ET LE VIEILLARD
Le célèbre khalyfe Abbasside Harounel-RacIiyd était un jour assis dans sa coupole des /leurs, et avait auprès de lui Fillustre docteur Abou- Abdallah , Màlek el- Medeny, Abou-Sayd el-Asmay, et Faddel ben-Yahya , frère de lait et favori du prince. La conversation était tombée, et il se passa quelque temps sans qu'aucun d'eux ouvrît la bouche.
Enfin, le khalyfe r se réveillant de cette espèce de torpeur , leur adressa ces paroles : « Dites-moi quelque chose qui me ic plaise et qui me soit utile. Celui qui rem- « plira à mon gré ces deux conditions re- « cevra en récompense mille dinars. »
Ahou-Sayd , après s'être incliné respectueusement devant le khalyfe, commença en ces termes: « Prince des fidèles, 15 que « le bonheur vous accompagne, et éternise « votre règne xf\
l6 PREMIÈRE SOIREE.
« Abdallah ben-Mokannah l: m'a appris « qu'il avait lu dans les anciens historiens « persans que Kayoumarath et la dynas- « tie des Pichdadiens l8, dont il fut l'illustre « fondateur, durent leur prééminence sur « tous les autres princes contemporains « à dix règles de conduite qu'ils prati- « quaient scrupuleusement.
« La première était de ne jamais donner « leurs filles en mariage à des princes étran- « gers.
« La deuxième , d'épouser au contraire « toujours des princesses étrangères.
« La troisième, d'admettre tout le monde « à leur table et de n'aller partager la table a de personne.
« La quatrième , de ne prendre conseil « de personne quand ils voulaient placer « un bienfait.
« La cinquième , de tenir exactement « leur parole , et de ne manquer jamais « aux promesses qu'ils avaient faites.
« La sixième, de rendre en gratifications
LE KHAXYFE, LES DOCTEURS, etc. 17
« à leurs vassaux les redevances annuelles « que ceux-ci étaient obligés de leur payer.*
« La septième , de donner moins de « temps au loisir qu'au travail.
« La huitième , quoique leur religion « leur permît le vin , de n'en boire jamais « assez pour troubler leur raison.
« La neuvième , de ne jamais punir que « quand leur colère était passée.
« La dixième enfin , de fuir la société « des ignorans , et de ne se plaire que dans « celle des sa vans et des philosophes. »
Le khalyfe ne témoigna aucune admiration et aucun plaisir quand cette narration fut terminée, et, croyant n'y voir qu'une allusion à ses bontés pour Malek, Faddel et Abou-Sayd lui-même, il garda un silence indifférent, sans ordonner qu'on donnât mille pièces d'or à Abou-Sayd.
Quelques instans après il fit signe à Faddel. Celui-ci, espérant être plus heureux, prit à son tour la parole. « Grand prince, « dit-il , les savans historiens , qui ont 1. a
ï8 PREMIÈRE SOIRÉE.
« comparé ensemble les caractères des « anciens rois de Perse et la marche de « leurs divers gouvernemens , en ont tiré « les remarques suivantes :
« Dans la première dynastie , celle des « Pichdadiens 9 Giamschid, qui en fut le « quatrième prince , regardait un âg*e « avancé comme le plus grand titre aux « honneurs et aux fonctions publiques, te Sous «on règne , les vieillards étaient dé* « corés de sa plus éclatante faveur.
« Sous son second successeur Afridount « cette faveur fut attachée non au grand « âge , mais aux longs services ; et , plus on « avait vieilli dans un emploi , plus on pouce vait espérer de parvenir à un poste émi- « nent.
« Manougeher, successeur et descendant « d'Afridoun , ne protégea que la noblesse « et l'illustration des anciennes races. Un « noble sans mérite pouvait alors parvenir « à tout.
« Le système changea sous les Kaya-
LE KHÀLYFÉ, LES DOCTEURS, etc. 19
« nides J9. Kay-Kaous, fils de Kay-Kobad, « et deuxième roi de cette seconde dynas- « tie , n'aimait que l'esprit , le jugement, la « science. L'habileté et les connaissances « étaient les titres indispensables pour par- « venir.
« Sous Kay-Khosrou , successeur de Ray- « Kaous , la palme fut donnée au courage , « à la vaillance et aux exploits militaires.
« Lohorasp, quatrième prince de la même « dynastie, et Kuschtasp, son fils, ne re- « cherchèrent à leur tour que la probité et « l'intégrité. Leur règne fut celui des gens « vertueux.
« Enfin , lorsque Khosrou-Anouschir- « van , fils de Kobad, dix-neuvième prince « Sassanide et le plus grand monarque de « cette dynastie ao , monta sur le trône , il « exigea qu'on réunît toutes ces différentes f< qualités. Ses faveurs se mesuraient sur le « degré auquel on les possédait. La ri- « chesse était le seul titre qui n'obtenait « rien de lui. »
TtO PREMIERE SOIRÉE.
Faddel se tut , et le khalyfe ne témoigna pas plus de satisfaction cette fois que la première. Après quelques instans de silence , se tournant du côté de Malek. « A « votre tour , lui dit-il ; essayez si vous « réussirez. »
Malek s'inclina respectueusement et prit la parole :
« Prince, dit-il, on rapporte que le kha- « lyfe Abou-Giafar ' al-Mansour 21 , sur la « fin de sa vie, se trouvant un jour avec m ses conseillers les plus intimes , leur de- « manda s'ils connaissaient quelque vice « ou quelque défaut essentiel dans son fils « al-JUàhadjr**) qu'il venait de déclarer hé- « ritier du trône. Ils lui répondirent qu'il « n'en avait aucun, excepté celui de ne s'être « fait aimer d'aucun de ses sujets futurs.
a Cette déclaration , qui fut unanime , « fit réfléchir profondément le khalyfe. « Dès le lendemain, il commença à rendre .« des arrêts iniques, à confisquer injustece ment les biens des uns , et à s'emparer
LE KHALYFE, LES DOCTEURS, etc. 21
« violemment des possessions des autres « musulmans, sans alléguer aucuns motifs « que ceux de sa volonté tyrannique. Il fit « dresser des titres de possession de toutes « ces propriétés immenses, et en fit préce sent à son fils al-Mahady, en lui disant : « Je suis sur le point de terminer mes jours; « après ma mort, aussitôt que vous m'aurez « succédé sur le trône, convoquez tous « ceux auxquels j'ai donné des sujets de « plaintes de moi , déchirez vos actes de « propriété, et rendez-leur les biens dont « je les ai dépouillés , à la condition qu'ils « me pardonneront, et qu'ils prieront Dieu « de me pardonner lui-même.
