LES DEUX RENARDS ET LE JARDINIER
Un renard affamé , et qu'un long jeûne avait réduit à n'avoir plus que la peau et les os r épuisé, se traînant avec peine, rencontra un soir un renard bien gras et bien portant, et dont l'état florissant annonçait assez que la faim et la privation des choses nécessaires à la vie lui étaient totalement étrangères.
« Frère , dit le premier , que le salut soit « sur toi comme sur tous tes parens ; et « que la fortune continue à te combler de « ses dons. Tu es gras et bien nourri et tu « me parais ne manquer de rien, tandis « que moi, pauvre et misérable , l'indigente ce et le besoin se sont plu à me retenir « dans les barrières d'une privation con- « tinuelle; je ne puis rien découvrir pour « entretenir le peu de forces que cette ina- « nition si prolongée me laisse encore; dans
LÊS DEUX REWARDS. *}Z
a peu de temps une mort cruelle sera Hs- « sue où me conduit la route que je par- « cours, et je sens que je suis déjà plus mort « que vivant; car je ne sens mon existence « que par les souffrances que j'éprouve : a mes flancs décharnés se resserrent telle- « ment sur mon cœur , que je ne puis même « plus réfléchir aux moyens que je pourrais « inventer pour apporter quelque remède « à ma triste situation.
« Que Dieu me préserve de vouloir por- « ter envie à ton bonheur! Le destin rend « l'un riche et l'autre pauvre : les ri- « chesses viennent d'elles - mêmes se <* placer dans la main de celui qui est «déjà riche, tandis que le pauvre a « bet*u semer le travail et la peine, il ne « moissonne jamais que la pauvreté et Fin* « digence : je ne me plains pas de ce qui « a été de tout temps ; mais , mon frère , « au nom du Dieu clément et bienfaisant , « aie quelque pitié de ton frère malheureux, « et indique-lui, si tu le peux , comment il
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« pourra soulager le peu de jours qui lui « restent à vivre, »
Le second renard fut érau de compassion : « Mon frère, répondit-il, je veux et a je puis améliorer ton sort ; rends grâces « au Dieu créateur et conservateur de tous « les êtres qui t'a rendu assez heureux « pour me rencontrer : il m'a comblé de « faveurs, mais je ne me montrerai pas « ingrat envers lui en refusant de les parce tager avec mon frère; le pauvre est l'hôte «-que Dieu nous envoie , et le repousser , « c'est offenser Dieu lui-même : viens avec a moi et tu seras rassasié. »
L'espérance de fctf re un bon repas rendit des forces au renard moribond : il suivit avec joie son compagnon, auquel , pendant la route , il adressait les témoignages de la plus vive reconnaissance.
Après avoir marché quelque temps dans des ruines, par des détours qui semblaient bien connus du renard conducteur, ils arrivèrent tous les deux au pied d'un mur
•ogle
très-élevé , mais au-dessus duquel on voyait s élever des tètes de palmier et des festons de vignes.
«Voilà, mon frère, dit le renard bien « portant à l'autre, voilà le paradis où je « trouve en abondance tout ce que je puis « désirer : le jardinier qui cultive ce jardin «y vient rarement, et nous aurons peu a de risqués à courir ; au reste j'ai toujours « soin de prendre les mesures nécessaires « à ma sûreté : entrons, et que Dieu te bé- « nisse comme il m'a béni moi-même. »
Un trou fort étroit, mais cependant d'une largeur suffisante, se trouvait dans la muraille : cette ouverture , qui était cachée par de grandes plantes en dedans du jardin et par un buisson épineux au-dehors, fut la porte par laquelle les deux associés parvinrent à s'introduire; ils trouvèrent la récolte la plus abondantede raisins et de fruits de toute espèce.
L'affamé se jeta sur cette profusion de
biens , et se hâta de satisfaire ses besoins et son appétit glouton.
L'autre renard plus prudent ne mangeait rien dans le jardin : il emportait au dehors les fruits et les raisins pour les y manger ensuite en sûreté, et sans courir le risque d'être rencontré par le jardinier en prolongeant son séjour dans l'intérieur ; mais il voulut en vain persuader à son compagnon de suivre son exemple.
