‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 18 sur 53 · XXXVI AVJS PRÉLIMINAIRE DU TRADUCTEUR · texte numérisé non relu

XXXVI AVJS PRÉLIMINAIRE DU TRADUCTEUR

l'exactitude de leur traduction. Rien n'empêche d'ailleurs qu'on ne les regarde tout simplement comme des lignes de prose.

IiE CHEYKH Ei. MOMDY.

malheureuses d'abd-ebbahman el-iskanderany;

on

Contas îfun (Ênîrormeur.

PRÉAMBULE

Au nom de Dieu clément et miséricordieux!

Louange à Dieu qui a créé le jour et la nuit pour les hommes, et les hommes pour le jour et la njiit. Il a créé le jour, pour être partagé entre l'accomplissement de nos devoirs et les repas nécessaires à la réparation de nos forces ; il a i. i

% PRÉAMBULE

créé la nuit , pour être partagée entre le sommeil et l'amour.

Et n'a-t-ii pas embelli le cours éveillé de nos journées par les rêves brillans de l'espérance, comme les heures de notre sommeil par ces songes rians, dont les illusions fortunées rendent le pauvre aussi heureux que le riche , le faible opprimé aussi puissant que le potentat oppresseur, le prisonnier dans les fers aussi libre que l'Arabe du désert qui ne dépend que de son bras et de sa lance.

Ces songes ne punissent-ils pas plus sévèrement encore de tortures inévitables le criminel assoupi , que les remords qui l'agitent éveillé au sein de ses jouissances,

Dieu se montre partout à nous puissant et bienfaisant lorsque nous sommes éveillés ; mais sa bonté et sa puissance ne se

révèlent pas moins dans l'intervalle qui tient nos sens et nos membres engourdis.

Louanges soient donc rendues à Dieu créateur, car il a tout distribué avec justice et bienfaisance; et que nos bénédictions et nos saluts soient adressés à notre seigneur Mohammed le sceau des prophètes, Papôtre élu de Dieu, à sa noble famille et aux compagnons fidèles de son apostolat

Or donc, sachez que j'ai composé Cet ouvrage d'après les récits de Khaouageh Abd-errahman el-lskanderany^ et je lui ai donné le titre de Présent de Vèveitteur cè~ libataire , pour F amusement des amis de t assoupissement et du sommeil.

La cause de ce titre sera suffisamment développée dans la narration des circons*

4 PRÉAMBULE

tances mêmes que renferme ce livre; et si Ton me reproche d'être trop amateur du sommeil, et de vouloir communiquer cette inclination aux autres, je répondrai que le sage Souleymân , sur lequel soit la bénédiction de Dieu , a dit dans ses paraboles :

«Trois choses sont préférables à trois « autres, la mort à la naissance , les bonnes « actions aux beaux discours, et le sommeil « au réveil. »

On connaît assez généralement mon nom et ma position au Kaire , et je crois les détails , où je pourrais entrer à ce sujet, inutiles à l'histoire que je vais raconter.

J'ai fait, pour mes propres affaires ou pour celles des autres , des voyages à Damas, à Geddah et à Tripoli d'occident; mais c'est pour satisfaire à mes devoirs dé religion que j'ai entrepris le saint pèlerinage de la Mecque io.

Un soir, nous étions dans le désert à l'orient de Soueys : nous avions dépassé le Gebel-Thour11 , et nous entrions dans le Ouady-Mousa.

La caravane s'était arrêtée pour pren-

dre du repos, on avait déchargé les chameaux : accroupis , le pied gauche retenu et attaché vers leur épaule par la courroie destinée à les empêcher de se relever et de fuir, ils broyaient avec bruit des fèves sèches et des noyaux de dattes; la prière était faite, les feux allumés, les tapis étendus , et les cercles des dormeurs se formaient silencieusement autour des foyers ; j'allais moi-même m'étendre pour me reposer sur le tapis et les coussins que mes esclaves m'avaient arrangés, et je m'apprêtais à y attendre le sommeil en fumant du tabac mêlé de bois d'aloês dans mon narguil (pipe persane) de voyage. J'entends une légère rumeur , et je vois un homme revêtu des livrées de la pauvreté , que chaque cercle repoussait successivement et qui paraissait ne pouvoir trouver

endroit où il pût se reposer et passer la nuit.

Indigné de ce manque de charité, si peu ordinaire parmi de pieux musulmans qui s'acquittent du saint pèlerinage, je le fais appeler, j'ordonne qu'on lui serve à manger, et je lui désigne une place et une natte auprès de mon foyer.

Quand il s'est rassasié , je lui demaude quel motif peut avoir causé le refus , que chacun semble s'être concerté à lui faire, de l'admettre auprès de son foyer. «Hélas , sei- « gneur, me répondit-il, c'est une histoire « un peu longue, elle renferme les aventu- « res de dix soirées bien malheureuses, et, « si vous voulez bien me le permettre, j'en « partagerai aussi le récit en dix soirées. « Au reste , le Dieu créateur et rémunéra- « teur, que j'invoque pour vous , vous ren-

« dra, par ses faveurs en cette vie et dans « l'autre , le bien que vous m'avez déjà « fait et celui que vous voudrez bien me « faire encore. » Puis il me récita ces vers :

« La main du bienfaiteur, répandant sa largesse, • Est comme un sol fertile , où maint et maint sillon « De son cultivateur centuple la richesse; « Plus son sein fut ouvert, plus il devient fécond. »»

Je souris à cette manière adroite de s'assurer pendant dix soirées la nourriture et le logement , et sur mon invitation il commença son histoire en ces termes :

HISTOIRE D ABD-ERRAHMAW EL-ISKANDERANY.