« Le khalyfe al-Mansour mourut. Al- « Mahady exécuta les ordres de son père. « Le premier usage qu'il fit de son autoce rité fut de rendre les patrimoines de ceux « à qui la feinte tyrannie de son père les a avait enlevés. On pardonna à al-Mamour, « on pria pour lui, et al-Mahady obtint en « un moment l'amour de tous ses nou- « veaux sujets. »
22 PREMIÈRE S0IR3ÉÊ.
« Dans ses sentimens on s'abuse :
« Le cœur dit sans motif tantôt oui , tantôt non , <• Ce qu'il refuse à la raison, • Souvent il l'accorde à la ruse. »
Le khalyfe parut encore moins satisfait de cette histoire que des précédentes, malgré la tirade poétique qui la terminait : al-Mahady et al-Mansour , qui n'y jouaient pas un très-beau rôle , étaient l'un son père, l'autre son grand-père, et le docteur avait oublié que la vérité doit être couverte ou découverte , suivant les yeux auxquels on la présente.
Haroun, voulant dissiper les idées que cet entretien avait fait naître dans son esprit, crut pouvoir s'en distraire en partant pour la chasse, et Faddel l'y accompagna. La chasse avait déjà duré quelque temps , lorsque le khâlyfe se trouva, par la vitesse de son cheval , séparé de la suite qui l'avait accompagné. Faddel seul res* tait entore auprès de lui. Ils arrêtent leurs chevauxetcherchentàretrouver leur route.
LE KHÀLYFE, LES DOCTEURS, etc. 1$
Après avoir essayé inutilement pendant quelque temps de reconnaître le lieu où ils se trouvaient , ils aperçoivent de loin un vieillard qui paraissait occupé à cultiver un champ, et ils dirigent vers lui les pas de leurs chevaux.
Ce vieillard avait une physionomie vénérable ; sa barbe et ses sourcils étaient blanchis par le temps, et paraissaient la preuve d'un âge bien avapcé. Il était occupé à semer des noix dans son champ, Haroun arrête son cheval , admire pendant quelque temps le travail du cultivateur et les soins qu'il donnait à sa plantation, et s'approchant de lui, « Bon vieil- « lard, lui dit-il, combien avez- vous déjà « vécu d'années? » Quatre ans seulement f « répond celui-ci. »
Faddel ne put s'empêcher de réprimander vivement le vieillard. « Ne voyez -vous « pas, lui dit-il, que vous parlez au sou- <t verain empereur des fidèles, au Succès- « seur de l'apôtre de Dieu , au soutien de
« l'islamisme , au pontife sacré de la vraie « religion ? Comment donc osez-vous pro- « férer devant lui un si impudent men- « songe? »
«Je ne ments point, répondit le vieilce lard , j'ai dit la vérité.
«Personne, ajouta -t -il, ne peut sans « doute disconvenir qu'aucun bon mu- « sulman ne doit appeler vie le temps « qui s'est écoulé sous le gouvernement de « la dynastie hérétique et usurpatrice des « Ommiades** : sous le règne du bienheu- « reux A bou-l- A bbas Saffah, fondateur de « la glorieuse dynastie des Abbassides , «maintenant sur le trône, les guerres « cruelles entre les musulmans, qui ont oc- « cupé entièrement cette malheureuse « époque, n'ont permis jamais à personne « de respirer pendant un seul instant de « paix: partout le sang ruisselait par tor- « rens. Le désastre et la terreur régnaient « en tous lieux ; la crainte que tous avaient « d'une mort presque certaine faisait de « leur existence une mort anticipée.
LE KHALYFE, LES DOCTEURS, etc. 3 5
« Je ne puis donc compter que quatre « ans d'une véritable vie ; c'est-à-dire, deux « années sous le khalyfe al-Mahadj-y votre « illustre père , et deux autres années sous « le règne de votre majesté sublime , que « Dieu puisse la combler de ses bénédic- « tions et éterniser son empire. »
Cette explication plut à Haroun; sa suite venait de le rejoindre, et il ordonna à son grand trésorier de payer au vieillard mille pièces d'or; a mais, ajouta-t-il, coince ment, bon vieillard , avez-vous pu vous « donner autant de peine à votre âge pour « cultiver ce champ et y semer ces noix , « qui ne doivent être utiles que quand elles « seront devenues de grands arbres; il est « difficile de croire <jue vous puissiez ja- « mais en recueillir les fruits. »
((Prince des Bdèles , répliqua le vieillard, «les arbres dont les fruits m'ont nourri « ont été plantés par ceux qui sont venus « avant moi, et ceux que je plante nour- « riront ceux qui viendront après moi. »
Le khalyfe , plus satisfait encore de cette réponse que de la première, ordonna qu'on donnât encore mille dynars*4 au vieillard.
Celui-ci ajouta: « Les arbres de cette es- « pèce ne donnent ordinairement des « fruits à leur cultivateur que vingt ans « après avoir été semés, quelque favorable » que soit la température et l'influence » d'un soleil fécondant. Moi, au contraire, « je les ai semés aujourd'hui, et aujour- « d'hui même , grâce au soleil de la bience faisance de notre illustre khalyfe , que ce Dieu le protège, ils m'ont déjà rapporté ce plus de fruits que n'en vaudra jamais « leur récolte. »
Haroun ordonna qu'on donnât au vieillard encore mille autres pièces d'or, et, se tournant vers Faddel , il lui dit : « Allonsce nous-en; car si je restais, en causant ce avec lui , j'épuiserais plutôt mon trésor , ce qu'en vous écoutant, vous Faddel, Ascc may , Malek , et tous les autres docteurs <c de ma ville de Baghdad. »
HISTOIRE DABD-ERRAHMAN. a 7
CONTINUATION DE L'fflSTOIRD D ABD-
ERRAHMAN.
J'avais lu mon histoire tout d'une haleine , ne voulant influencer en rien mes auditeurs , et attendant qu'elle fut entièrement finie pour connaître , d'une manière moins équivoque et plus impartiale, l'effet que sa lecture pouvait avoir fait sur eux.
Le silence parfait, qui avait régné pendant que ma voix ^e faisait entendre, m'était un sûr garant de l'attention qu'on lui prétait.
