ait doresenavant la cure et soing d'elle mesmes, s'il lui plaist! je n'en vueil plus avoir la charge! Helas! que feray je? Quel deshonneur! quel desplaisir sera ce pour moy s'elle ne se contient et garde chasteté ! Ho ! il vault mieulx vivre que mourir pour prendre soing pour la garder. Ja Dieu ne vueille que pour le ventre d'une femme je prengne si estroicte cure ne soing, sans avoir loyer ne salaire et ne en recevoir que tourment de corps et d'ame ! Ostez moy ces rigueurs et angoisses, que plusieurs seufîrent pour demourer avec leurs femmes; il n'est chose en ce monde plus cruelle ne plus grevante les personnes. Ja Dieu ne me laisse tant vivre que, pour quelque adventure qu'en mon mariage puisse sourdre, je m'en courrouce ne monstre triste ! Je vueil avoir maintenant liberté et franchise de faire tout ce qui me vient à plaisir. »
Quant ce bon marchant eut donné fin à ces tresbonnes devises, il se trouva avec ses compaignons mariniers , et leur dist qu'il vouloit
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encores une fois visiter Alexandrie et charger marchandises, comme aultresfois et souvent avoit fait en leur compaignie. Mais il ne leur declaira pas les troubles qu'il prenoit à l'occasion de son mariaige. Hz furent tantost d'accord et lui dirent qu'il se fîst prest pour partir au premier bon vent qui sourviendroit. Les mariniers et bateaux furent chargez et préparez pour partir et mis es lieux où il falloit atendre vent propice et opportun pour naiger.
Ce bon marchant doncques, ferme et tout arresté en son propos, comme le jour précèdent celui doncques qui se devoit partir, se trouva seul après souper, avec sa femme, en sa chambre, et il lui descouvrit son intencion et manière de son prochain voyage, et, à celle fin que tresjoyeuse en feust, lui dist ces paroles : « Ma treschiere espouse, que j'ayme mieulx que ma vie, faictes, je vous requier, bonne chiere, et vous monstrez joyeuse, et ne prenez de desplaisance ne tristesse en ce que je vous declaireray. J'ay proposé de visiter, se c'est le plaisir de Dieu, une fois encores Alexandrie en la façon que j'ay de long temps acoustumée, et me semble bien que n'en devez estre marrie, attendu que vous ce-
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gnoissez que c'est ma manière de vivre, mon art et mon mestier, auxquelz moyens j'ay acquis richesses, maisons, et nom et renommée, et trouvé grant nombre d'amis et de familiarité. Les beaulx et riches ornemens, aneaulx, vestemens et toutes les aultres précieuses bagues, dont vous estes parée et ornée plus que nulle aultre de ceste cité, comme bien sçavez, je les ay achaptées du gain et avantaige que j'ay fait en mes marchandises. Ce voyage doncques ne vous doit gueres ennuyer, car le retour en sera brief. Et je vous prometz que à ceste fois, comme j'espoire, se la fortune me donne heur, que jamais plus n'y vueil retourner : je y vueil prendre congié à ceste fois. Il convient doncques que prenez maintenant couraige bon et ferme , car je vous laisse la disposicion, administracion et gouvernement de tous les biens que je possède ; mais, avant que je me parte, je vous vueil faire aucunes requestes.
« Pour la première, je vous prie que soyez joyeuse, tandis que je feray mon voyage, et vivez plaisamment; et, se j'ay quelque peu d'ymaginacion que ainsi le faciez, j'en chemineray plus liement.