Je suis né à Alexandrie et je n'ai pas toujours porté les misérables habits dont je suis couvert; mon père se nommait Hagy Aly él-Mokhtar, et était un des principaux négocians de cette ville ; la plus grande partie de son commerce se faisait avec les Francs, et par son activité et son intelligence il réussit à amasser une fortune considérable.

Il se maria à la fille d'un autre négociant de la même ville, qui mourut après deux ans de mariage, en me donnant le jour. Je passai moi-même d'abord pour avoir perdu la vie en même temps que ma mère, et on ne s'aperçut qu'au moment ou on voulut la laver et l'ensevelir, que je respirais encore. La mort m'aurait alors épargné bien

des souffrances, mais Dieu ne Fa pas voulu. Nous sommes à lui, et nous retournerons vers lui quand il voudra et comme

11 voudra ; louange à Dieu bienfaisant et juste.

On me donna le nom d ' Abd-erràhman ben-Aly , j'y joignis de plus le surnom &el-Iskanderany (natif d'Alexandrie) et j'espère y ajouter bientôt, comme mon père, le prénom Rel-Hagy (pèlerin de la Mecque}, si Dieu me favorise d'un heureux voyage.

Le chagrin que causa à mon père la perte de ma mère lui fit prendre le parti de quitter Alexandrie: il se trouvait assez riche pour cesser son commerce; il en vendit donc les marchandises et les ustensiles, acheta une maison au Kaire, dans le quartier appelé BâbZouylèhl*,ç\ une grande partie de mes parens vint se fixer successivement au Raire, d'après son exemple.

Mon père m'avait emmené avec ma nourrice lorsque je n'avais pas encore

HISTOIRE d'aBB-JERBAHMAIV. II

deux ans. Sans vous ennuyer des détails de mon enfance et de ma jeunesse, je vais reprendre mon histoire à l'époque où mon père mourut.

Lorsque son temps fut accompli, j'avais vingt-cinq ans, et me voyant par sa mort possesseur de grandes richesses, je ne me sentais de goût ni pour les plaisirs ni pour les voyages. J'avais quelques amis que je consultai sur le genre de vie que je suivrais. Les conseils qu'ils me donnèrent ne me plurent aucunement, et je me décidai à prendre les avis de quelques cheykhs 13 , anciens amis de mon père. L'un d'eux , après m'avoir écouté attentivement, me dit : <c Mon fils , le peu de goût que vous «avez pour les plaisirs qui séduisent or- « dinairement les jeunes gens est une « preuve que le Dieu très-haut et très- « puissant a mis en votre cœur des incli- « nations naturelles pour l'étude. Achetez « des livres à la Koutoubiéh (okel 14 ou bazar « où se tiennent les libraires), et lisez les

« historiens et les poètes des anciens temps; « vous verrez peut-être dans les aventures « qu'ils rapportent des indications pour le « genre de vie qui vous pourrait plaire; « dans tous les cas vous n'aurez pas perdu « votre temps , et vous l'aurez employé «d'une manière satisfaisante, en même « temps vous aurez orné votre esprit de « vers agréables et de récits intéressans, « que vous pourrez raconter dans l'occa* « sion , au grand plaisir de ceux qui vous « écouteront ».

Je crus le vieillard , je le remerciai et j'allai à la Koutoubiéh , d'où je revins avec quatre chameaux chargés de livres.

( Ici se trouve dans le manuscrit arabe la liste assez longue des livres achetés par Abd-errahman.)

Je m'enfermai pour les lire, et la lecture me charma tellement que bientôt mes amis ne me virent plus, et que je ne parus même aux yeux de mes domestiques et de mes esclaves, que pour prendre de courts repas que j'aurais voulu abréger encore.

HISTOIRE JDABD-ERRAHMAN. l3

Je ne puis disconvenir du plaisir que mes livres m'ont causé; mais que de maux ensuite m'a attirés leur lecture !

Je passai ainsi trois ans entiers, et j'avais lu tous les auteurs arabes , turcs et persans dont j'avais fait l'acquisition. Au bout de ce temps, me sentant la téte remplie de récits merveilleux , d'anecdotes intéressantes et de tirades poétiques, je résolus de ne plus garder ce trésor pour moi seul , et de faire participer les autres au plaisir que sa conquête m'avait causé.

Il me vint dans l'idée de faire mon premier essai sur mes domestiques et sur les esclaves de ma maison.

« Si mes récits, me disais-je en moi-même, « paraissent avoir quelque agrément pour « ces gens grossiers et ignorans qui n'en « ont jamais entendu, combien ne plai- « ront-ils pas davantage aux amis que je « vais revoir et qui en comprendront tout « le mérite. »

Je réalisai mon projet dès le soir même

î4 première Soirée.

après la prière du coucher du soleil, je fis rassembler tous mes domestiques et mes esclaves dans un grand salon au haut de ma maison.

Ils furent étonnés de cet ordre nouveau pour eux , et leur surprise fut bien plus grande encore quand ils apprirent que leur maître ne les avait ainsi réunis que pour leur raconter une histoire.

Voici celle que j'avais choisie exprès pour eux, parce que je me rappelais que sa lecture m'avait causé le plus grand plaisir.

LE KHALYFE, LES DOCTEURS, etc. l5

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