Je relevai les yeux.... Tous étaient endormis du plus profond sommeil ; piqué de cet événement inattendu , et sentant moi-même le besoin de me reposer, je renonçai à éveiller ces dormeurs : les laissant tous dans les mêmes places où le sommeil les avait saisis, je me hâtai, à mon tour, d'aller m'étendre sur mon lit, et je crus de voir remettre au lendemain matin W 3.
28 PREMIÈRE SOIRJÉE.
toute réflexion et toute réprimande à ce sujet.
Le lendemain , le principal de mes domestiques m'éveilla pour m'apprendre que la porte de ma maison était clouée extérieurement, et que mes esclaves s'étaient vainement efforcés de rouvrir.
Je n'eus pas long-temps à chercher la cause de ce nouvel accident : le Nayb a5, ou lieutenant de police du quartier, parut bientôt avec ses gens , fit déclouer la porte, et, m'ayant fait appeler, m'apprit, avec line grave réprimande, qu'en faisant sa ronde de nuit , il avait trouvé ma porte ouverte ; je conjecturai que mes esclaves et mes domestiques, empressés d'obéir à mon appel général de la veille , et ignorant que je dusse les retenir pendant la soirée entière, avaient négligé de fermer la porte pour la nuit ; le sommeil qui s'était emparé d'eux les avait mis ensuite dans l'impossibilité de remplir ce devoir.
Le Nayb avait exécuté strictement les ré-
HISTOIRE D ABD-ERRAHMAN. 29
glemens de police en faisant fermer ma porte par ses gens et en la faisant clouer en dehors jusqu'au lendemain matin. Il montra la même exactitude en me condamnant à une forte amende, que je fus obligé de payer sur-le-champ , fort heureux qu'il ne m'eût pas imposé de plus une punition plus grave.
Je reconnus ainsi , à mes dépens , combien étaient fondés ces deux proverbes du sage :
« Sans la porte , la maison serait le pa- * trimoine du Bédouin.
« Si tu laisses ta porte ouverte , sois as- « suré que le diable y entrera. »
SUITE DE L'HISTOIRE d'aB-DERRAHMAN.
Je réfléchissais en moi-même sur mon désappointement et sur les suites fâcheuses qu'il avait eues pour moi.
a J'ai eu tort, me disais-je; j'ai mis des « boucles d'oreilles à un âne et des bagues « à un pourceau ; comment ai-je pu croire <* que des esclaves et des domestiques , qui « ne savent que boire, manger et servir « leur maître , pourraient entendre avec « plaisir des choses qui dépassent les boite nés de leur intelligence; de quel intérêt « pouvaient être pour eux ces hautes con- « ceptions de la politique, ces détails sui « des rois dont les empires ne leur sont « pas connus , dont les noms mêmes n'ont
3u DEUXIÈME SOIRÉE.
« jamais frappé leurs oreilles grossières et « ignorantes.
« J'avais mal choisi mon auditoire.
« Celui qui sans bateau veut passer la rivière,
« Doit d'abord apprendre à nager.
« Le chameau qu'on veut trop charger
« Succombe ou bien reste en arrière.
« Avec prudence , avant d'entrer dans la carrière,
« L'Arabe choisit son coursier ; « Et le hardi chasseur, qui poursuit la panthère
« Jusques au fond de son hallier , «Avant d'oser affronter sa colère,
« De son aime essau| l'acier-»
«Oui, j'ai eu tort, mais je suis instruit « à temps par la leçon que ma donnée « l'expérience ; je ne veux plus faire de ré- « cits qu'à des oreilles délicates , capables <c de les entendre, de les comprendre, de « les apprécier ; c'est de ces auditeurs « dignes de l'être que j'attends, avec raison, « le tribut d'éloges qui devra m'être ac- « cordé.
« Mon histoire était d'ailleurs peut-être « un peu longue ; je choisirai pour cette
HISTOIRE D ABD-ERRAHMAN. 33
« seconde séance une histoire plus courte « et plus piquante. »
Je me levai tellement content de ma nouvelle résolution, que ma joie et ma satisfaction ne purent échapper aux observations de mes domestiques, qui s'étonnaient entre eux que je pusse paraître de si bonne humeur après avoir payé une si forte amende, et surtout que je ne leur in^ fligeasse aucun châtiment pour leur faute, qu'intérieurement je reconnaissais bien être la mienne.
Je me hâtai d'exécuter le projet qui m'avait souri; je rendis visite à mes amis; chacun me félicita de ma rentrée dans la société des hommes et de la fin heureuse de ma réclusion volontaire. Je les remerciai de leurs félicitations amicales, et je les invitai tous à un grand repas pour un jour que je leur indiquai, les engageant à amener avec eux à cette espèce de fête leurs amis et les amis de leurs amis.
Je fus servi à souhait : la réunion fut
complète. Je connaissais peu de mes convives ; mais je pensai que ceux que je ne connaissais pas avaient été amenés par ceux que je connaissais. D'ailleurs mon but d'avoir un auditoire nombreux était rempli.
La salle du repas était préparée; je m'étais plu à la décorer avec magnificence et à y faire parade des richesses que m'avait laissées mon père.
De vastes plateaux d'argent massif étaient couverts de plats du même métal; les uns offraient des pièces de mouton bouillies avec le safran et le melokhyéh *6, les autres, des agneaux rôtis renfermant des poulets et des pigeons farcis eux-mêmes de riz, de raisins secs, de dragées et de poivre indien.
Dans de grands bassins s'amoncelaient en forme de pyramides, soit les pâtisseries les plus agréables , au miel et au koubebe 2?, soit les fruits secs et confits destinés à aiguiser la soif des buveurs.
HISTOIRE D 'àBD-ERRAHMàW. 35
Dans des vases de cristal brillaient de diverses couleurs les sorbets à la rose, aux violettes, à l'ambre, à la fleur d'orange; des serviettes d'étoffes des Indes,rayées d'or, étaient préparées pour les convives; des chandeliers de la plus grande dimension, en argent massif, supportant de grosses bougies odoriférantes de couleurs variées, s'élevaient d'espace en espace, prêts à remplacer la clarté du jour, et semblaient autant d'astres éclatans au milieu d'un ciel resplendissant de lumière.
Enfin je n'avais rien négligé pour que mes çonvives fussent conteïis de moi , et j'espérais bien être moi-même encore plus content d'eux.
On se mit à table : tout se passa bien au repas , on en loua la disposition et les mets; lorsque je vis qu'on avait cessé de manger, je fis apporter les pipes toutes préparées, quelques flacons de vin de Chypre pour les moins scrupuleux, et, ne voulant plus faire participer mes dômes-
tiques et mes esclaves au plaisir dont j'ailais faire jouir mon auditoire, je leur ordonnai de se retirer et de ne reparaître qu'à mon appel.