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ce Pour la seconde , vous sçavez que entre nous deux rien ne doit estre tenu couvert ne celé^ car honneur, proufïît et renommée doivent estre, comme je tien qu'ilz sont, communs à tous deux, et la louenge et honneur de l'un ne peut estre sans la gloire de l'autre, non plus que le deshonneur de l'un ne peut estre sans la honte de tous deux. Or je vueil bien que vous entendez que je ne suis si despourveu de sens que je ne pense bien comment je vous laisse jeune, belle, doulce , fresche et tendre, sans soûlas d'homme, et que de plusieurs en mon absence serez désirée. Combien que je cuide fermement que avez maintenant nette pensée, couraige, hajtié, toutesfoys, quant je congnois quelz sont vostre aage et l'inclinacion de la secrète chaleur en quoy vous abondez, il ne me semble pas possible qu'il ne vous faille, par pure nécessité et contrainte, ou temps de mon absence, avoir compaignie d'homme; dont c'est bien mon plaisir que vous vous accordez où vostre nature vous forcera et contraindra. Vecy doncques le point où je vous vueil prier : c'est que gardez nostre mariaige le plus longuement que vous pourrez en son en-
tiereté. Intencion n'ay, ne voulenté aucune, de vous mettre en garde d'aultruy pour vous contenir; mais vueil que de vous mesmes ayez la cure et le soing, et en soyez gardienne. Véritablement, il n'est si estroite garde au monde qui puisse destourber la femme oultre sa voulenté à faire son plaisir. Quant doncques vostre chaleur vous esguillonnera et poindra, je vous prie, ma chiere espouse, qu'en l'exécution de vostre désir, vous vous advisez prudentement et tellement qu'il n'en puisse estre publique renommée; que s'aultrement le faites, vous, moy et tous noz amis, sommes infâmes et deshonnorez. S'en fait donques et par effet vous ne povez garder chasteté, au moins mettez peine de la garder tant qu'il touche famé commune et renommée. Mais je vous vueil apprendre et enseigner la manière que vous deverez tenir en celle manière, s'elle survient.
« Vous sçavez qu'en ceste bonne cité a tresgrant nombre et foison de beaux jeunes hommes; d'entr'eulx tous vous en choisirez ung seul, et vous en tenez contente pour faire ce où vostre nature vous inclinera. Toutesfoys, je vueil que, en faisant l'élection, vous ayez sin-
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gulier regard qu'il ne soit homme vague, deshonneste et peu vertueux; car de tel ne vous devez accointer pour le grand péril qui vous en pourroit sourdre. Car sans doubte il descouvriroit et publiqueroit à la volée vostre secret. Doncques vous eslirez celui que congnoistrez fermement estre saige et prudent, affin que, se le meschief vous advient, il mette aussi grant paine à le celer comme vous. De ceste article vous requiers je, et que me promettez en bonne et ferme leaulté que garderez ceste leçon. Si vous advise que ne me respondez sur ceste matière en la forme et façon que ont de coustume les aultres femmes, quant on leur parle de telz propos comme je vous dis maintenant; je sçay leurs responses et de quelz motz sçaivent user, qui sont telz : « Hé ! hé ! mon mary, qui vous « a meu à dire ce? Où avez vous chargé ceste « opinion cruelle, plaine de tempeste? Par « quelle manière ne quant me pourroit advea nir ung si abominable délit? Nennil, nennil, « ja Dieu ne vueille que je vous face telles a promesses, à qui je prie qu'il permette la « terre ouvrir, qui m'engloutie et dévore toute « vive, au jour et heure que, je ne di pas
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(( commettray, mais auray une seule pensée à « le commettre! » Ma chiere espouse, je vous ay ouvert ces manières de respondre, affin que vers moy en usez aucunement. En bonne foy, je croy et tien fermement que vous avez pour ceste heure tresbon et entier propos, ouquel je vous prie que demourez autant que vostre nature en pourra souffrir. Et n'entendez point que je vueille que me promettez faire et entretenir ce que je vous ay monstre, fors seulement ou cas que ne pourrez donner resistence ne batailler contre l'appétit de vostre fresle et doulce jeunesse. »
