PAR MONSEIGNEUR LE DUC
|g^p|a@Mttg N ja cont£ d'Artois nagueres vivoit
ung gentil chevalier, riche et puisr^Sj HjS15$!sant,Iyé par mariage avec une tres- 'kî>-c^g£&&. belle dame et de hault lieu. Ces deux ensemble, par longue espace, passèrent plusieurs jours paisiblement et doulcement. Et pource que alors le trespuissant duc de Bourgoigne, comte d'Artois et leur seigneur, estoit en paix avec tous les grans princes chrestiens, le chevalier, qui tresdevot estoit, délibéra faire à Dieu sacrifice du corps qu'il luy avoit preste bel et puissant, assouvy, de taille destre, autant et plus que personne de sa contrée, excepté que perdu avoit ung oeil en ung assault. Et pour
faire son obligacion en lieu esleu et de luy désiré, après les congiez à ma dame sa femme prins et de plusieurs ses parens, s'en va devers les bons seigneurs de Prusse, vrais défenseurs de la tressaincte foy chrestienne. Tant fist et diligenta qu'en Prusse, après plusieurs adventures que je passe, sain et sauf se trouva, où il fist assez et largement de grans proesses en armes, dont le grant bruit de sa vaillance fut tantost espandu en plusieurs marches, tant à la relacion de ceulx qui veu l'avoient, en leur pays retournez, que par lettres que les demeurez escripvoient à plusieurs, qui tresgrant gré leur en sçavoient.
Or ne fault pas celer que ma dame, qui estoit demeurée, ne fut pas si rigoureuse qu'à la prière d'ung gentil escuier, qui d'amours la requist, elle ne fut tantost contente qu'il fust lieutenant de Monseigneur qui aux Sarrazins se combatoit. Tandis que Monseigneur jeusne et fait pénitence, ma dame fait bonne chiere avec l'escuier ; le plus des fois Monseigneur se disne et soupe de biscuit et de la belle fontaine, et ma clame a de tous les biens de Dieu si treslargement que trop ; Monseigneur, au mieulx venir,
se couche en la paillade, et ma dame en ung tresbeau lit avec l'escuier se repose. Pour abregier, tandis que Monseigneur aux Sarrazins fait guerre, l'escuier à ma dame se combat, et si tresbien s'y porte que, se Monseigneur jamais ne retournoit, elle s'en passeroit tresbien, et à peu de regret, voire qu'il ne face aultrement qu'il a commencé.
Monseigneur, voyant, la Dieu mercy, que l'effort des Sarrazins n'estoit pas si aspre que par cy devant a esté, sentant aussi que assez longue espace a laissé son hostel et sa tresbonne femme qui moult le désire et regrete, comme par plusieurs de ses lettres elle luy a fait sçavoir, dispose son partement, et, avec le peu de gens qu'il avoit, se mect en chemin. Et si bien exploita, à l'ayde du grant désir qu'il a de soy trouver en sa maison et es bras de ma dame, qu'en peu de jours s'y trouva. Celuy à qui ceste haste plus touche que à nul de ses gens est tousjours des premiers descouchiez et premier presi et le devant au chemin. Et, de fait, sa trop grande diligence le fait bien souvent chevauchier seul devant ses gens, aucune fois ung quart de lieue ou plus.
Advint ung jour que Monseigneur, estant au giste, environ à six lieues de sa maison où il doit trouver ma dame, se leva bien matin et monta à cheval, que bien luy semble que son cheval le rendra à sa maison avant que ma dame soit descouchée, qui riens de sa venue ne sçait. Ainsi comme il le proposa il advint, et, comme il estoit en ce plaisant chemin, dist à ses gens : « Venez tout à vostre aise, et ne vous chaille ja de moysuyr; je m'en iray tout mon beau train, pour trouver ma femme au lit. » Ses gens tous hordez et travaillez, et leurs chevaulx aussi, ne contredirent pas à Monseigneur, mais s'en viennent tout à leur aise après luy, sans eulx travailler aucunement; mais pourtant si doubtoient ilz de mondit seigneur, lequel s'en alloit ainsi de nuyt tout seul et avoit si grant haste.
Cil s'en va et fait tant qu'il est en brief en la basse court de son hostel descendu, où il trouva ung varlet qui le desmonta de son cheval. Tout ainsi et housé et esperonné, quant il fut descendu, s'en va tout droit, sans rencontrer personne, car encores matin estoit, devers sa chambre où ma dame encore dormoit , ou espoir faisoit ce qui tant a fait Monseigneur travailler.
Créez que l'huys n'estoit pas ouvert, à cause du lieutenant, qui tout esbahy fut, et ma dame aussi, quant Monseigneur heurta de son baston ung treslourt coup : « Qui est ce là ? ce dist ma dame. — C'est moy, ce dist Monseigneur, ouvrez, ouvrez ! » Madame, qui tantost a cogneu Monseigneur à son parler, ne fut pas des plus asseurées ; neantmoins fait habiller incontinent son escuier, qui met peine de s'advancier le plus qu'il peut, pensant comment il pourra eschapper sans dangier.