Tirant alors mon cahier, que j'avais placé sous un coussin , « mes chers amis, « dis-je à l'assemblée, vous avez été les « bien-venus chez moi; je désire que ma « réception vous ait fait autant de plaisir « que j'en éprouve; vous me dites que les « mets vous ont satisfaits; mais il ne suffit « pas de nourrir le corps , l'esprit aussi et « l'intelligence ont droit de réclamer leur « nourriture. »
« Or donc, vous saurez que le temps « pendaht lequel je suis resté éloigné de « vous a été employé à recueillir des tré- « sors inappréciables, dont je veux parta- « ger la jouissance avec vous.
« I/avare a dit : ce trésor est le mien , • Personne autre que moi n'en aura jouissance. « Le malheureux ! en enfermant son bien , « Plus que tout autre il est dans l'indigence ; «• Il meurt , et n'a joui de rien.
HISTOIRE D ABD-ERRAHMAN. 37
■ Mais quand le libéral soulage la misère , « Quand 11 partage avec un frère , « Il est heureux par les heureux qu'il fait;
« Chaque portion de bienfait - Le fait jouir de sa fortune entière. -
Voyant qu'on m'écoutait avec une grande attention , je priai mes auditeurs de me la continuer pendant toute ma lecture , et je commençai en ces termes :
La Perse eut autrefois pour roi un prince remarquable surtout par sa fierté et son orgueil extraordinaire ; les succès qui avaient toujours couronné ses entreprises avaient tellement enflé son cœur, qu'il avait pris le surnom de Bakht-Azmây, composé de deux mots persans qui signifient favorisé de la fortune. Un jour, à une de ses audiences solennelles, les marchands d'une caravane partie du Kachemyr se présentent devant son trône, et , après avoir rempli les formalités des cérémonies en usage, déposent à ses pieds une plainte contre une troupe de brigands qui, à leur arrivée sur les frontières de son royaume, avaient arrêté leur caravane , tué tout ce qui avait fait quelque résistance et pillé tout ce qu'ils possédaient.
Le roi promit de leur rendre justice , de
réparer leurs pertes et de tirer une vengeance éclatante de leurs spoliateurs. Ensuite il les renvoya à son vizir qu'il chargea d'écouter leur relation détaillée de cet événement , et de prendre les renseignemens nécessaires pour la punition des coupables.
Quelque temps après le vizir vint faire son rapport au roi.
« O roi, dit-il, dans le désert qui borne « les frontières orientales de vos états est « une forteresse qui porte le nom de Qalât- « Hissar ( château-fort ) : cette forteresse , « placée dans des rochers presque inabor- « dables et dont des constructions faites « avec art ont augmenté les défenses na- « turelles, est habitée par cent brigands « que rendent bien dangereux leur force « extraordinaire, leur bravoure féroce et « surtout leur activité infatigable. Le chef « auquel ils obéissent, et qui se nomme « Sânouh , est un guerrier indomptable « que rieji ne peut épouvanter et qui eût
4o DEUXIÈME SOIREE.
« été capable de combattre et de renverser « le grand Esfandyar** lui-même.
m Sa lance est redoutable à Fégal du tonnerre ; « Ses yeux lancent l'éclair; les plus vaillans soldats « Craindraient de s'exposer aux coups du cimeterre « Dont s'arme son terrible bras ;
« En cent endroits un exploit sanguinaire
« A signalé son effroyable nom ; « Et vouloir attaquer son funeste repaire , « C'est pénétrer tout nud dans l'antre du lion. »
Depuis long-temps , ajouta le vizir , « cette forteresse est en sa puissance , il en a sort continuellement pour faire des ex- « cursions dans les pays environnans, et je « ne saurais nombrer tous les désastres et « tous les désordres dont il s'est rendu « coupable. »
Bakht-Azmây, irrité et plein d'une juste indignation, ordonna au vizir de prendre avec lui un corps de cavaliers, et d'aller se saisir de Sdnouh pour mettre fin à ses pillages et le punir de tous ses crimes.
« Je veux, ajouta le roi, que tu m'amè- « nés ce brigand et ses compagnons en-
a chaînés , pour que les supplices les plus « cruels vengent en ma présence leur9 « victimes* »
« J'obéirai aux ordres de mon souverain, « dit le vizir : puissé-je réussir dans l'exé- « eut ion de ses volontés suprêmes! puisse a le Dieu tout-puissant m'être en aide et « m 'accorder son secours dans cette entre- « prise ! »
« Quelle entreprise est celle-ci , s'écria le « roi furieux, la prise d'un voleur! Quelle « comparaison peut - il y avoir entre un « corps aguerri de mes troupes royales et * une vile poignée de brigands ? Quelle « crainte peut éprouver de cette canaille « le ministre de mes volontés, puisque ayant « pour armes mes ordres souverains , il « croit encore nécessaire d'implorer celles « du Dieu tout-puissant ; cette prière est « un outrage à ma dignité royale , outrage « que je ne puis ni ne dois pardonner. »
« O roi, répondit le vizir, la victoire et la « force viennent de Dieu. Ce n'est ni le u 4
« nombre des soldats, ni les armes, ni les tré- « sors des princes qui assurent leurs succès, « c'est la protection de ce Dieu tout-puis - « sant qui fait tout ce qu'il veut en disant « que cela soit. Rien n'arrive que par ses « décrets , rien n'arrive malgré eux. »
Pour toute réponse Bakht-Azmây fit charger de fers le vizir et le fit aussitôt enfermer dans une prison.
« Eh bien ! ajouta-t-il , j'irai moi-même « tenter cette entreprise si difficile , et l'on « verra que je me nomme avec raison le « favorisé de la fortune. J'irai , je réduirai « leur forteresse en cendres, je traînerai « après moi prisonniers ces brigands re- « doutables, et, pour remporter cette ché- « tive victoire , je n'aurai pas besoin du « secours et de la protection du Dieu tout- « puissant. »
Le roi partit en effet lui-même pour cette expédition, qui lui paraissait si facile à terminer et pour laquelle il avait témoigné un mépris si dédaigneux. Mais le Dieu
souverain des mondes , l'arbitre des destinées , dont il avait refusé d'implorer le secours et dont la protection lui semblait si peu nécessaire pour la victoire que devait remporter son armée aguerrie, permit que tous les détachemens, qu'il envoya successivement à l'attaque des brigands, fussent l'un après l'autre taillés en pièces, sans qu'un seul soldat pût revenir au camp royal annoncer ces étonnantes défaites.