Quant ce bon marchant eut fine sa parolle, la belle doulce et débonnaire sa femme, la face toute rosée, se print à trembler, quant deust donner responce aux requestes que son mary lui avoit faictes. Ne demoura guère toutesfoys que la rougeur s'esvanouit, et print asseurance, en fermant son couraige de constance; et en ceste manière causa sa gracieuse response :
« Mon doulx et tresaymé mary, je vous asseure que oncques ne fus si espoventée ne troublée de mon entendement que j'ay esté présentement par voz parolles, quant elles m'ont
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donné la congnoissance de ce que oncques je ouy, ne aprins, ne pensay. Vous congnoissez ma simplesse, jeunesse et innocence; certainement, il n'est point possible, à mon aage, de faire ou pourpenser un tel meschief ou deffaulte, comme vous m'avez dit que estes seur et sçavez vrayement que, vous absent, je ne pourroye contenir ne garder l'entiereté de nostre mariaige. Geste parolle me tormente fort le couraige et me fait trembler toute , et ne sçay quelle chose je doy maintenant dire, respondre, ne proposer à voz raisons. Ainsi m'avez privé et tollu l'usaige de parler. Je vous diray toutesfoys ung mot qui vuidera de la profondesse de mon cueur, et en telle manière qu'il y gyst, en telle vuidera il de ma bouche : Je requier treshumblement à Dieu, et à jointes mains lui prie, qu'il face et commande ung abisme ouvrir où je soye gettée, les membres tous arrachés, et tourmentée de mort cruelle, se jamais le jour vient où je doye non seulement commettre desleauté en nostre mariaige, mais, sans plus, en avoir une briefve pensée de le commettre! Et comment ne par quelle manière ung tel délit ne pourroit advenir, je ne le sçauroye entendre.
Et, pource que m'avez forclos et reclus de telles manières de respondre, disant que les femmes sont coustumieres d'en user, pour trouver les eschappatoires et alibis forains, affin de vous faire plaisir et donner repos à vostre ymaginacion, et que voyez que à voz commandemens je suis preste d'obejr, garder et maintenir, je vous prometz, de ceste heure, de couraige ferme, arresté et estable opinion, d'attendre le jour de vostre revenue, en vraye, pure et entière chasteté de mon corps; et que Dieu ne vueille pas qu'il advienne le contraire ! Tenez vous en tout asseuré, et je le vous prometz : je tiendray la règle et doctrine que m'avez donnée, en tout ce que je feray, sans la trespasser aulcunement. S'il y a aultre chose dont vostre couraige soit chargé, je vous prie, descouvrez tout et me commandez faire et acomplir vostre bon désir, aultre rien ne désire, non pas le mien. »
Nostre marchant, ouye la response de sa femme, fut tant joyeux qu'il ne se peut contenir de plourer, disant : « Ma chiere espouse , puis que vostre doulce bonté m'a voulu faire la promesse que j'ay requise, je vous prie que l'entretenez! »
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Le lendemain matin , le bon marchant fut mandé de ses compaignons pour entrer en la mer. Si print congié de sa femme, et elle le commanda à la garde Dieu. Puis monta en la mer, et se mirent à cheminer et naiger vers Alexandrie, où ilz parvindrent en briefz jours, tant leur fut le vent convenable et propice, ouquel lieu s'arresterent longue espace de temps, tant pour délivrer leurs marchandises comme pour en chargier des nouvelles.
Pendant et durant lequel temps, la tresgente et gracieuse damoiselle, dont j'ay parlé, demeura garde de l'ostel, et pour toute compaignie n'avoit que une petite jeune fillette qui la servoit. Et, comme j'ay dit, ceste belle damoiselle n'avoit que quinze ans : pourquoy, s'aulcune faulte fist, on ne le doit pas tant imputer à malice comme à la fragilité de son jeune aage.
