‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 5 sur 30 · RACOMPTEE PAR PHELIPPE DE LAON · texte numérisé non relu

RACOMPTEE PAR PHELIPPE DE LAON

'en m'a plusieurs fois dit et racompté, par gens dignes de foy, ung bien gracieux cas dont je fourniray une petite nouvelle, sans y descroistre ne adjouster autre chose que ce qui sert au propos. Entre les autres chevaliers de Bourgoigne, ung en y avoit nagueres, lequel, contre la coustume et usaige du pays, tenoit à pain et à pot une damoiselle belle et gente, en son chasteau, que point ne vueil nommer. Son chappellain, qui estoit jeune et frés , voyant ceste belle fille, n'estoit pas si constant que souvent ne feust par elle tenté, et en devint amoureux. Et, quant il vit mieulx son point, compta

sa râtelée à la damoiselle, qui estoit plus fine que moustarde; car, la mercy Dieu, elle avoit raudy et couru le pays tant que du monde ne sçavoit que trop. Elle pensa bien en soy mesmes que, s'elle accordoit au prestre sa requeste, que son maistre, qui véoit cler, quelque moyen que elle sçauroit trouver, il s'en donneroit bien garde, et ainsi perdroit le plus pour le moins. Si délibéra de descouvrir l'embusche à son maistre, lequel, quant il le sceut, n'en fist que rire, car assez s'en doubtoit, attendu le regard, devis et esbatement qu'il avoit veu entre eulx deux; ordonna neantmoins à sa gouge qu'elle entretenist le prestre, voire sans faire la courtoisie, et si fist elle si bien que nostre sire en avoit tout au long du bras.

Et nostre bon chevalier souvent lui disoit : « Par Dieu ! nostre sire , vous estes trop privé de ma chamberiere ! Je ne sçay qu'il y a entre vous deux ; mais, si je sçavoye que vous y pourchassissiez riens à mon desavantaige, par nostre Dame! je vous puniroye bien. — En vérité, monseigneur, respondit maistre Domine, je n'y calenge ne demande riens; je me devise à elle, et passe temps, comme font les aultres de céans;

mais oncques, jour de ma vie, ne la requis d'amours ne d'aultre chose. — Pour tant le vous dy je, ce dist le seigneur; se autrement en estoit, je n'en seroye pas content. »

Se nostre Domine en avoit bien poursuy au paravant ses parolles, plus aigre et à toute force continua la poursuite; car, où qu'il rencontrast la gouge, de tant prés la tenoit que contrainte estoit, voulsist ou non, donner l'oreille à sa doulce requeste; et elle, duyte et faicte à l'esperon et à la lance, endormoit nostre prestre, et en son amour tant fort le boutoit qu'il eust pour elle ung Ogier combatu. Si tost que de lui s'estoit saulvée, tout le plaidoyé d'entre eûlx deux estoit au maistre par elle racompté.

Pour plus grant plaisir en avoir et pour faire la farce au vif et bien tromper son chapelain, il commanda à sa gouge qu'elle lui assignast journée d'estre en la ruelle du lit, là où ilz couchoient , et lui dist : Si tost que monseigneur sera endormy^ je feray ce que vous vouldrez; rendez vous donc en la ruelle du lit tout doulcement. « Et fault, dist il, que tu lui laisses faire, et moy aussi : je suis seur que, quant il cuidera que je dorme, qu'il ne demourra gueres que il

ne t'enferre, et j'auray apresté à l'environ de ton devant le las joly où il sera atrappé. » La gouge en fut joyeuse et bien contente, et fist son rapport à nostre Domine, qui jour de sa vie ne fut plus joyeux, et sans penser ne ymaginer péril ne dangier où il se boutoit, comme en la chambre de son maistre, ou lit et à la gouge de son maistre; toute raison estoit de lui à ce arrière mise; seulement lui chailloit d'acomplir sa folle voulenté, combien que naturelle et de plusieurs acoustumée.

Pour faire fin à long procès, maistre prestre vint, à l'heure assignée, bien doulcement en la ruelle. Dieu le sçait; et sa maistresse lui dist tout bas : « Ne sonnez mot; quant monseigneur dormira bien fort, je vous toucheray de la main et viendrez emprés moy. — En la bonne heure ! » se dist il. Le bon chevalier, qui à ceste heure ne dormoit mie, se tenoit à grant peine de rire. Toutesfoys, pour parfaire la farce, il s'en garda, et, comme il avoit proposé et dict, il tendit son filet, ou son las, lequel qu'on veult, tout à l'endroit de la partie où maistre prestre avoit plus grant désir de heurter. Or, est tout prest, et nostre Domine appelle, et au plus

doulcement qu'il peut entra dedans le lit, et sans plus barguiner, il monte sur le tas, pour veoir de plus loing. Si tost qu'il fut logié, le bon chevalier tire son las bien fort, et dist bien hault : « Ha! ribault prestre, estes vous tel? ;> Et bon prestre à soy retirer. Mais il ne alla gueres loing, car l'instrument qu'il vouloit accorder au bedon de la gouge estoit si bien enveloppé du las qu'il n'avoit garde de deslongner : dont si tresesbahy se trouva qu'il ne sçavoit sa contenance ne que lui estoit à advenir. De plus fort tiroit son maistre le las, qui grant douleur si lui eust esté, se paour et esbahissement ne lui eussent toUu tout sentement.

A petit de pièce, il revint à lui, et sentît trèsbien ces douleurs, et bien piteusement cria mercy à son maistre, qui tant grant faim avoit de rire qu'à peine sçavoit il parler. Si lui dist il neantmoins, après qu'il l'eust avant en la chambre parbondy : «Allez vous en, nostre sire, et ne vous advienne plus! Geste fois vous sera pardonnée; mais la seconde seroit irrémissible. — Helas, monseigneur, si respond il, jamais ne m'aviendra ! Elle est cause de ce que je ay fait. » A ce coup, il s'en alla, et monseigneur se re-

coucha, qui acheva ce que l'autre avoit commencé.

Mais sçaichez que oncques puis ne s'y trouva le bon prestre au sceu du maistre. Il peut bien estre que en recompense de ses maulx la gouge en eut depuis pitié, et, pour sa conscience acquiter, lui presta son bedon, et tellement s'accordèrent que le maistre en valut pis, tant en biens comme en honneurs. Du surplus je me tais, et à tant je fais fin.

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