L'élite de l'armée avait été détruite de cette manière , et le roi exaspéré se décida à réunir autour de lui tout ce qui lui restait de ses troupes et à marcher lui-même à l'assaut de la forteresse imprenable.
Le nom de Dieu ne fut pas plus invoqué par lui qu'auparavant; sa confiance était tout entière dans les soldats aguerris dont il était encore entouré, et dans son nom même qu'il se figurait follement être un titre assuré aux faveurs de la fortune.
Sânouh , voyant approcher de ses murailles la tempête qui menaçait de les ren-
verser de fond en comble et de l'engloutir sous leurs débris, rassembla autour de lui tous ses compagnons.
« Frères! leur dit-il, le roi lui-même vient « nous livrer combat; ce ne sont plus des « attaques partielles qui nous menacent, « mais une attaque générale , c'est le coup te qui doit décider la partie : si notre coûte rage mollit, si la crainte énerve nos force ces , nous sommes certains d'être ou « massacrés ou réservés aux plus cruels « supplices, nul d'entre nous ne sera épar- « gné ; combattons donc avec bravoure et « fermeté, préférons la mort du glaive à « celle de Técbafaud : s'il faut périr, que « ce soit du moins comme il convient à des « guerriers intrépides , et ne laissons pas « notre perte sans vengeance ; d'ailleurs , ce ajouta- t-il, qui sait si les décrets de Dieu « ne permettront pas que nous soyons vaince queurs; mettons en lui notre confiance, « la victoire vient de lui et son secours est « toujours prêt pour celui qui espère. »
L'assaut eut lieu au moment même; mais les brigands combattirent en désespérés , et les troupes royales , partout repoussées, prirent la fuite de toutes parts.
« Ne rougissez- vous pas, s'écriait Bakht- « Azmây entraîné par la foule au milieu « de la déroute, ne rougissez-vous pas de « prendre honteusement la fuite devant «une poignée de brigands méprisables; « n'êtes -vous plus les soldats du favorisé « delà fortune ! »
Il voulut en vain retenir ces fuyards , aucun ne l'écouta , et il se trouva bientôt tout seul et abandonné au milieu du désert.
Il en parcourait depuis quelque temps les sables stériles et sans bornes, errant f fatigué, accablé par la faim, la soif et le désespoir, lorsqu'il crut apercevoir à l'horizon une montagne vers laquelle il se dirigea.
En approchant , il y distingua des traces de culture , puis un grand bâtirtient qu'il
reconnut pour un monastère de derviches. Il se traîna avec peine vers la porte , y demanda et y obtint l'hospitalité.
Les réflexions qu'il fit dans cet asile sur ses malheurs et sur les causes auxquelles il devait les attribuer , le spectacle de la piété douce et tranquille et de la confiance entière au Dieu créateur et conservateur, qui régnaient sans ostentation parmi ses vénérables hôtes, eurent bientôt changé le cours de ses pensées, et ses sentimens épurés prirent une direction nouvelle.
Il reconnut que lui-même avait appelé sur sa tête les orages et le coup de foudre qui l'avaient brisée, et que la seule cause
de ses désastres si inattendus était sa confiance aveugle en lui-même et son impiété envers celui qui seul dispose à son gré des événemens.
« Grand Dieu ! s'écriait-il , Dieu dont la « puissance est irrésistible et les arrêts « inévitables, je reconnais que par le se- « cours de ta volonté souveraine la faible
LE ROI ET LE BRIGAND. bfj
<r fourmi peut vaincre le lion terrible; sans « tes ordres, toutes les forces du lion ne « pourraient même écraser la fourmi.»
Puis , il répétait la prière sacrée ftel-Fatihat qui sert d'introduction au livre sublime donné par Dieu même à son saint prophète.
Au nom du Dieu clément qui sur nous, chaque jour, Épanche les trésors d'un paternel amour....
Louange au Dieu du ciel, de la terre et des ondes-, Dont l'empire suprême embrasse tous les mondes.... Arbitre des destins, au jour du jugement; Espoir du repentir , soutien de l'innocent ! C'est toi, sous divers noms, que tout être révère; C'est vers toi que nos cœurs élancent leur prière.... Exauce tes enfans ; que ta sainte équité Soit toujours de leurs cœurs le seul guide écouté, Loin des obscurs sentiers de l'erreur mensongère î Que nul crime sur eux n'appelle ta colère ï Que du vice, fuyant les attraits séducteurs, Ils se montrent toujours tes vrais adorateurs !
Bakht-Azmây passa ainsi quarante jours et quarante nuits dans les regrets , le repentir et la prière.
Le sommeil s'était emparé de lui, la
quarante -unième nuit, et il crut voir en songe un ange ou un génie qui lui dit : « La « voix de ton repentir est montée jusqu'aux « pieds du Dieu très - haut. Dieu punit , «Dieu pardonne; il est le Dieu juste, le « Dieu clément et miséricordieux. Retourne « dans tes états , et remonte sur ton trône ».
Bakht-Azmây > à son réveil, se hâta d'obéir aux ordres qu'il venait de recevoir, il sortit du couvent des derviches et dirigea son chemin vers la ville capitale de son royaume.
Des événemens bien importans pour Bakht-Azmây s'étaient passés pendant son absence.
Sânouh , non content d'avoir mis les assaillans en fuite, avait voulu encore tirer de sa victoire tous les avantages possibles ; il sortit de sa forteresse , désormais à l'abri de toute attaque ; avec les plus intrépides de ses gens il avait poursuivi vivement les débris de l'armée royale.
Dans cette poursuite , le nombre de ses
compagnons s'était augmenté progressivement, et il avait vu s'y réunir , soit les hommes entreprenans et avides qui , le voyant vainqueur, voulaient s'associer à sa victoire, pour s associer ensuite à son butin ; soit les gens timides et pusillanimes qui, redoutant l'essor extraordinaire que sa fortune venait de prendre, aimaient mieux le suivre que se trouver devant lui , piller avec lui qu'être pillés par lui , être ses complices que ses victimes.
Enfin sa petite armée se grossit encore des fuyards qu'il atteignait dans sa marche rapide : ceux-ci avaient jeté leurs armes,~et ne demandaient pas mieux que de racheter leur vie en passant sous ses drapeaux , contre lesquels ils venaient de combattre et qui leur avaient paru si redoutables.