Celui-ci tout entier à satisfaire sa passion dévorante , refusa de 1 écouter et d'interrompre un seul instant une occupation qui lui paraissait d'autant plus douce, que depuis bien long-temps il n'avait pu en savourer les délices d'une manière aussi complète.
Malheureusement le jardinier était en ce moment dans le jardin, où la maturité presque parfaite de ses fruits lui faisait exercer une garde plus vigilante ; il aperçoit les maraudeurs, saisit un sabre et s'élance pour les punir de leurs dévastations.
Le renard prudent avait déjà pris la fuite en apercevant son ennemi, et s'était glissé avec célérité par l'issue dont les abords lui étaient familiers; il faisait tranquillement et sans crainte son repas de l'autre côté du mur.
L'affamé fut moins heureux : il avait rempli son ventre outre mesure, et ses jambes affaiblies par safaim précédente ne pouvaient qu'à peine le porter; il reçut d'abord quelques blessures , et courant çà et là dans le jardin , il ne pouvait éviter les coups que lui portait le jardinier acharné à sa poursuite.
Pour comble de malheur il ne parvenait pas à retrouver cette entrée fortunée, ce trou de la muraille par lequel il s'était introduit avec son compagnon , et par lequel en ce moment il regrettait bien de s'être frayé un passage ; après mille recherches inutiles, et mille tours dans le jardin, en butte aux mauvais traitemens du jardinier vindicatif, il l'aperçoit enfin, s'y jette rapidement, et
échappe ainsi à une mort qui lui paraissait certaine. Il était temps que cet asile lui fût ouvert : il sauva sa vie ; mais, abattue par le dernier coup que lui avait porté le jardinier, sa queue resta dans le jardin.
Quand dans l'assemblée des renards on le vit paraître sans queue, il fut assailli par toutes les marques du mépris et de la dérision; les reproches , les sarcasmes et les insultes qu'il reçut à ce sujet lui parurent si insupportables, que malgré tous les dangers qu'il avait courus dans le jai> din, il se détermina à y retourner, pour rentrer en possession de la queue qu'il avait perdue.
Ce projet fut mis sans retard à exécution. Mais le jardinier, qui n'avait pas cessé d'être sur ses gardes, veillait avec trop de soin pour que sa vigilance pût être mise en défaut: il aperçut bientôt le malheureux renard , et Rapprochant sans être vu luimême , d7un nouveau coup de sabre il lui coupa les deux oreilles.
L'infortuné , blessé , sanglant , revient en proie au désespoir retrouver l'assemblée.
«Malheur à moi, s'écria- t-il, d'avoir été « plus sensible à vos insultes qu'à la voix a de la prudence: le malheur ne se sépare « jamais du malheureux. Je suis revenu « encore plus pauvre que je ne l'étais quand « je suis parti. Je n'avais perdu que ma « queue ; en voulant la recouvrer, j'ai perdu « de plus mes deux oreilles. »
cox\TmuATio;y de l'histoire d'abd-
ERRAHMAN.
« Et moi aussi , m'écriai-je à cette lec- « ture , et moi aussi j'ai été aussi inconsi- « déré que ce renard ; celui qui monte « dans le char de l'imprudence , a pour « compagnon de route le danger , et sa « course ne s'arrête qu'au but inévitable « de l'infortune. N'aurais-je pas dû peser « avec circonspection l'avis irréfléchi que « me donnaient des conseillers à l'abri de « tout risque, qui me poussaient à me je- « ter moi-même sous les griffes du tigre « sans pitié.
«N'aurais-je pas dû me consoler de ma pre- « mière perte, au lieu de m'exposer, comme « je l'ai fait, à me voir enlever ce que le voleur a m'avait laissé, et à recevoir le traitement « cruel que j'ai été chercher moi-même.
« le n'avais perdu que ma queue , et en
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a cherchant à la recouvrer j'ai perdu de « plus mes deux oreilles ! »
Ces réflexions , quoique trop tardives , étaient sages; mais elles auraient pu l'être encore davantage. Au lieu de remonter seulement de l'iniquité de l'Aga à l'imprudence des conseils de mes amis, et ensuite à la rapacité du voleur, j'aurais dû, par la même progression , arriver à la véritable cause de tous mes maux , à la sotte vanité qui me faisait désirer si avidement les éloges que j'espérais m'attirer par mes histoires. N'aurais-je pas dû chercher à extirper totalement de mon cœur cette passion si fatale?
