‹ Les dix dizaines des Cent nouvelles nouvelles (volume 3)Chapitre 26 sur 28 · LA XXXVI* NOUVELLE · texte numérisé non relu

LA XXXVI* NOUVELLE

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

f^Ff^^S^ ng tresgracieux gentil homme, de- - ;' sirant employer son service et son "temps en la tresnoble court d'a-

kksÈ^p^é^ mours, soy sentant de dame impourveu, pour bien choisir et son temps employer, donna cueur, corps et biens à une belle damoiselle, et bonne, que mieulx vault ; laquelle, faite et duite de façonner gens, l'entretint bel et bien longuement. Et trop bien lui sembloit qu'il estoit bien avant en sa grâce ; et, à dire la vérité, si estoit il comme les autres, dont elle avoit plusieurs.

Advint ung jour que ce bon gentil homme trouva sa dame d'adventure à la fenestre d'une

chambre, ou millieu d'ung chevalier et d'ung. escuier, ausquelz elle se devisoit par devises communes. Aucunes fois parloit à l'ung à part, sans ce que l'autre en ouyst riens ; d'autre costé, faisoit à l'autre la pareille, pour chascun contenter, mais que fut bien à son aise. Le povre amoureux enrageoit tout vif, qui n'osoit approuchier de la compaignie. Et si n'estoit en luy d'eslongnier, tant fort desiroit la présence de celle qu'il aymoit mieulx que le surplus des autres. Trop bien luy jugeoit le cueur que ceste assemblée ne se departiroit point sans conclure ou procurer aucune chose à son préjudice; dont il n'avoit pas tort de ce penser et dire. Et, s'il n'eust eu les yeux bandez et couverts, il povoit voir appertement ce dont ung autre, à qui riens ne touchoit, s'apperceust à l'œil. Et, de fait, luy monstra ; et vecy comment.

Quant il congneut et apperceut à la lectre que sa dame n'avoit loisir ne voulenté de l'entretenir, il se bouta sur une couche et se coucha ; mais il n'avoit garde de dormir, tant estaient ses yeulx empeschez de veoir son contraire. Et, comme il estoit en ce point, survint ung gentil chevalier qui salua la compaignie,

lequel, voiant que sa damoiselle avoit sa charge, se tira devers l'escuier, qui sur la couche n'estoit pas pour dormir. Et, entre autres devises, luy dist l'escuier : « Par ma foy, Monseigneur, regardez à la fenestre ? Vêla gens bien aises. Et ne voyez vous pas comment plaisamment ilz se demainent? — Sainct Jehan ! tu diz vray, dit le chevalier. Encores font ilz bien aultre chose que ne devises. — Et quoy? dist l'autre. — Quoy ? dit il ; et ne vois tu pas comment elle tient chascun d'eulx par la resne ? — Par la resne ! dit il. — Voyre vrayement, povre beste, par la resne. Où sont tes yeulx ? Mais il y a bien choix des deux, voire quant à la façon, car celle qu'elle tient de gauche n'est pas si longue ne si grande que celle qui ample sa dextre main. — Ha ! dit l'escuier, par la mort bieu, vous dictes vray : sainct Anthoine arde la loupve ! » Et pensez qu'il n'estoit pas bien aise. « Ne te chaille ! dit le chevalier; porte ton mal le plus bel que tu peuz, ce n'est pas icy que tu dois dire ton couraige : force est que tu fasses de nécessité vertuz. »

Aussi fit il, et vecy bon chevalier qui s'approuchoit de la fenestre où la galée estoit : si

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aperceut d'adventure que le chevalier à la resne gauche se lieve en piez, et regardent que faisoient et disoient la damoiselle gracieuse et l'escuier son compaignon. Si vint à lui, en lui donnant ung petit coup sur le chapeau : « Entendez à vostre besoigne , de par le Dyable ! Ne vous soulciez des autres. » L'autre se retira et commença de rire; et la damoiselle, qui n'estoit point à effrayer de legier, ne se mua oneques ; trop bien tout doulcement laissa sa prinse, sans rougir ne changier de couleur. Regret eut elle en soymesmes d'abandonner de la main ce que autre part lui eust bien servi.

Et fait assez à croire que par avant et depuis n'avoit celui des deux qui ne lui fist tresvoulentiers service; aussi eust bien fait, qui eust voulu, le dolent amoureux malade, qui fut contraint d'estre notaire du plus grant desplaisir qu'au monde advenir lui pourroit , et dont la seule pensée en son povre cueur rongé estoit assez et trop puissante de le mettre en desespoir, se raison ne l'eust à ce besoing secouru : qui lui fist tout abandonner sa queste en amours, car de ceste cy il n'en pourroit ung seul bon mot à son avantaige compter.