En s'avançant, en se grossissant toujours de plus en plus, l'armée des brigands parvint aux portes de la capitale, EUe y arriva avant la première nouvelle de son agrès-
5o DEUXIÈME SOIRÉE.
sion si imprévue , avant même celle de la défaite de Bakht-Àzmây.
La ville , en proie à tout le trouble d'une épouvante soudaine, et se voyant sans aucuns moyens de défense préparés , ouvrit ses portes aux maîtres que les circonstances lui imposaient, et n'osa faire aucune résistance.
La possession de la capitale de la Perse agrandit les desseins de Sânouhy et croyant la couronne vacante par la mort de Bakht* Jzmây^ dont la disparution faisait présumer la mort sur le champ de bataille, il n'hésita pas à monter lui-même sur le trône.
Entraînées par l'exemple de la capitale, les autres villes subirent le même joug sans aucune difficulté, et les garnisons lointaines se hâtèrent d'éviter les dangers d'une attaque de la part du nouveau roi , en reconnaissant son autorité et se joignant aux troupes dont il était déjà entouré.
LE ROI ET LE BRIGAND. 5f
Une réunion générale avait lieu par Tordre de Sânouhy pour recevoir les sermens de ses nouveaux sujets, lorsque tout-àcoup Bakht-Azmây parut sans aucune crainte au milieu de rassemblée.
A sa vue, ses anciens soldats poussent des cris de joie, et, honteux de leur lâche défection, s'empressent auprès de leur véritable souverain.
Les chefs des troupes, prompts à suivre l'impulsion générale, saisissent au même instant Sdnouh, abandonné même de ses anciens partisans qui, se voyant trop peu nombreux, cherchent à se perdre dans la foule, le chargent de fers et le traînent aux pieds du monarque qu'ils replacent sur son trône; toutes les voix répètent à l'envie : « Vive notre roi Bakht - Azmây. »
Le roi fait faire silence : « Je ne m'ap- « pelle plus Bakht-Azmây , dit-il, j'abjure « le nom de favorisé de lafortune; ce nom m funeste et dont j'étais si fier a été la pre- « mière cause de tous mes malheurs : mon
5a DEUXIÈME SOIRÉE.
« orgueil, ma confiance en moi-même et « dans cette fortune qui devait se mon- « trer pour moi si infidèle, ont été les ins- «trumens d'une perte bien méritée. Il a « plu à Dieu de me punir et de m'abaisser , « il lui a plu ensuite de me pardonner et « de me relever ; que ses arrêts soient bé- « nis , soit qu'ils soient sévères , soit qu'ils « soient favorables. Dorénavant, au lieu du a nom de Bakht-Azmay, je porterai le « nom de Khoda-Chenàs ( soumis aux voce lontés de Dieu ). »
« Du sort , si tu vois l'injustice « Sembler attachée à tes pas, « Que ton espoir invoque ne Dieu bon et propice , « Que ton plus sûr appui soit placé dans son bras : « Avec quelque lenteur que son secours agisse , « Crois fermement qu'il ne manquera pas : x «Fusses-tu plongé même au fond du précipice, « Ne désespère point, et tu t'en tireras. »
HISTOIRE d'/UÎD-ERRAHMAN. 53
CONTINUATION DE l'hISTOIRE d'àBD-
ERRAHMAN.
(( Les paroles appellent les paroles », dit un ancien proverbe des Arabes.
L'histoire que je venais de raconter , et que j'avais pensé devoir être beaucoup plus courte que la précédente , était réellement beaucoup plus longue , grâce surtout aux tirades poétiques dont j'avais cru devoir l'enrichir en faveur d'un auditoire plus distingué et moins étranger a l'appréciation littéraire.
Je me rassurais surtout par ce dernier motif, et je ne conçus pas la moindre inquiétude sur mon succès , tant que dura ma lecture: quand elle fut terminée, je m'apprêtais à recevoir les applaudissemens et les éloges qui me paraissaient si bien dus; toutes les voix allaient sans doute mp présenter un concert de félicitations bien agréable pour mes oreilles Toutes les
voix se taisent , tous mes convives étaient endormis sur leurs coussins , et leur sommeil était tout aussi profond que l'avait été celui de mes grossiers esclaves et de mes stupides domestiques.
Désespéré de ce nouveau caprice d'un sort qui semblait se jouer de mes projets les mieux conçus, et s'amuser des contrariétés qu'il me faisait éprouver, je promenais tristement mes regards sur les complices innocens et involontaires de ce sort persécuteur.
Tout-à-coup, ô bonheur inespéré! qui me fit en un instant oublier tout le chagrin dont j'étais frappé; ô bonheur!.... j'aperçois au milieu de mes dormeurs malencontreux un petit groupe de quatre convives sur lesquels il paraît que le sommeil n'avait pu étendre sa perfide influence; non-seulement ils étaient réellement éveillés, mais ils causaient ensemble à voix basse , et la vivacité de leurs gestes , le feu de leurs yeux et le jeu de leur physiono-
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 55
mie ne pouvaient que me faire présumer l'importance qu'ils mettaient à leur conversation particulière; mais ils ne peuvent causer que de moi et de mon histoire; sans doute ils s'en rappellent les uns aux autres les passages les plus frappans, les plus intéressans, sans doute ils récitent quelques-uns de mes vers.
Je m'approche d'eux, plein de reconnaissance, et je les invite à venir prendre place à mes côtés : ils s'empressent d'accepter ; l'entretien se renoue , et il roule en effet sur le sujet dont je les avais supposés occupés au moment où je les avais aperçus. On me comble d'éloges et de félicitations, on récite avec quelque enthousiasme les vers que je mets dans la bouche du visir au sujet du redoutable brigand Sânouh.
Plus je regardais iûes quatre interlocuteurs, moins je pouvais parvenir à les reconnaître ; ils n'étaient ni du nombre de mes amis, ni du nombre de mes connais-
sances; mais nul doute qu'ils ne fussent les amis des convives que je connaissais et qu'ils n'eussent été amenés par eux.
Je me gardai soigneusement de l'impolitesse qu'aurait témoignée la moindre question à cet égard ; d'ailleurs en ce moment ce n'était plus des étrangers pour moi , ils m'avaient même marqué plus d'égards que les amis qui m'étaient connus depuis long-temps ; tandis que l'amitié n'avait pu donner à ceux-ci la force de résister au sommeil, mes amis inconnus l'avaient repoussé victorieusement , ils avaient écouté mon histoire.