Comme doncques le marchant eust esté plusieurs jours absent des yeulx d'elle, peu à peu il fut mis en oubly. Si tost que les jeunes gens sceurent ce partement, ilz la vindrent visiter, laquelle, au premier, ne vouloit vuyder de sa maison, ne soy monstrer; mais, toutesfoys, par force de continuacion et frequentacion quoti-
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dienne, pour le grant plaisir qu'elle print aux doulx et mélodieux chans et armonies de tous instrumens dont on jouoit à son huys, elle s'advança de venir beyer et regarder par les crevaces des fenestres et secretz traillis d'icelles, par lesquelles tresbien povoit veoir ceulx qui l'eussent plus voulentiers veue. En escoutant les chansons et dances, prenoit à la fois si grant plaisir que amour esmouvoit son couraige, tellement que chaleur naturelle souvent l'induisoit à briser sa continence.
Tant souvent fut visitée en la manière dessusdicte, qu'en la parfin sa concupiscence et désir charnelz la vainquirent; et fut touchée du dard amoureux bien avant; et comme elle pensa souvent comment elle avoit, s'a elle ne tenoit, trèsbonne habitude et opportunité de temps et de lieu, car nul ne la gardoit, nul ne lui donnoit empeschement pour mettre à exécution son désir, conclud et dist que son mary estoit tressage quant si bien lui avoit acertené que garder ne pourroit sa continence et chasteté ; de qui toutesfois elle vouloit garder la doctrine, et , avec ce, la promesse que faicte lui avoit.
« Or me convient il, dist elle, user du conseil
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de mon mary; en quoy faisant je ne puis encourir à deshonneur, puis qu'il m'en a baillié la licence, mais que je ne jsse les termes de la promesse que j'ay faicte. Il m'est advis, et il est vray qu'il me chargea et, quant le cas adviendroit que rompre me conviendroit ma chasteté, que je esleusse homme qui feust saige, bien renommé et de grande vertu, et non aultre. En bonne foy, aussi feray je, mais que je puisse, en non trespassant le bon conseil de mon mary, il me souffist largement; et je tien qu'il n'entendoit point que l'homme deust estre ancien, ains, comme il me semble, qu'il feust jeune, ayant autant de renommée en clergie et science comme ung autre vieil : telle fut la leçon, comme il m'est advis. »
Es mesmes jours que ces argumentacions se faisoient pour la partie de nostre damoiselle et que elle queroit ung saige jeune homme pour lui refroider les entrailles, ung tressaige jeune clerc arriva, de son heur, qui venoit freschement de l'université de Boulongne la Crasse, là où il avoit esté plusieurs ans sans retourner. Tant avoit vacqué et donné son entente à l'estude, qu'en tout le pays n'y avoit clerc de plus grant
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renommée par les magistraux de la cité^ et avecques eulx assistoit continuellement. Il avoil coustume d'aller chascun jour, sur le marchié, à l'ostel de la ville, et jamais ne povoit passeï que par devant la maison de ladicte damoiselle, à laquelle pleut tresbien sa doulce manière. Et combien qu'elle ne l'eust jamais veu exercer l'office de clergie, toutesfois elle jugea tantost qu'il estoit tresgrant clerc : auxquelz moyens elle ficha toute son amour, en lui disant qu'il garderoit la leçon de son mary; mais par quelle manière elle lui pourroit monstrer son grant et ardant amour et ouvrir le secret désir de son couraige, elle ne sçavoit; dont elle estoit tresdesplaisante.
Elle s'advisa neantmoins, pource que chascun jour ne failloit point de passer devant son huys allant au marchié, elle se mettroit au perron, parée le plus gentement que pourroit, affin que, au passer, quant il getteroit son regard sur sa beaulté, il la convoitast et requist de ce dont on ne lui feroit refus. Plusieurs fois la damoiselle se monstra , combien que ce ne feust auparavant sa coustume, et, ja soit ce que tresplaisante feust et telle pour qui ung jeune cou-
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raige devoit tantost estre esprins et alumé d'amours, toutesfoiz le saige clerc jamais ne la apperceut, car il marchoit si gracieusement que, en marchant, ne gettoit sa veue ne çà ne là. Et, par ce moyen, la bonne damoiselle ne prouffita rien en la façon qu'elle avoit pourpensée et advisée. S'elle fut dolente, il n'en est ja mestier d'en faire enqueste, et plus pensoit à son clerc, et plus allumoil et esprenoit son feu.