LA XXXVIIe NOUVELLE

PAR MONSEIGNEUR DE LA ROCHE

andis que les autres penseront et à leur mémoire ramèneront aucuns cas advenuz et perpétrez , habilles et suffisans d'estre adjoustez à l'histoire présente, je vous compteray , en briefz termes, en quelle façon fut deceu le plus jaloux de ce royaume pour son temps. Je croy assez qu'il n'a pas esté seul entaiché de ce mal , mais toutesfoys, pour ce qu'il le futoultre l'enseigne, je ne me sçauroye passer sans faire sçavoir le gracieux tour qu'on lui fist. Ce bon jaloux, que je vous compte, estoit tresgrant historien et avoit veu et beaucoup leu et releu de diverses histoires; mais, en la fin, la principale à quoy ten-

doit son exercice et toute son estude estoit de sçavoir et congnoistre les façons et manières comment femmes peuvent decepvoir leurs mariz. Car, la Dieu mercy , les histoires anciennes, comme Matheolet, Juvenal , les Quinze Joyes de mariage, et autres plusieurs dont je ne sçay le compte, font mencion de diverses tromperies, cautelles, abusions et decepcions en cet estât advenues. Nostre jaloux les avoit tousjours en ses mains, et n'en estoit pas moins assoté que ung fol de sa marote ; tousjours lisoit, tousjours estudioit, et d'iceulx livres fist ung petit extrait pour lui, auquel estoyent descriptes, comprinses, et notées plusieurs manières de tromperies, au pourchas et entreprinses de femmes , et es personnes de leurs maris excecutées. Et ce fist il tendant à la fin d'estre mieulx premuny sur sa garde de sa femme , s'elle lui en bailloit point de telles comme celles qui en son livret estoient chroniquées et registrées. Qu'il ne gardast sa femme d'aussi prés que ung jaloux ytalien, si faisoit, et si n'estoit pas bien asseuré, tant estoit féru du maudit mal de jalousie. Et, encest estât et aise délectable , fut ce bon homme trois ou quatre ans avec sa femme, laquelle pour passe-

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temps n'avoit aultre loisir d'estre hors de sa présence infernale sinon allant et retournant à la messe, en la compaignie d'une vieille serpente qui d'elle avoit charge.

Ung gentil compaignon, ouyant la renommée de ce gouvernement, vint rencontrer ung jour ceste bonne damoiselle , qui belle, gracieuse et amoureuse à bon escient estoit, et lui dist, le plus gracieusement que oncques sceust, le bon vouloir qu'il avoit de lui faire service, plaignant et souspirant pour l'amour d'elle sa mauldicte fortune d'estre aliée au plus jaloux que terre soustienne et disant, au surplus, qu'elle estoit la seule en vie pour qui plus vouldroit faire : « Et pource que je ne vous puis pas icy dire combien je suis à vous, et plusieurs autres choses dont j'espoire que vous ne serez que contente , s'il vous plaist, je les mettray par escript, et demain je vous les bailleray, vous suppliant que mon petit service, partant de bon vouloir et entier, ne soit pas refusé. » Elle l'escouta voulentiers, mais pour la présence du Dangier qui trop prés estoit, gueres ne respondil ; toutesfoys, eile fut contente de veoir ses lettres, quant elles viendront. L'amoureux print congié assez joyeux et

à bonne cause; et la damoiselle , comme elle estoit doulce et gracieuse , le congié lui donna; mais la vieille qui la suivoit ne faillit point à demander quel parlement avoit esté entre elle et celui qui s'en va? « Il m'a , dist elle , apporté nouvelle de ma mère, dont je suis bien joyeuse, car elle est en bon point. » La vieille n'enquist plus avant; si vindrent à l'ostel.

