XXX AVIS PRÉLIMINAIRE
faisant préférer le voisinage de. leurs compatriotes.
Jusqu'à une certaine époque du repas , tout alla bien; mais les domestiques français ayant apporté pour le coup du milieu des verres qu'ils emplirent d'un excellent vin blanc de Frarfce, en placèrent devant chacun des convives , même devant tous les cheykhs.
Bientôt un léger murmure circule , peu à peu la rumeur augmente, la surprise et le mécontentement se peignent successivement sur toutes les figures.
« C'est du vin > dit l'un !
« Du vin ! dit un autre , du vin ! à des « cheykhs musulmans! et en public! »
« C'est une insulte, dit un troisième , un « moyen inspiré par la vengeance pour es- « sayer de nous faire perdre le respect
*>U TRÀDUCfEUft. XXXI
«du peuple et la considération publique.
« Sortons tous, dit un cheykh plus exas- « péré , allons redire à nos frères l'outrage « qu'on fait, en nous, à notre religion et à « notre saint prophète. »
Le cheykh êl-Mohdy n'avait pas perdu un seul de ces symptômes d'rritation, et de ces propos plus dangereux encore, dont les suites pouvaient être déplorables dans une ville à peine pacifiée , et où un seul brandon jeté imprudemment pouvait si facilement rallumer le plus vaste incendie.
Il avait tout vu, tout entendu , sans avoir l'air d'y faire la moindre attention , plongé en apparence dans cette rêverie apathique et vague , à laquelle les Orientaux aiment tant à se livrer. Tout-à-coup, il semble s éveiller. «Qu'est-ce, dit -il, qui vous
« trouble ? »
xxxrr avis préliminaire
On \ux explique le sujet du mécontentement général :« On nous a offert du vin « à boire ! — Ce n'est peiit-être pas du vin r dit tranquillement le cheykh en prenant son verre avec nonchalance ;il le regarde; « ce n'est pas du vin , assufre-t-il hardiment ; « le vin n'a pas cette couleur. j> Les esprits commencent à se calmer, et paraissent prêts à suivrè l'impulsion que leur donnera le chef habile, dont ils connaissent depuis long-temps les lumières et l'orthodoxie. Le cheykh semble réfléchir un instant, et chacun, attentif , l'observe en silence. Bientôt
il flaire le verre et avale son contenu, en
disant : «Voyons ce que c'est véritable- « ment; » il boit, savoure en vrai gourmet : « C'est du vin , mes frères ; mais il est dé- « licieux , et s'il y a du péché pour moi et « pour vous à en boire , que le saint pro-
DU TRADUCTEUR. XXXlfl
*\>hète Fasse retomber ce péché sur les « Français.» Il redemande un second verre; les cheykhs boivent à son exemple, en répétant : « Que le péché retombe sur les « Français. » La discorde qui avait voltigé sur la table , prête à prendre un plus grand essor, s'enfuit à tire d'ailes. La gaîté anima le reste de la soirée, et il n'y eut pas de révolte dans la ville.
On connaît maintenant le cheykh êl- Mohdy.
Un jour, nous causions delà littérature arabe , et je lui parlai , par occasion , des Mille et une Nuits , dont je venais d'acheter un manuscrit. « C'est un livre plus an- « cien qu'on ne le croit communément , nie « dit-il , mais il a passé par plusieurs mains : « il a été retouché , rallongé , refait succès^ «sivement en plusieurs parties, et on ne*
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