Quoique enivré par les louanges peutêtre exagérées que je recevais de chacun d'eux, je leur avouai modestement que la tirade qu'ils venaient de réciter, et qui avait paru leur plaire, n'était pas de ma composition r et que je l'avais empruntée au Divan** d'un ancien poète. Mes nouveaux amis paraissaient en conserver un doute bien obligeant pour moi , et me sentant
HISTOIRE DABD-ERRAHMAJV. 57
assez riche d'éloges mérités par moi-même, pour ne pas m 'approprier ceux qui étaient réellement dus à un autre que moi , j'offre d'aller à l'instant chercher, dans le cabinet qui renferme mes livres, celui qui contenait le passage dont l'existence était mise en discussion.
On accepte avec un air de défi, et je m'empresse de me lever et de passer dans mon cabinet de livres.
Ma recherche fut plus longue que je ne l'avais présumé. Le livre n'était pas épais, et^ oouché à plat sous des volumes d'une plus grande dimension , il échappa pendant un temps assez long à mes regards .- voulant prouver la sincérité de ma déclaration , je m'obstinai dans mes efforts pour le découvrir: je le trouvai enfin , et je me hâtai d'aller le montrer à mes hôtes. Je sortis donc de mon cabinet de livres; mais quand je voulus rentrer dans la salle du festin , je m'aperçus que la porte en était fermée en dedans.
58 DEUXIÈME SOIRKE.
Je présumai que le vent lavait poussée, ou que moi-même en sortant je l'avais tirée derrière moi par mégarde , et que ce mouvement avait pu faire glisser le verrou de la serrure intérieure 3o; je revins donc sur mes pas, et faisant un long détour par d'autres appartemens qui communiquaient d'un autre côté avec cette salle, j'y rentrai par une autre porte.
Tous y étaient encore ensevelis dans le même sommeil: je dis tous, car mes convives éveillés, mes nouveaux amis littéraires étaient disparus. Je m'en étonnai avec raison , mais mon étonnement redoubla encore quand je m'aperçus qu'avec eux étaient disparus mes plats, mes bassins, mes plateaux, et mes magnifiques chandeliers d'argent massif.
Plus de doute , mes gens si inattaquables au sommeil étaient tout simplement des voleurs qui, ayant eu connaissance de l'espèce de banalité de ma sotte invitation, avaient su en profiter pour s'introduire
HISTOIRE DABD-ERRAHMAH. $9
chez moi et y exécuter le hardi projet dont je me voyais la victime, et dont le succès avait peut-être surpassé leur attente.
Mes cris, ceux de mes domestiques, et de mes esclaves qui accoururent à ma voix réussirent à réveiller enfin les dormeurs dont l'assoupissement et mon absence prolongée avaient si bien facilité ma spoliation et la retraite des voleurs.
On s'éveille , on écoute le récit de mon malheur , on y prend part , et chacun me débite des consolations bien déplacées et bien inutiles.
Cependant je n'étais pas complètement dépouillé. Il paraît que le plus grand des plateaux d'argent n'avait pu être emporté par les voleurs , soit que son poids ou son volume leur eût paru trop embarrassant, soit que la crainte de mon retour présumé moins tardif les eût déterminés à précipiter leur retraite.
Quand on m'eut apporté ce plateau ,
6o DEUXIÈME SOIREE.
unique reste de la magnificence de ma table > je m'aperçus en le considérant que les bords de sa surface présentaient quelques lignes d'écriture qui paraissaient y avoir été tracées depuis peu de temps et peut-être avec la pointe d'un couteau.
Frappé de cette nouvelle singularité je cherchai à déchiffrer ce qu'on avait pu écrire dans ces lignes , et voici ce qu'elles contenaient :
« Châter-el-Harramy 31 salue afïectueu- « sèment son ami Abd*errahman d-I$kan- « derany, et le remercie du bon repas et « du cadeau précieux si généreusement « offerts par sa rare munificence.
« Châter aurait eu le plus grand tort de « ne pas profiter de l'occasion heureuse « qui se présentait à lui: il croit donc pouce voir, ajuste titre , prendre à son tour ce « beau surnom de Bakht-Azmay, defàvo- « risè de la fortune :
« Qu'Abd-errahman se console de sa perte
HISTOIRE D ABD-ERAAHMAN. 6l
a en pensant qu'il trouvera, s'il le veut, de « son côté dans cette circonstance un titre « opportun et suffisamment fondé pour « prendre lui-même le surnom de Rhoda- « Chenas j de soumis et résigné aux voit Ion tés de Dieu. »
Le voleur avait ensuite ajouté ces vers :
« Bien imprudent est qui confie
« Sa maîtresse à des débauchés, - ,
« Sa fortune à d^ Sens ruinés, ' ^
« A son proche héritier sa vie,
« Et sa table à des affamés ;
« Sa sottise est bientôt punie.
« Est bien moins fou celui qui veut
« Mettre le soufre auprès du feu
« Sans redouter un incendie. »
Mes amis furent indignés de l'impudence du voleur Chéter, et le chargèrent de toutes leurs malédictions, en lui sou* haitant tous les châtimens qu'il méritait dans cette vie et dans l'autre ; ils me conseillèrent en même temps d'aller sans retard , dès le lendemain matin , porter ma
0% DEUXIÈME SO)RÉE.
plainte à l'Aga des janissaires 3* , chargé dans la ville et dans la campagne de la police pour tout ce qui concernait les vols et les voleurs.
Le reste de la nuit se passa pour moi dans l'insomnie et dans des réflexions amères ; cependant le conseil qu'on m'avait donné, et que j'étais très-disposéà suivre, faisait luire à mes yeux l'espérance nonseulement de recouvrer les objets qui m'a» vaient été volés, mais encore d'obtenir une vengeance éclatante du voleur effronté qui avait poussé l'impudence jusqu'à m'outrager par ses plaisanteries sur la perte qu'il me faisait éprouver.
J'avais en effet l'intime persuasion que je trouverais dans l'Aga des janissaires et la bonne volonté de me rendre une pleine justice, et le pouvoir d'exécuter cette bonne volonté en découvrant le voleur et ses cornpagnons ainsi que la retraite dans laquelle il avait caché les richesses qu'il m'avait enlevées.
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 63
Le lendemain , de bonne heure , j'allai donc à la maison de l'Aga des janissaires.