Elle était bien loin d'être éteinte, et elle s'était réveillée, à mesure que les forces me revenaient et que mes blessures se cicatrisaient; bientôt tous mes chagrins et toutes mes douleurs disparurent sous le voile de l'oubli. Il semblait même que la mauvaise réussite de mes deux premiërs essais était un aiguillon toujours actif, qui
nie pressait sans relâche d'en hasarder de nouveaux, c'est-à-dire daller chercher, en véritable insensé, de nouvelles souffrances et de nouvelles infortunes.
Les leçons les plus sages , même celles plus sévères de l'expérience, n'ont jamais changé et ne changeront jamais le caractère et les goûts que la main de la nature a imprimés dans nos ames; et le singe, revêtu d'habits , aurait beau imiter les actions de son maître, il resterait toujours, sous les vêtemens de l'homme, tout autant singe qu'auparavant.
Cependant, ce désir effréné, cet instinct narrateur qui me maîtrisait, resta pendant quelque temps sans exercice ; j'hésitais, non à m'y livrer encore , mais à déterminer la manière dont je m'y livrerais : j'étais seulement embarrassé sur le choix des moyens à employer pour m'assurer une réussite sur laquelle se fondait encore ma folle espérance.
Bientôt pourtant une occasion que je crus favorable se présenta, et, d'après ce
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que je viens de dire, vous ne doutez pas de l'empressement que je mis à la saisir.
J'avais un oncle que je n'avais jamais connu : frère de ma mère, il s'occupait du commerce comme mon père ; et il avait d'abord associé avec lui ses opérations de négoce; mais il avait quitté Alexandrie avant ma naissance et s'était retiré à Damas : depuis long-temps il n'avait donné aucunes nouvelles de lui à mon père, et moi-même je n'en avais également depuis reçu aucunes.
Un jour, deux de mesparens,qui étaient venus me visiter, m'apprirent que cet oncle s'étaitmarîé àDamas, qu'il y avaiteu un fils, et que , ses affaires lui ayant mal réussi , les chagrins que lui avaient fait éprouver des pertes multipliées avaient miné sa santé et l'avaient enfin conduit au tombeau.
Ces nouvelles avaient été données par son fils, mon cousin, qui venait d'arriver au Raire dans un état voisin de l'indigence. Dieu, juste et équitable, avait puni sur le
père et sur le fils les torts que le premier avait faits à mon père et à moi ; car mon oncle , en quittant Alexandrie , avait abusé de la confiance de mon père et lui avait enlevé des sommes assez considérables , tant en argent comptant qu'en marchandises : c'est par cette raison qu'il n'avait entretenu avec mon père ni relations ni correspondance.
Les deux parens qui me donnèrent ces détails ajoutèrent que mon cousin , se voyant dans la détresse, était venu pour tenter la fortune au Kaire; qu'il n'osait pas encore se présenter devant moi , mais qu'il me suppliait de lui pardonner les torts de son père , dont il était innocent, et d'être assez généreux pour lui prêter une somme avec laquelle il pût recommencer son commerce et soutenir son existence. Il les avait chargés de m'assurer qu'il avait toujours blâmé la conduite de son père à l'égard du mien , et que son plus grand chagrin , en perdant tout ce qu'il possédait ,
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avait été de se voir dans l'impossibilité absolue de réparer les torts dont mon pére et moi nous avions souffert, faisant en même temps les plus grands sermens qu'il regardait cette réparation comme son premier devoir , lorsque mes bontés et la fortune auraient secondé ses efforts.
Je n'avais connu mon oncle que sous le rapport des justes plaintes que mon père avait à exercer contre lui pour la spoliation dont il s'était rendu coupable; je refusai de m'intéresser à mon cousin: cependant j'assurai que je lui pardonnais ; mais je ne témoignai pas le désir de le voir , et mes deux parens n'insistèrent pas.
Après leur départ je repassai dans mon esprit tout ce qui m'avait été dit; je me repentis d'avoir répondu par un refus à la demande de mon cousin.
