‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 2)Chapitre 6 sur 30 · LA LXXVII'^ NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA LXXVII'^ NOUVELLE

RACOMPTEE PAR ALARDIN

NG gentil homme des marches de Flandres ayant sa mère bien ancienne et tresfort débilitée de maladie, plus languissant et vivant à malaise que nulle autre femme de son aage, espérant d'elle mieulx valoir et amender, et combien que es marches de Flandres il fîst sa résidence, si la visitoit il souvent; et à chascune fois que vers elle venoit, tousjours estoit de mal oppressée, tant que l'en cuidast que l'ame en deust partir. Et, une fois entre les aultres, comme il l'estoit venu veoir, elle, au partir, lui dist : « Adieu, mon filz, je suis seure que jamais ne me verrez, car je m'en voys mourir. —

A dea, ma damoiselle ma mère, vous m'avez tant de fois ceste leçon recordée que j'en suis saoul; et a trois ans passez que tousjours ainsi m'avez dit, mais vous n'en avez rien fait; prenez bon jour, je vous en prie; si ne faillez point. » La bonne damoiselle, oyant de son filz la response, quoyque malade et vieille feust, en soubriant lui dist adieu.

Or se passèrent puis ung an, puis deux ans, tousjours en languissant. Ceste femme fut arrière de sondit fîlz visitée, et, ung soir, comme en son lit, en l'ostel d'elle, estoit couchée, tant oppressée de mal qu'on cuidast bien qu'elle allast à Mortaigne, si fut ce bon filz appelle de ceulx qui sa mère gardoient, et lui dirent que bien en haste à sa mère venist, car seurement elle s'en alloit : « Dictes vous donc, dist il, qu'elle s'en va? Par ma foy, je ne l'ose croire ; tousjours dit elle ainsi, mais riens n'en fait. — Nennil, nennil, dirent ses gardes, c'est à bon escient; venez vous en, car on voit bien qu'elle s'en va. — Je vous diray, dist il, allez vous en devant, et je vous suyvray; et dictes bien à ma mère, puis qu'elle s'en veult aller, que par Douay point ne s'en aille, que le chemin est

trop mauvais; à peu que devant hier moy et mes chevaux n'y demourasmes. » Il se leva neantmoins, et, housse de sa robe longue, se mist en train pour aller veoir se sa mère feroit la dernière et fînable grimace.

Lui, là venu, la trouva fort malade et que passé avoit une subite faulte qui la cuidoit bien emporter; mais. Dieu mercy, elle avoit un peu mieulx : « N'esse pas ce que je vous dy? commence à dire ce bon fîlz : l'en dit tousjours céans, et si fait elle mesmes, qu'elle se meurt, et rien n'en fait. Prenne bon terme, de par Dieu, comme tant de fois lui ay dit, et si ne faille point; je m'en retourne dont je vien, et si vous advise que plus ne m'apellez; s'elle devoit s'en aller toute seule, si ne lui feray je pas à ceste heure compaignie. »

Or convient il que je vous compte la fin de mon entreprinse. Ceste damoiselle, ainsi malade que dist est, revint de ceste extrême maladie, et, comme auparavant, depuis vesquit en languissant l'espace de trois ans, pendant lesquelz ce bon fîlz la vint veoir d'adventure une fois, et au point qu'elle rendit l'esperit. Mais le bon fut quant on le vins quérir pour estre au

trespas d'elle : il vestoit une robe neufve, et n'y voulut aller. Messaiges sur autres venoient vers lui, car sa bonne mère, qui tiroit à sa fin, le vouloit veoir et recommander aussi son ame. Mais tousjours aux messaiges respondoit : « Je sçay bien qu'elle n'a point de haste, qu'elle attendra bien que ma robe soit mise à point. » En la parfin, tant lui fut remonstré qu'il s'en alla devers sa mère , sa robe vestue sans les manches, lequel, quant en ce point fut d'elle regardé, lui demanda où estoient les manches de sa robe, et il dist : « Elles sont là dedans qui n'attendent à estre parfaictes sinon que vous descombrez la place. — Elles seront donc tantost achevées, ce dist la damoiselle; je m'en voys à Dieu, auquel humblement mon ame recommande, et à toy aussi, mon filz. »

Lors rendit l'ame à Dieu, sans plus mot dire, la croix entre ses bras : laquelle chose voyant, son bon filz commença tant fort à plourer que jamais ne fut veu la pareille, et ne le povoit nul reconforter, et tant en fist que au bout de quinze jours il mourut de deul.

LA .LXXVIIP NOUVELLE

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