A lendemain, l'autre, garny d'unes lettres, Dieu sçait comment dictées, vint rencontrer sa dame , et tant subitement et subtillement lui bailla ces lettres, que oncques le guet de la vieille serpente n'en eust congnoissance. Ces lettres furent ouvertes par celle qui voulentiers les vit, quand elle fut à part. Le contenu en gros estoit comment il estoit esprins de l'amour d'elle, et que jamais ung seul jour de bien n'auroit, se temps et loisir prestez ne lui sont, pour plus avant l'en advertir , requérant en conclusion qu'elle lui vueille de sa grâce jour et lieu convenable assigner pour ce faire. Elle fist unes lettres, par lesquelles tresgracieusement s'excusoit de vouloir entretenir en amours autre que celui auquel elle doit foy et loyauté ; neantmoins, pource qu'il est tant fort esprins d'amour

à cause d'elle, qu'elle ne vouldroit pour riens qu'il n'en feust guerdonné : elle seroit trescontente d'ouyr ce qu'il veult dire, se nullement povoit ou sçavoit, mais certes nenny, tant prés la tient son mary, qui ne la laisse d'ung pas, sinon à l'heure de la messe, qu'elle vient à l'église, gardée, et plus que gardée par la plus pute vieille qui jamais autruy destourba.

Ce gentil compaignon , tout autrement habillé et en point que le jour passé , vint rencontrer sa dame, qui tresbien le congneut; et, au passer qu'il fist assez prés d'elle , receut de sa main sa lettre dessusdicte. S'il avoit faim de veoir le contenu, ce n'estoit pas merveilles ; il se trouva en ung destour où , tout à son aise et beau loisir, vit et congneut Testât de sa besoigne, qui lui sembloit estre en bon train. Si regarda qu'il ne lui fault que lieu pour venir au dessus et à chief de sa bonne entreprinse , pour laquelle achever il ne finoit nuyt ne jour d'aviser et penser comment il la pourroit conduire. Si s'advisa d'ung bon tour qui ne fait pas à oublier; car il s'en vint à une sienne bonne amye , qui demouroit entre l'église où sa dame alloit à la messe et l'ostel d'elle; et lui compta, sans

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riens celer, le fait de ses amours, en priant tresaffectueusement qu'elle à ce besoing le voulsit ayder et secourir : « Ce que je pourray faire pour vous, ne pensez pas que je ne m'y emploie de tresbon cueur. — Je vous mercye, dit il, et seriez vous contente qu'elle venist céans parler à moy? — Ma foy ! dit elle, il me plaist bien. — Or bien, dist il, s'il est en moy de vous faire autant de service, pensez que j'auray congnoissance de la courtoisie. »

Il ne fut onques si aise , ne jamais ne cessa, tant qu'il eut rescript et baillé ses lettres à sa dame, qui contenoient qu'il avoit tant fait à une telle qu'elle estoit sa tresgrande amye, femme de bien , loyale et secrète , « et qui vous ayme et congnoist bien; qu'elle nous baillera sa maison pour deviser. Et vecy que j'ay advisé. Je seray demain en la chambre d'en hault, qui descouvre sur la rue, et si auray auprès de moy un grant seau d'eaue et de cendres entremeslé , dont je vous affubleray tout à coup que vous passerez. Et si seray en habit si descongneu que vostre vieille, ne ame du monde, n'aura de moy congnoissance. Quant vous serez en ce point atournée, vous ferez bien l'esbahye et vous saulverez

en ceste maison; et, par vostre Dangier, manderez quérir en vostre hostel une autre robbe. Et, tandiz qu'elle sera en chemin, nous parlerons ensemble, s Pour abregier, ces lettres furent escriptes et baillées, et la response fut rendue par elle qu'elle estoit contente.

Or fut venu ce jour, et la damoiselle affublée par son serviteur d'ung seau d'eaue et de cendre, voire par telle façon que son queuvrechief , sa robbe et le surplus de ses habillemens furent tous gastez et percez. Et Dieu sçait qu'elle fist bien l'esbahye et de la malcontente; et comme elle estoit ainsi atournée , elle se bouta en l'ostel , ignorant d'y avoir congnoissance. Tantost qu'elle vit la dame, elle se plaingnit de son meschief, et n'est pas à vous dire le deul qu'elle menoit de ceste adventure : maintenant plaint sa robbe, maintenant son queuvrechief, et l'autre fois son tixu ; brief, qui l'oyoit, il sembloit que le monde fust fine. Et Dangier, sa meschine,qui enraigeoit d'engaigne, avoit en sa main un Cousteau dont elle nettoyoit sa robbe le mieulx qu'elle sçavoit : « Nenny nenny, m'amye , dist elle, vous perdez vostre peine; ce n'est pas chose à nettoyer si en haste ; vous n'y sçauriez faire

autre chose maintenant qui vaulsit rien : il fault que j'aye une autre robbe et ung autre queuvrechief , il n'y a point d'autre remède. Allez à l'ostel et les me apportez, et vous advancez de retourner, que nous ne perdons la messe avec tout nostre mal. » La vieille, voyant la chose estre nécessaire, n'osa desdire sa maistresse; si print et robbe et queuvrechief soubz son manteau , et à l'ostel s'en va. Elle n'eut pas si tost tourné les talons que sa maistresse ne fut guydée en la chambre où son serviteur estoit, qui voulentiers la vit en cotte simple et en cheveux.