« Dois-je punir, me disais-je, le fils des « fautes du père ? Si le père fut coupable, « le fils est innocent : le père est mort, que « Dieu , souverain arbitre du jour du juge-
« ment, le juge et le punisse; à lui appar* « tient la vengeance et le châtiment: si le « Dieu clément et miséricordieux a daigné « faire grâce au coupable et exercer sur «lui sa clémence, pourquoi moi, chétive « créature, serais-je plus inexorable ?
« Louange à Dieu qui a créé tous les « hommes d'une même chair et les a rendus « tous enfans du même père pour qu'ils « puissent s'aimer les uns les autres.
Louange à Dieu qui a attaché plus de « bonheur et de satisfaction à pardonner « magnanimement qu'à se venger pour sa- « tisfaire sa colère et sa haine.
« Si Dieu n'était clément, plein de miséricorde ,
« Qui, des mortels, pourrait trouver grâce à ses yeux?
« Que d'imperfections dans le plus vertueux !
« Que Tindulgence qu'il t'accorde , « Pour ton coeur, à son tour, soit un modèle heureux*
« Si ton frère, par quelque offense,
« A pu te paraître odieux, « Que l'exemple divin étouffe ta vengeance , - Et qu'il change ta haine en pardon généreux. »
« Oui! je pardonnerai de cœur au fils de « mon oncle, comme je lui ai pardonné de
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« bouche, et je l'aiderai à sortir de l'état dé- « plorable dans lequel il se trouve plongé. »
D'ailleurs, il faut que je l'avoue, un autre projet commençait à fermenter dans ma téte et à corroborer par ma folie les résolutions humaines que venait de m'inspirer la sagesse.
Ce projet était de faire de ma réconciliation avec mon cousin le motif d'une fête de famille et d'une grande réunion à laquelle je devais inviter tous mes parens.
« Je leur lirai, disais-je en moi-même, « une de mes histoires, et il faudra que je a sois bien malheureux si je n'obtiens pas « d'eux plus d'attention que de mes précé- (( dens auditeurs. »
Plus je pensais à ce projet, plus son exécution me souriait, plus je trouvais de raisons fondées pour m'y déterminer.
Jem'objectaisàmoi-même, qu'aprèsdeux essais si malheureux tout devait me faire présumer que le troisième n'aurait pas pour moi plus de bonheur et de réussite.
« Mais, me hâtais-je de répondre, com- « bien les circonstances sont ici différentes: « devais-je croire que des amis de table an- « raient pour moi assez d'affection pour « aimer ce que j'aime, et prendre, à entendre «mes histoires, le même plaisir que j'écc prouvais à les leur réciter moi-même.
«N'auraient-ils pas préféré dans leurs « goûts matériels et indélicats un mets de « plus à toutes les productions des poètes « et des philosophes : ces gens-la savaient « boire et manger et non écouter.
«D'ailleurs n'ont-ils pas donné des preu- « ves de leur peu d'attachement pour moi « dans le peu de soin qu'ils ont mis à choisir «les convives qu'ils m'amenaient? n'est-ce « pas à leur négligence bien coupable que « je dois l'introduction des voleurs et tous « ces malheurs qui ont suivi ? n'est-ce pas à « leur imprudence insouciante que j'ai dû « le conseil funeste qui m'a jeté entre les «mains de l'Aga des janissaires ? N'est-ce « pas à ce conseil irréfléchi, et dans lequel
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« ils ne mettaient aucun intérêt, parce que «leur faux zèle ne leur faisait courir au- «cun danger, que je suis redevable de la « perte du grand plateau qu'avaient épar- «gné les voleurs, des reproches publics «que j'ai essuyés, de l'amende considé- « rable que j'ai payée, enfin de la cruelle « bastonnade que j'ai subie ?
« Certes, ces faux amis n'avaient ni véri- « table affection pour ma personne, ni at- « tachement sincère à mes intérêts.
« Mais aujourd'hui tout est bien différent: « la chair est toujours la chair, le sang est « toujours le sang; mes parens et moi ne <c sommes-nous pas les enfans de la même «chair, le même sang ne coule-t-il pas « dans nos veines,
« N'est-ce pas pour moi le gage et le ga- « rant d'une affection réelle, d'un attache- « ment créé par la nature elle-même et qui « les fera sympathiser avec moi dans tous « mes goûts....