A fin de pièce, après ung tas d'ymaginacions que, pour abregier, je passe les reciter, conclud et se détermina d'envoyer sa petite meschinette devers lui. Si la hucha et commanda qu'elle s'en allast demander ung tel, c'est assavoir de ce grant clerc, et quant elle l'auroit trouvé, où qu'il feust, lui dist que , le plus en haste qu'il pourroit, venist à l'ostel d'une telle damoiselle, femme et espouse d'ung tel; et que, s'il demandoit quelle chose il plaisoit à la damoiselle, elle lui respondit que rien n'en sçavoit, mais tant seulement lui avoit dit qu'il estoit grande nécessité qu'il venist. La fillette mist en sa mémoire les motz de sa charge, et se partit pour quérir celuy qu'elle trouva; ne demoura gueres, car l'en lui enseigna la maison où il mengeoit au
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disner, en une grande compaignie de ses amis et aultres gens de grant façon.
Ceste fillette entra ens, et, en saluant toute la compaignie, se vint adresser au clerc, le quel elle demandoit; et, oyans tous ceulxde la table, lui fit son message bien sagement , ainsi que sa charge le portoit. Le bon seigneur, qui congnoissoit de sa jeunesse le marchant dont la fillette lui parloit, et sa maison aussi bien comme la sienne, mais ignorant qu'il feust marié, ne qui feust sa femme^ pensa tantost que, pour l'absence dudit marchant, sadicte femme le demandoit pour estre conseillée en aucune grosse cause, comme elle vouloit; car ledit clerc sçavoit bien que le mary estoit dehors, et n'entendoit point la cautelle ainsy comme elle; toutesfois il dist à la fillette : « M'amye, allez dire à vostre maistresse, que, incontinent que nostre disner sera passé, je iray vers elle. »
La messagiere fist la responce telle qu'il falloit et que on lui avoit enchargé; et Dieu sçait comme elle fut receue de sa maistresse, quant elle entendit les nouvelles que le clerc, son amy par amours, devoit venir. Elle estoit la plus joyeuse qu'oncques fut femme, et, pour la grant
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joye que elle avoit de tenir son clerc en sa maison, trembloit et ne sçavoit tenir manière. Elle fist balaiz courre partout, espandre la belle verdure en sa chambre, couvrir le lit et la couchette, desployer riches couvertures, tapis et courtines, et se para et atourna des meilleurs atours et plus précieux qu'elle eust. En ce point, l'attendit aucun petit de temps, qui lui sembla long à merveilles, pour le grant désir qu'elle avoit. Tant fut désiré et attendu qu'il vint; et, ainsi que elle l'appercevoit venir de loing, elle montoit et descendoit de sa chambre, alloit et venoit, maintenant cy, maintenant là; tant estoit esmeue qu'il sembloit qu'elle feust ravye de son sens. En la fin, monta en sa chambre, et illec prépara et ordonna les bagues et joyaulx qu'elle avoit attains et mis dehors pour festoier et recevoir son amoureux. Si fist demourer en bas la fillette chamberiere, pour l'introduire et le mener où estoit sa maistresse.
Quant il fut arrivé, la fillette le receut tresgracieusement et le mist ens et ferma l'huys, laissant tous ses serviteurs dehors, auxquelz il fut dist qu'ilz attendissent illec leur maistre. La damoiselle, oyant son amoureux estre arrivé,
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ne se peut tenir de venir en bas à l'encontre de lui, qu'elle salua doucement. Quant elle le vit, le print par la main et le mena en la chambre qui lui estoit appareillée, et où il fut bien esbahi , quant il s'y trouva , tant pour la diversité des paremens, belles et précieuses ordonnances qui y estoient, comme aussi pour la tresgrant beauté de celle qui le menoit.