Et tandiz qu'ilz se deviseront , nous retournerons à parler de la vieille qui revint à l'ostel, où elle trouva son maistre qui n'attendit pas qu'elle parlast, mais demanda incontinent: « Et qu'avez vous fait de ma femme? Et où est elle? — Je l'ay laissée, dist elle chez une telle, et en tel lieu? — Et à quel propos? » dist il. Lors elle lui monstra robbe et queuvrechief, et lui compta l'adventure de la tyne d'eaue et des cendres, disant qu'elle vient quérir d'autres habillemens, car, en ce point, sa maistresse n'osoit partir dont elle est: « Est-ce cela? dist il. Nostre dame! ce

tour n'estoit pas en mon livre! Allez, allez, je vois bien que c'est. »

Il eust voulentiers dit qu'il estoit coux , et croyez que si estoit il à ceste heure ; et ne l'en sceust oncques garder livre ne brief où plusieurs fins tours estoient registrez. Et fait assez à penser qu'il retint si bien ce dernier que oncques puis de sa mémoire ne partit; et ne lui fut nul besoing, à ceste cause, de l'escripre, tant en eut fresche souvenance le peu de bons jours qu'il vesquit.

LA XXXVIIIe NOUVELLE

PAR MONSEIGNEUR DE LAU

yj^£| 'a gueres que ung marchant de

3$ Tours, pour festoier son curé et

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i ^§ autres gens de bien, acheta une gM. grosse et belle lamproye; si l'envoya à son hostel,et chargea tresbien à sa femme de la mettre à point , ainsi qu'elle sçavoit bien faire: « Et faictes, dist il, que le disner soit prest à douze heures, car je ameneray nostre curé et aucuns autres qu'il lui nomma. — Tout sera prest, dist elle, amenez qui vous vouldrez. » Elle mist à point ung grant tas de beau poisson; et, quant vint à la lamproye, elle la souhaita aux Cordeliers, à son amy, et dist en soy mesmes : « Ha, frère Bernard, que n'estes vous icy !

Par ma foy, vous n'en partiriez jamais tant que eussiez tasté de la lamproye, ou, se mieulx vous plaisoit, vous l'emporteriez en vostre chambre; et je ne fauldroye pas de vous y faire compaignie. »

A tresgrant regret mettoit ceste bonne femme la main à ceste lamproye , voire pour son mary , et ne faisoit que penser comment son cordelier la pourroit avoir. Tant pensa et advisa qu'elle conclud de lui envoyer par une vieille qui sçavoit de son secret, ce qu'elle fist et lui manda qu'elle viendra annuyt soupper et couchier avec lui. Quant maistre cordelier vit celle belle lamproye et entendit la venue de sa dame , pensez qu'il fut joyeux et bien aise; et dist à la vieille que, s'il peut finer de bon vin, que la lamproye ne sera pas fraudée du droit qu'elle a, puis qu'on la mengue. La vieille retourna de son messaige et dist sa charge.

Environ douze heures , vecy nostre marchant venir, le curé et plusieurs autres bons compaignons, pour devourer ceste lamproye, qui estoit bien hors de leur commandement. Quand ilz furent en l'ostel du marchant , il les mena trèstous en la cuisine, pour veoir ceste grosse lam-

proye, dont il les vouloit festoyer; et appella sa femme, et lui dit : « Monstrez nous nostre lamproye. Je vueil sçavoir à ces gens si j'en euz bon marchié. — Quelle lamproye? dit elle. — La lamproye que je vous fis baillier pour nostre disner, avec cest autre poisson. — Jen'aypoinct veu de lamproye, dist elle; je cuide, moy, que vous songiez. Vecy une carpe, deux brochetz et je ne sçay quel autre poisson; mais je ne veis aujourd'huy lamproye. — Comment! dit il; et pensez vous que je soy yvre? — Ma foy, ouy, dirent lors le curé et les autres; vous n'en pensiez pas aujourd'huy moins! Vous estes ung peu trop chiche pour acheter lamproye maintenant. — Par Dieu, dit la femme, il se farse de vous, ou il a songé d'une lamproye, car seurement je ne veis de cest an lamproye. » Et bon mary de soy courroucer, qui dit : « Vous avez menty, paillarde ! vous l'avez mengée ou caichée quelque part? Je vous promez que oncques si chiere lamproye ne fut pour vous. » Puis, se vira vers le curé et les autres, et juroit la mort bieu et ung cent de sermens qu'il avoit baillié à sa femme une lamproye qui luy avoit cousté ung franc. Et eulx,pour encores plus le tourmenter et faire