Ma dame, qui faint d'estre encores toute endormie et non recongnoistre Monseigneur, après le second heurt qu'il fait à l'huys, demande encores : « Qui est ce là ? — C'est vostre mary, dame, ouvrez bien tost, ouvrez ! — Mon mary ? dist elle. Helas ! il est bien loing de cy ; Dieu le ramaine à joie et brief ! — Par ma foy, dame, je suis vostre mary; et ne me congnoissez vous au parler ? Si tost que je vous ay ouy respondre, je congneuz bien que c'estiez vous. — Quant il viendra, je le sçauray beaucoup devant, pour le recepvoir ainsi comme je dois, et aussi pour mander messeigneurs ses parens et amis pour le festoier et convoier à sa bien ve-
/jG SEIZIÈME NOUVELLE
nue. Allez, allez, et me laissez dormir ! — Saint Jehan, je vous en garderay bien ! ce dist Monseigneur. Il faiilt que vous ouvrez l'huys; et ne voulez vous congnoistre vostre mary ? »
Alors l'appelle par son nom. Et elle, qui voit que son amy est ja tout prest, le fait mettre derrière l'huys. Et puis va dire à Monseigneur : « Estes vous ce ? Pour Dieu ! pardonnez moy. Et estes vous en bon point ? — Ouy, Dieu mercy, ce dist Monseigneur. — Or loué en soit Dieu ! ce dist ma dame, je viens incontinant vers vous et vous mettray dedens ; mais que je soye un peu habillée et que j'aye de la chandelle. — Tout à vostre aise, ce dist Monseigneur. — En vérité, ce dist ma dame, tout à ce coup que vous avez heurté, Monseigneur, j'estoye bien empeschée d'ung songe qui est de vous. — Et quel est il, m'amye ? — Par ma foy ! Monseigneur, il me sembloit à bon escient que vous estiez revenu, que vous parliez à moy, et si voyez tout aussi cler d'ung oeil comme de l'aultre. — Pleust ores à Dieu ! ce dist Monseigneur. — Nostre Dame ! ce dist ma dame, je croy que aussi faictes vous ? — Par ma foy, dist Monseigneur, vous estes bien beste ; et
comment ce pourroit il faire ? — Je tiens, moy, dist elle, qu'il est ainsi. — Il n'en est riens, non, dist Monseigneur. Estes-vous bien si foie de le penser ? — Dea, Monseigneur, dist elle, ne me créez jamais s'il n'est ainsi ; et, pour la paix de mon cueur, je vous requier que nous i'esprouvons. »
Et à ce coup, elle ouvra l'huys, tenant la chandelle ardant en sa main. Et Monseigneur, qui est content de ceste espreuve, s'y accorde par les parolles de sa femme ; et ainsi le povre homme endure bien que ma dame luy bouchast son bon oeil d'une main; et de i'aultre elle tenoit la chandelle devant l'oeil de Monseigneur qui crevé estoit ; et puis luy demanda : « Monseigneur, ne veez vous pas bien, par vostre foy ? — Par mon serment, non ! » ce dist Monseigneur. Et entretant que ces devises se faisoient, le lieutenant de mondit seigneur sault de la chambre, sans qu'il fut apperceu de luy. « Or attendez, Monseigneur, ce dist elle. Et maintenant vous me voiez bien ? Ne faites pas ? — Par Dieu ! m'amye, nennil, respond Monseigneur. Comment vous verroye je ? Vous avez bouchié mon dextre oeil, et l'autre est crevé, passé plus
de dix ans ! — Alors, dist elle, or voy je bien que c'estoit songe voyrement qui ce rapport me fist ; mais, quoy que soit, Dieu soit loué et gracié, que vous estes cy ! — Ainsi soit il ! » ce dit Monseigneur.
Et à tant s'entracollerent et baisèrent par plusieurs fois, et firent grant feste. Et n'oublia pas Monseigneur à compter comment il avoit laissé ses gens derrière, et que, pour la trouver au lit, il avoit fait telle diligence : «Et vrayement, dist ma dame, encores estes vous bon mary ! » Et à tant vindrent femmes et serviteurs qui bienveignerent Monseigneur, et le deshouserent, et de tous points déshabillèrent. Et, ce fait, se bouta ou lit avec ma dame, qui le repeust du demourant de l'escuier, qui s'en va son chemin, lye et joyeux d'estre ainsi eschappé.
Comme vous avez ouy, fut le chevalier trompé, et n'ay point sceu, combien que plusieurs gens depuis le sceurent, qu'il en fut jamais adverty.