Si tost qu'il fut en la chambre entré, elle se seist sur une escabelle, auprès de la couchette; puis le fist seoir sur une aultre joignant d'elle, où ilz furent aucune espace tous deux sans mot dire, car chascun attendoit tousjours la parolle de son compaignon , l'un en une manière , l'autre en l'autre; car le clerc, cuidant que la damoiselle lui deust ouvrir aucune grosse et difficile matière, la vouloit laisser commencer; et elle d'aultre costé, pensant qu'il feust si saige et si prudent que, sans riens lui dire ne remonstrer plus avant, il deust entendre pourquoy elle l'avoit mandé. Quant elle vit que semblant ne manière ne faisoit pour parler, elle commença et dist :
a Mon treschier parfait amy et tressage homme, je vous vueil dire présentement la rai-
son pour quoy et la cause qui m'a mené à vous mander. Je cuide que vous avez bonne congûoissance et familiarité avec mon mari. En Testât que vous me voyez icy m'a il laissée et abandonnée pour aller sur la mer et mener ses marchandises en Alexandrie , comme il a de long temps acoustumé. Avant son partement, me dist que, quant il seroit absent, il se tenoit tout seur que ma nature et fragilité me contraindroient à rompre et briser ma continence, et que par nécessité me conviendroit converser avec homme afïin d'estaindre la chaleur qui en moy devoit venir après son partement. En bonne foy, je le repute ung tressaige homme, car de ce qu'il me sembloit adoncques impossible advenir je voy l'expérience véritable : car mon jeune aage, ma beaulté et mes tendres ans ne peuvent souffrir ne endurer que le temps despende et consume ainsi mes jours en vain; ma nature aussi ne se pourroit contenter. Et , affin que vous m'entendez bien à plain , mon sage et bien advisé mary, qui avoit regart à mon cas, quant il se partit, en plus grande diligence que moy mesmes, voyant comme les jeunes et tendres fleurettes se seichent et amatissent quant
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aucun accident leur advient, et contre l'ordonnance et inclinacion de leur nature, par telle manière consideroit il ce qu'il m'estoit à advenir ; et, voyant clerement que, se ma complexion et condicion n'estoient gouvernées selon l'exigence de leurs naturelz principes, gueres ne lui pourroye durer, si me fist jurer et promettre que, quant il adviendroit ainsi que ma nature me forceroit à rompre et briser mon entiereté , je esleusse ung homme saige et de haulte auctorité, qui couvert et subtil feust à garder nostre secret. Si est il que, en toute la cité, je n'ay sceu penser pour homme qui soit plus ydoine que vous, car vous estes jeune et tressaige homme. Or m'est il advis que ne me refuserez pas ne rebouterez. Vous voyez quelle je suis, et si povez l'absence de mon bon mary suppléer et son lieu tenir, voire maintenant se c'est vostre bon plaisir, car nul homme n'en sçaura parler ; le lieu, le temps, toute opportunité, nous favorisent. » Le bon seigneur, prévenu et anticipé , fut tout esbahy en son couraige de ce que la bonne dame dist, combien que semblant n'en fist. Il print la main destre à la damoiselle , et, de joyeux viaire et plaisante chiere, lui commença
à dire ces parolles : « Je doy bien rendre et donner grâces infinies à ma dame Fortune, qui au jourd'huy me donne tant d'heur et me fait percevoir le fruit du plus grant désir que je povoye au monde avoir; jamais ne me reputeray ne clameray infortuné^ quant en elle treuve si large bonté. Je puis seurement dire que je suis au jourd'huy le plus heureux de tous les aultres, car, quant je conçoy en moy, ma trèsbelle et doulce amye, comment ensemble passerons joyeusement noz jeunes jours, sans ce que personne s'en puisse appercevoir ne donner garde, je senglantis de joye. Où est maintenant homme qui est plus aymé de Fortune que moy? Se ne feust une seule chose, qui me donne ung petit et legier empeschement à mectre à execucion ce dont la dilacion aigrement me poise et desplaist, je seroye le plus et mieulx fortuné de tout le monde; et me desplaist souverainnement que je ne le puis amender. »
Quant la bonne damoiselle, qui à nul mal n'y pensoit, ouyt qu'il y avoit aucun empeschement qui ne lui laissoit desployer ses armes, elle, tresdolente et bien marrie, lui pria qu'il le declairast, pour y remédier s'elle povoit.