enraigier, faisoyent semblant de le non croire, et tenoyent termes comme s'ilz feussent mal contens*, et disoient : « Nous estions priez de disner chez ung tel, et si avons tout laissié pour venir icy, cuidant mengier de la lamproye; mais, à ce que nous voyons, elle ne nous fera ja mal. » L'oste,qui enraigeoit tout vif, print ungbaston, et marchoit vers sa femme pour la trop bien frotter, se les autres ne l'eussent retenu, qui l'emmenèrent à force hors de son hostel, et misdrent peine de le rapaiser le mieulx qu'ilz sceurent, quand ilz le virent ainsi troublé. Puis qu'ilz eurent failly à la lamproye, le curé mist la table, et firent la meilleure chiere qu'ilz sceurent.

La bonne damoiselle à la lamproye manda l'une de ses voisines, qui veufve estoit, mais belle femme et en bon point estoit elle, et la fist disner avec elle. Et, quant elle vit son point, elle dist : « Ma bonne voisine , il seroit bien en vous de me faire ung singulier plaisir; et, se tant vous vouliez faire pour moy, il vous seroit tellement desservi que vous en devenez estre contente. — Et que vous plaist il que je face? dit l'aultre. — Je vous diray, dist elle, mon mary est si tresardant de ses besoignes que c'est une

grant merveille; et, de fait, la nuyt passée, il m'a tellement retournée que, par ma foy, je ne l'oseroye bonnement annuvt attendre. Si vous prie que vous voulez tenir ma place, et, se jamais puis rien faire pour vous , vous me trouverez preste de corps et de biens. » La bonne voisine, pour lui faire plaisir et service, fut bien contente de tenir son lieu , dont elle fut largement et beaucoup merciée.

Or devez vous sçavoir que nostre marchant à la lampioye, quand vint puis le disner, il fist tresgrosse et grande garnison de bonnes verges, qu'il apporta secrètement en sa maison, et, aux piez de son lit il les caicha , pensant que sa femme annuyt en sera trop bien servie. Il ne sceut faire si secrètement que sa femme ne s'en donnast tresbien garde, qui ne s'en pensa pas moins , congnoissant assez par expérience la cruaulté de son mary , lequel ne soupa pas à l'ostel, mais tarda tant dehors qu'il pensa bien qu'il la trouvera nue et couchée. Mais il faillit à son entreprise, car, quand vint sur le soir et tart, elle fist despouillier sa voisine et couchier en sa place, en luy chargeant expressément que elle ne respondist mot à son mary, quand il vien-

dra, mais contreface la muette et la malade. Et si fist encores plus, car elle estaignit le feu de leans, tant en la cuisine comme en la chambre. Et, ce fait, à sa voisine chargea que tantost que son mary sera levé le matin, qu'elle s'envoiseen sa maison. Elle lui promist que si feroit elle. La voisine en ce point logée et couchée, la vaillante femme s'en va aux Cordeliers pour mengier la lamproye et gaignier les pardons, comme assez avoit de coustume.

Tandiz qu'elle se festoyera leans, nous dirons du marchant , qui après souper s'en vint en son hostel, esprins de yre et de mautalentàc ause de la lamproye. Et, pour excecuter ce qu'en son par dedans avoit conclud, il vint saisir ses verges et en sa main les tint, cherchant partout de la chandelle, dont il ne sceut oncques recouvrer; mesmes en la cheminée faillit à feu trouver. Quand il vit ce, il se coucha sans dire mot, et dormit jusques sur le jour, qu'il se leva et s'habilla, et print ses verges et bâtit la lieutenante de sa femme, en telle manière que à peu qu'il ne l'acraventa , en luy ramentevant la lamproye, et la mist en tel point, qu'elle saingnoit de touscoustez; mesmes les draps du lit estoient

tant sanglans qu'il sembloit que ungbeufyfust mort ; mais la povre martire n'osoit pas dire ung mot, ne monstrer le visaige. Ses verges lui faillirent, et fut lassé; si s'en alla hors de sonhostel. Et la povre femme , qui s'attendoit d'estre festoyée de l'amoureux jeu et gracieux passetemps, s'en alla tost après, en sa maison, plaindre son mal et son martire, non pas sans menasser et bien maudire sa voisine.