Te le trouvai devant sa porte , à cheval ^ 3 entouré d'une suite nombreuse, et recevant delà foule qui se pressait autour de lui des plaintes et des réclamations : il écoutait ainsi les affaires qui lui étaient soumises , et rendait à l'instant même des jugemens qui étaient, comme on sait, sans appfel et ne manquaient pas d'être exécutés sur-lechamp.
Je ne pouvais espérer de rencontrer une occasion plus favorable pour être accueilli par l'Aga ; je m'approchai de lui dès que l'affluence de la foule m'eut permis un accès facile, et je commençai à lui exposer l'affaire qui m amenait devant lui, mettant en même temps sous ses yeux mon grand plateau d'argent sur lequel le voleur avait osé inscrire son nom, et dont j'avais cru l'exhibition indispensable, tant pour certifier les détails de ma plainte, que pour faire connaître le nom du hardi voleur,
L'Aga en apercevant le plateau d'argent demanda à le considérer de près , et examina attentivement les premières des lignes qui y étaient tracées.
A peine les eut-il lues, que, m'interrompant brusquement et m 'imposant silence, il me reprocha avec amertume d'être l'ami intime et sans doute le complice des voleurs qu'il était chargé de poursuivre dans la ville, ajoutant qu'un homme aussi déhonté et aussi criminel que moi , qui, suivant le témoignage de la pièce même que je venais de mettre sous ses yeux, osait donner publiquement aux voleurs de grands repas et leur faire des cadeaux précieux, devait être puni aussi sévèrement que les voleurs eux-mêmes.
La foule du peuple qui m'environnait manifesta son indignation contre moi , et éleva jusqu'aux nues la justice et l'équité rigoureuse de l'Aga , dont les gens me saisirent à l'instant malgré les justes réclamations et les protestations de mon inoceace
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que je m'efforçais en vain de faire entendre.
Par les ordres et à un signe de leur maître , Us m'enlèvent et me renversent en un clin-d'œil , la face contre terre ; deux d'entre eux me maintiennent dans cette position, en se plaçant à cheval sur mon cou et sur mes reins : deux autres me sa£ sissent les jambesrles déchaussent et les tiennent relevées par le moyen d'un bâton auquel étaient adaptés deux nœuds coulants, tandis qu'un exécuteur de l'arrêt fatal qui venait d'être prononcé contre moi , distribuait cinquante coups de bâton sur la plante de mes pieds.
Quand leur cruel ministère fut rempli , mes bourreaux me laissèrent sur la place à moitié suffoqué par mon indignation et à moitié mort de douleur. Lorsque je repris connaissance , la foule s'était retirée, et l'Aga était parti pour faire sa tournée dans la ville.
Je me relevai avec peine, et avec plus de
66 v DEUXIÈME SOIREE.
peine encore je parvins à regagner ma maison, meurtri, sanglant , maudissant TAga , le voleur, mes amis si mauvais conseillers, et surtout moi-même, dont la sottise avait amené sur moi cette complication extraordinaire de malheurs-
Le lendemain les gens de l'Aga ne manquèrent pas de venir se présenter chez moi, pour recevoir le paiement de l'amende dont la condamnation accompagne toujours la bastonnade: je payait, et j'avoue que je n'eus jamais le courage d'aller savoir des nouvelles de mon grand plateau d'argent massif.
Ainsi , ma première soirée m'avait coûté une forte amende ; ma seconde me valut la perte de toute ma précieuse argenterie, si audacieusement enlevée , une nouvelle amende plus considérable que la première, et, pardessus tout cela, une cruelle bastonnade.
« Quand le sort, pour nous gracieux, « Verse de ses faveurs la liqueur bienfaisant* ,
HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN.
C'est toujours goutte à goutte ; une pluie abondante Ne nous abreuve pas de |es dons précieux ; « Mais, quand la fortune changeante, « En fondant sur un malheureux , L'expose aux coups du sort devenu rigoureux , Cest un vaste torrent qui l'inonde et l'assiège
« Par mille flots à sa perte empressés ; Le malheur semble avoir ce fatal privilège, Qu'il ne vient jamais seul, et qu'il a pour cortège
- D'autres malheurs encor l'un sur l'autre entassés. -
SUITE DE ^HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN.
Je fus long-temps à me rétablir, les gens de l'Aga des janissaires étaient vigoureux et les coups que j'en avais reçus fortement appliqués- Mes pauvres pieds étaient horriblement gonflés et sillonnés de profondes et douloureuses crevasses ; cependant au bout de quelques mois je pus recommencer à en faire quelque usage.
J'avais peu réfléchi pendant le cours de ma maladie; une fièvre violente s'était emparée de moi : celui qui souffre n'a que le temps de songer à ses souffrances, son sang est toujours agité : la méditation et la réflexion ont besoin du calme et de la tranquillité du corps aussi bien que de
celle de l'esprit, je ne pus recouvrer Fun et l'autre état qu'à ma convalescence ; je réfléchis alors :
Les réflexions auxquelles je me livrais n'avaient rien de consolant pour moi; quelle que fût la circonstance de mes malheurs que ma mémoire me représentât , à côté de la mésaventure se trouvaient toujours, la tenant par la main, ma sottise et mon imprévoyance- J'abandonnai les réflexions comme ne remédiant à rien et ne servant qu'à faire un mal présent du mal passé.
Le proverbe arabe dit « que les raisins « secs font oublier aux enfans leurs plus « grands chagrins. » Je me remis à mes lectures favorites pour oublier les miens, et je trouvai dans cette distraction , aussi utile qu'agréable, un soulagement réel à ces peines cuisantes de mon esprit.
La tête n'est pas le pays natal des idées et des sensations de l'âme , elle n'en est que le passage : et quand ce passage est or»
HISTOIRE D ABD-ËRRAHMAlf. 7 C
né de fleurs odorantes et de cassolettes parfumées, il faut bien que les idées qui passent à travers de cette atmosphère embaumée s'en approprient une partie et s'imbibent des parfums délicieux dont elles ont traversé la vapeur.
Je lus avec plaisir plusieurs recueils de poésies et de mélanges aussi intéressans qu'agréables; cependant presque à chaque vers des poètes, à chaque ligne des auteurs qui ont écrit en prose, mon esprit préoccupé croyait lire une leçon directe.
Il me semblait que l'écrivain avait d'avance connu toutes les fautes que je commettrais et qu'il me présentait à la fois des conseils utiles pour m'empêcher d'y tomber et des réprimandes salutaires pour me guérir de la fatale maladie d'esprit qui m'y avait entraîné.
Je lus un jour la fable suivante.