« L'empeschement, dist il, n'est point si grant qu'en petit temps n'en soye délivré, et, puis qu'il plaist à vostre doulceur le sçavoir, je le vous diray. Ou temps que j'estoye à l'estude, à l'université de Boulongne la Grasse, le peuple de la cité fut séduit et meu, tellement que, par muthemathe, s'esleva encontre le seigneur ; si fus accusé avec les aultres mes compaignons d'avoir esté cause et moyen de la séduction et de muthematherie : pourquoy je fus mis en prison estroicte, ou quel lieu, quant je m'y trouvay, craignant perdre la vie, pour ce que je me sentoye innocent du cas, je me donnay et vouay à Dieu, lui promettant que, s'il me delivroit des prisons et rendoit icy entre mes parens et amys, je jeusneroye pour l'amour de lui ung an entier, chascun jour, au pain et à l'eaue, et, durant ceste abstinence, ne feroye péché de mon corps. Or ay je, par son aide, fait la plus part de l'année, et ne m'en reste gueres. Je vous prie et requier toutesfoys, puis que vostre plaisir a esté moy eslire pour vostre, que vous ne me changiez pour nul aultre qui vive, et ne vous vueille ennuyer le petit delay que je vous donneray, pour paracomplir mon abstinence, qui
sera brief faicte, et qui pieça eust esté parfaicte se je me eusse osé confier en aultrui , qui m'en eust peu ayder et donner secours, car je suis quitte de chascune jeusne que ung aultre feroit pour moy comme je la faisoje. Et pour ce que j'apperçoy vostre grande amour et confiance que vous avez fischée en moy, je mettray, s'il vous plaist, la fiance en vous, que jamais n'ay osé mettre sur frères, ne amis, ne parens, que j'aye, doubtant que faulte ne me fissent touchant la jeusne. Et vous prieray que m'aidiez à jeusner une partie des jours qui restent à l'acomplissement de mon an, affîn que plus brief je vous puisse secourir en la gracieuse requeste que m'avez faicte. Ma doulce et entière amye, je n'ay mais que soixante jours, lesquelz, se c'est vostre plaisir et voulenté, je partiray en deux parties, de quoy vous en aurez Tune, et moy l'autre , par telle condicion que sans fraude me promettrez m'en acquitter justement, et, quant ilz seront acomplis, nous passerons plaisamment noz jours. Doncques, se vous avez la voulenté de moy aider en la manière que j'ay dessus dicte, dictes le moy maintenant? »
Il est à supposer que la grande et longue es-
pace de temps ne lui pleut gueres, mais,pource qu'elle estoit si doulcement requise de son amy, et aussi qu'elle desiroit moult la jeusne estre parfaicte et accomplie, affin qu'elle peust accomplir ses vouloirs et désirs avec son amoureux, pensant aussi que trente jours n'arresteroient gueres, elle promist de les faire et accomplir sans fraude ne sans déception ou mal engin.
Le bon et notable seigneur, voyant qu'il avoit gaigné sa cause, et que ses besoingnes se portoient bien, print congié à la bonne damoiselle , qui n'y pensoit nul mal , lui disant que, puisque sa voye et son chemin estoit, en venant de sa maison au marchié, de passer devant son huys, que sans faulte il la viendroit bien souvent visiter; et à tant se départit. Et la belle dame commença le lendemain à faire son abstinence, en prenant ordonnance que durant le temps de sa jeusne elle ne mengeroit son pain et son eaue jusques après soleil reconscé.