Tandiz que le mary estoit allé dehors, revint des Cordeliers sa bonne femme, qui trouva sa chambre de verges toute jonchée, son lit desrompu et froissié, et les draps tout ensanglantez. Si congneut bien tantost que sa voisine avoit eu affaire de son corps, comme elle pensoitbien; et, sans tarder ne faire arrest, refist son lit, et d'aultres beaulx draps et frez le rempara, et sa chambre nettoya. Après vers sa voisine s'en alla, qu'elle trouva en piteux point; et ne fault pas dire qu'elle ne trouvast bien à qui parler. Au plus tost qu'elle peut, en son hostel s'en retourna, et de tous points se deshabilla , et ou beau lit qu'elle avoit tresbien mis à point , se coucha et dormit tresbien jusques à ce que son mary retourna de la ville, comme changié de son cour-

roux, pource qu'il s'en estoit vengié , et vint à sa femme qu'il trouva ou lit , faisant la dormeveille.

« Et qu'est cecy, ma damoiselle? dist il : n'est il pas temps de lever? — Hemy , dist elle, est il jour? Par mon serment! je ne vous ay pas ouy lever, j'estoye entrée en ung songe qui m'a tenue ainsi longuement. — Je croy, dist il, que vous songiez de lalamproye? ne faisiez pas? Ce ne serait pas trop grant merveille, car je la vous ay bien ramentevé à ce matin. — Par Dieu, dist elle , il ne me souvenait de vous ne de vostre lamproye. — Comment, dist il l'avez vous si tost oublié? — Oublié ? dist elle : ung songe ne me arreste riens. — Et à ce songe, dist il, de ceste poingnié de verges que j'ay usée sur vous n'a pas deux heures? — Sur moy? dist-elle. — Voire vraiement sur vous, dist il. Je sçay bien qu'il y pert largement et aux draps de nostre lit avecques. — Par ma foy , beaulx amys, dist elle , je ne sçay que vous avez fait ou songié ; mais, quant à moy, il me souvient tresbien qu'aujourd'huy, au matin, vous me feistes de tresbon appétit le jeu d'amours; aultre chose ne sçay-je! Aussi bien, povez vous avoir songié de m'avoir

fait autre chose, comme vous fistes hyer de m'avoir baillié la lamproye? — Ce seroit une estrange chose! dit il. Monstrez ungpeu,queje vous voye. » Elle osta et si reversa la couverture, et toute nue se monstra, sans taich'e ne blesseure quelconques. Vit aussi les draps beaulx et blans sans soullieure ne taiche. Si fut plus esbahy que on ne vous sçauroit dire, et se print à muser et largement penser ; et , en ce point , longuement se tint.

Mais toutesfoys, assez bonne pièce après, il dit: « Par mon serment, m'amie , je vous cuidoye à ce matin avoir tresfort batue jusques au sang, mais maintenant je voy bien qu'il n'en est rien; si ne sçay qu'il m'est advenu. — Dea , dist elle, ostez vous hors de ceste imaginacion de baterie , car vous ne me touchastes oncques : vous le povez bien présentement veoir et appercevoir. Faictes vostre compte , que vous l'avez songé comme vous fistes hier de la lamproye. — Je congnois, dit il lors, que vous dictes vray; si vous requiers qu'il me soit pardonné, car je sçay bien que j'euz hier tort de vous dire villennie devant les estrangiers que je amenay céans. — Il vous est legierement pardonné, dit

elle ; mais toutesfoys advisez bien que vous ne soyez plus si legier ne si hastif en voz affaires, comme vous avez de coustume. — Non seray je, dit il, m'amie. »

Ainsi qu'avez ouy, fut le marchant par sa femme trompé , cuidant avoir songié d'avoir acheté la lamproye et fait le surplus ou compte dessus escript et racompté.