Quant elle eut jeusne trois jours, le sage clerc, ainsi qu'il s'en alloit au marchié, à l'heure qu'il avoit acoustumé, vint veoir sa dame, à qui il se devisa longuement; puis, au dire adieu, il
lui demanda si la jeusne estoit encommencée. Et elle respondit que ouy. « Entretenez vous ainsi, dist il, et gardez vostre promesse, ainsi que vous l'avez faicte ? — Tout entièrement, dist elle, ne vous en doubtez. » Il print congé et se partit, et elle persévérant de jour en jour en sa jeusne, et gardoit l'observance en la façon que elle avoit promis, tant estoit de bonne nature.
Elle n'avoit pas jeusne huit jours que sa chaleur naturelle commença fort à refroider: et tellement que force lui fut de changer habillemens, car les mieulx fourrez et empennez, qui ne servoient qu'en l'hiver, vindrent servir au Ueu des sengles et tendres qu'elle portoit avant l'abstinence entreprinse.
Au quinziesme jour fut arrière visitée de son amoureux le clerc, qui la trouva si foible que à grant peine povoit elle aller par la maison; et la bonne simplette ne se sçavoit donner garde de la tromperie, tant s'estoit abandonnée à amours, et parfaictemept mis son entente à persévérer à celle jeusne, et pour les joyeux et plaisans deliz qu'elle attendoit seurement à avoir avecques son grant clerc; lequel, quant, à l'entrer en la maison, la veoit ainsi foible, lui dist :
« Quelle viaire esse là et comment marchez vous? Maintenant j'aperçoy que faictes l'abstinence à regret ! Et comment, ma tresdoulce amie? Ayez ferme et constant couraige , nous avons au jourd'huy achevé la moytié de nostre jeusne; se vostre nature est foible, vainquez la par roideur et constance de cueur, et ne rompez vostre lealle promesse. » Il Tamonnesta si doulcement qu'il lui fist prendre couraige, par telle façon qu'il lui sembloit bien que les aultres quinze jours qui restoient ne lui dureroyent gueres.
Le vingtiesme vint, auquel la simplette avoit perdu toute couleur et sembloit à demi morte , et ne lui estoit plus le désir si grant comme il avoit esté. Il lui convint prendre le lit et y continuellement demourer, où elle se donna aucunement garde que son clerc lui faisoit faire abstinence pour chastier son désir charnel; si jugea que la façon et manière de faire estoient sagement advisées, et ne povoient venir que d'homme bien saige. Toutesfoys, ce ne la desmeut point ne descouvrit qu'elle ne fust délibérée et arrestée de entretenir sa promesse.
Au penultime jour, elle envoya quérir son
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clerc, qui, quant il la vit couchée au lit, demanda se, pour ung seul jour qui restoit, avoit perdu couraige? Et elle, entrerompant sa parole, lui respondit : a Ha! mon bon amy, vous m'avez parfaictement et de lealle amour aymée, non pas deshonnestement comme j'avoye présumé vous aymer. Pourquoy je vous tien et tiendray, tant que Dieu me donnera vie et à vous aussi pareillement , mon trescher et tressingulier amy, qui avez gardé, et moy après, mon entière chasteté et ma chaste entiereté, l'honneur et la bonne renommée de moy, mon mary, mes parens et amys, Benoist soit mon chier espoux, de qui j'ai gardé et entretenu la leçon qui donne grant apaisement à mon cueur! Or çà, mon amy, je vous rends telles grâces et remercye, comme je puis, du grant honneur et biens que m'avez faiz, pour lesquelz je ne vous sçauroye ne pourroye jamais rendre ne donner suffisantes grâces; non feroient tous mes amis. »
Le bon et saige seigneur, voyant son entreprinse estre bien achevée, print congié de la bonne damoiselle, et doulcement l'amonnesta qu'il lui souvint de chastier désormais sa nature par abstinence toutes les fois qu'elle s'en senti-
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roye esguillonnée. Par lequel moyen elle demeura entière jusques au retour de son mary, qui ne sceust rien de l'adventure, car elle lui cela; si fist le clerc pareillement.