LA XXXIXe NOUVELLE

PAR MONSEIGNEUR DE SAINT POL

Ë£?^f ng gentil chevalier des marches de m Hainaut, riche, puissant, vaillant, et tresbeau compaignon, fut amoureux d'une tresbelle dame assez et longuement, et aussi fut tant en sa grâce et si privé d'elle que, toutes foys que bon lui sembloit, il se trouvoit en ung lieu de son hostel à part et destourné, où elle lui venoit faire compaignie ; et là devisoyent tout à leur beau loisir. Et n'estoit ame qui sceust riens de leur tresplaisant passetemps, sinon une damoiselle qui servoit ceste dame, laquelle bonne bouche trèslonguement porta ; et tant les servoit à gré en tous leurs affaires qu'elle estoit digne d'ung

tresgrant guerdon en recevoir. Elle aussi avoit tant de vertu que non pas seulement sa maistresse avoit gaignée par le service, comme dit est, et autrement, mais encores le mary de sa dame ne l'aymoit pas moins que sa femme, tant la trouvoit loyale, bonne et diligente.

Advint ung jour que ceste dame, sentant son serviteur le chevalier dessusdit en son chastel, devers lequel elle ne povoit aller si tost qu'elle eust bien voulu, à cause de son mary qui l'en destournoit, dont elle estoit bien desplaisante, se advisa de lui mander, par la damoiselle, qu'il eust encores un peu de pacience, et que, au plus tost qu'elle sçauroit se desarmer de son mary, qu'elle viendroit vers lui. Ceste damoiselle vint devers le chevalier, qui sa dame attendoit, et dit sa charge. Et lui, qui gracieux estoit, la mercia beaucoup de ce messaige, et la fît seoir auprès de lui, puis la baisa deux ou trois fois tresdoulcement ; elle l'endura voulentiers : qui bailla couraige au chevalier de procéder au surplus, dont il ne fut pas reffusé.

Cela fait , elle revint à sa maistresse , et lui dit que son amy n'attend qu'elle : « Helas ! dist elle, je sçay bien qu'il est vray ; mais Monsei-

gneur ne se veult couchier. Hz sont cy je ne sçay quelz gens que je ne puis laisser. Dieu les mauldie ! J'aymasse mieulx estre vers lui ! Il lui ennuyé bien, ne fait pas, d'estre ainsi seul ? — Par ma foy, croyez que ouy, dist elle, mais l'espoir de vostre venue le conforte, et attend tant plus aise. — Je vous en croy, mais toutesfoys il est là seul, sans chandelle, et sont plus de deux heures qu'il y est; il ne peut estre qu'il ne soit beaucoup ennuyé. Si vous prie, m'amie, que vous retournez vers luy encores une fois pour m'excuser, et lui faictes compaignie une pièce; et entretant, se Dieu plaist, le Dyable emportera ces gens qui nous tiennent icy. — Je feray ce qu'il vous plaira, ma dame, dist elle; mais il me semble qu'il est si content de vous qu'il ne vous fault ja excuser, et aussi, si je y aloys , vous demoureriez icy toute seule de femmes, et pourroit adoncques demander Monseigneur après moy, et on ne me sçauroit où trouver. — Ne vous chaille de cela, dist elle, j'en feray bien, s'il vous demande. Il me desplaist que mon amy est seul ; allez veoir qu'il fait, je vous en prie. — Je y vois, puis qu'il vous plaist ! » dist elle.

S'elle fut bien joyeuse de ceste ambassade, il

ne le fault ja demander ; mais, pour couvrir sa

t voulenté, elle en fist l'excusance et le reffus à

sa maistresse. Elle fut tantost vers le chevalier attendant, qui la receut joyeusement, et elle lui dit : « Monseigneur, ma dame m'envoye encores icy se excuser devers vous, pource que tant vous fait attendre, et croyez qu'elle en est la plus courroucée. — Vous lui direz, dit il, qu'elle face tout à loisir, et qu'elle ne se haste rien pour moy, car vous tiendrez son lieu. » Lors de rechief la baise et acolle, et ne la souffrit partir tant qu'il eust besoignié deux fois, qui gueres ne lui cousterent, car alors il estoit frez et jeune homme et fort à cela. Ceste damoiselle print bien en pacience sa bonne adventure, et eust bien voulu avoir souvent une telle rencontre, sauf le préjudice de sa maistresse. Et quant vint au partir, elle pria au chevalier que sa maistresse n'en sceust rien. « Vous n'avez garde ! dit il. — Je vous en requiers, » dit elle.

Et puis s'en vint à sa maistresse, qui demanda tantost que fait son amy. « Il est là, dist elle, et vous attend. — Voire, dist elle; et est il point

mal content ? — Nenny, dist elle, puis qu'il a eu compaignie ; il vous sçait tresbon gré que vous m'y avez envoyée ; et, se ceste attente estoit souvent à' faire, il vouldroit bien m'avoir pour deviser et passer temps ; et, par ma foy, je y voys voulentiers, car c'est le plus plaisant homme de jamais; et Dieu sçait qu'il le fait bon ouyr maudire ces gens qui vous retiennent, excepté Monseigneur ; à luy ne vouldroit il touchier. — Sainct Jehan ! je vouldroye , dit la dame, que lui et la compaignie feussent en la rivière, et je fusse là dont vous venez. »

Tant passa le temps que Monseigneur, Dieu mercy, se deffist de ses gens, et vint en sa chambre. Si se deshabilla et se coucha, et ma dame se mist en cotte simple, et print son atour de nuyt, et ses heures en sa main, et commence dévotement, Dieu le sçait, dire ses sept Pseaulmes et patenostres. Mais Monseigneur, qui estoit plus esveillé que ung rat, avoit grant faim de deviser : si vouloit que ma dame laissast ses oraisons jusques à demain, et qu'elle parlast à lui : « Ha ! Monseigneur, dist elle, pardonnez moy, je ne puis vous entretenir maintenant; Dieu va devant, vous le sçavez ; je n'auroye

meshuy bien, ne de sepmaine, se je n'avoye dit le tant peu de service que je lui sçay faire ; et encores, de mal venir, je n'euz pieça tant à dire que j'ay maintenant. — Ha hay ! dist Monseigneur, vous m'affolez bien de ceste bigoterie. Et est ce à faire à vous de dire tant d'heures que vous faictes ? Ostez, ostez, laissez les dire aux prestres. Ne dis je pas bien, hau, Jehannette ? dist il à la damoiselle dessusdicte. — Monseigneur, dist elle, je n'en sçay que dire, sinon, puis que ma dame a de coustume de servir Dieu, qu'elle parface. — Ha! dea, dist ma dame, Monseigneur, je voy bien que vous estes avoyé de plaidier ; et j'ay voulenté de dire mes heures, et ainsi nous ne sommes pas bien tous deux d'ung accord. Si vous lairay Jehannette, qui vous entretiendra, et je m'en iray en ma chambre là derrière tencer à Dieu. » Monseigneur fut content.

Si s'en alla ma dame les grands galoz devers le chevalier son amy, qui la receut Dieu sçait à grant lyesse et à grant révérence, car l'honneur qu'il lui fist n'estoit pas moindre qu'à genoulz ploiez et enclinez jusques à terre. Mais vous devez sçavoir que, tandis que ma dame ache-

voit ses heures avec son amy, Monseigneur son mary , ne sçay de quoy il lui sourvint, pria Jehannette, qui lui faisoit compaignie , d'amours, à bon escient; et, pour abregier, tant fist, par promesses et par beau langaige, qu'elle fut contente d'obéir. Mais le pis fut que ma dame, au retour qu'elle fist de son amy, lequel l'avoit acolée deux fois à bon escient avant son partir, trouva Monseigneur son mary et Jehannette , sa chamberiere , en tout tel ouvraige qu'elle venoit de faire ; dont elle fut bien esbahye, et encores plus Monseigneur et Jehannette, qui se trouvèrent ainsi surprins.

Quant ma dame vit ce, Dieu sçait comment elle salua la compaignie, ja soit qu'elle eust bien cause de soy taire ; et si se print à la povre Jehannette par si tresgrant courroux qu'il sembloit qu'elle eust ung dyable ou ventre, tant luy disoit Je villennes parolles. Encores fist elle pis et plus, car elle print ung grant baston et l'en chargea trop bien le doz. Voyant ce, Monseigneur, qui en fut mal content et desplaisant, se leva sur piez et bâtit tant ma dame qu'elle ne se povoit sourdre. Et quant elle vit qu'elle avoit puissance de sa langue, Dieu sçait s'elle la mist

en œuvre, mais adreçoit la plus part de ses motz venimeux sur la povre Jehannette, qui n'en peut plus souffrir. Si dit à Monseigneur le gouvernement de ma dame, et dont elle venoit à ceste heure de dire ses oraisons et avecques qui.

Si fut la compaignie bien troublée, Monseigneur tout premier qui se doubtoit assez, et ma dame qui se treuve affolée et batue, et de sa chamberiere encusée. Le surplus de ce mesnaige bien troublé demeure en la bouche de ceulx qui le sçaivent ; si n'en fault ja plus avant enquérir.

LA XLe NOUVELLE

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