« Ils écouteront mes histoires et je n'en « veux plus conter qu'à eux seuls. »
Je ne tardai pas à mettre mon projet à exécution. J'envoyai inviter tous les membres de ma famille à la petite féte dans laquelle je voulais les réunir y mais sans communiquer à personne le changement de mes résolutions à l'égard de mon cousin et les intentions favorables avec lesquelles je voulais maintenant accueillir sa demande.
, Les invitations furent nombreuses, et on pense bien que je n'oubliai pas d'en adresser une particulière à mon cousin, comme nouvellement arrivé au sein de sa famille.
Au jour indiqué la réunion fut complète, cependant mon cousin n'y paraissait pas; quelques-uns de mes parens me dirent qu'il avait témoigné le refus le plus positif de venir avec eux en faire partie.
Je n'étais nullement inquiet de cette manifestation de ses sentimens, sachant bien qu'elle ne pouvait avoir pour cause que son exaspération, pour le refus qu'on était
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venu lui rapporter de ma part, et son ignorance de la détermination nouvelle que j'avais prise de lui rendre tous les services dont il avait un si grand besoin.
J'envoyai quelqu'un de mes domestiques pour l'engager à venir me trouver ; il refusa. Un second message ne put le tirer de son obstination; çnfin un troisième fut plus heureux et parvint à vaincre son opiniâtreté.
Mon cousin arriva donc; mais, voyant sur son visage toutes les marques de la colère et du ressentiment le plus profond, je craignis qu'il ne rompît les digues de la modération , et qu'il ne se conduisît devant tous mes parens de manière à m'ôter toute possibilité de pouvoir lui pardonner.
Il me parut aussi que, dans l'état d'irritation où il se trouvait, il pourrait bien regarder moins comme un service que comme un acte d'humiliation prémédité contre lui , l'offre que je voulais lui faire publiquement devant l'assemblée de tous
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nos parens communs; je résolus donc de ménager son amour-propre et sa délicatesse, en traitant avec lui cette affaire en particulier; je me hâtai donc, dès qu'il parut, de Temmener avec moi dans un cabinet écarté de la salle où se trouvait la réunion générale de la. famille.
Dès que nous y fûmes entrés, il n'attendit pas que je lui adressasse la parole, et la prenant lui-même avec une voix que la colère rendait rauque, et brusquement entrecoupée de sons heurtés et d'articulations aiguës: « Que me voulez-vous, me «dit-il, et quel rapport, quelle relation «peut-il y avoir entre le riche qui, se re- « posant au sein de la plus délicieuse opu- « lence, voit tout lui sourire et lui obéir, « et le malheureux qui , comme moi , est « plongé dans les cachots de l'indigence, qui, «serré des chaînes de la pauvreté, ne voit «autour de lui que le désespôir grinçant « des dents, et, sous te fôuèt déchirant des « privations insupportables , n'y connaît
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« que le sourire dédaigneux du mépris ou- « trageant et les ordres impitoyables d'une « nécessité avilissante.
« Quelque chose vous manque-t-il au « milieu de votre abondance, à moins que « vous n'ayez besoin , pour mieux savourer a la félicité de votre existence, de lui oppo- « ser , comme contraste , le spectacle d'un « infortuné que le sort inexorable a écrasé « sous ses propres débris, et qui se débat « en vain dans des angoisses inexprimaa bles, pour secouer le poids intolérable et « s'accroissant sans cesse, cause de ses * « souffrances et bientôt de son anéantisse- « ment.
«Vous auriez pu m'aider, me tendre « un bras secourable dans ma détresse : je « l'espérais, j'y comptais même; mais vo- « tre refus cruel a déchiré, d'une manière « bien terrible , le voile de ma folle con^ « fiance et dissipé les vapeurs décevantes « de mes espérances insensées ; et cependant le proverbe ne dit-il pas: Si tu es « mendiant, va frapper aux portes des ri-
« ches; à qui me serais-je adressé de préce férence à vous ? qui était plus en état de «me soulager? vous le pouviez, vous le « deviez peut-être , j'étais le fils du frère de « votre mère, nous étions tous deux frères « nous-mêmes et les enfans du même aïeul : «mais maintenant l'ami, ne trouve plus « d'ami , le parent plus de parent, le frère « plus de frère.
« Hélas! mon frère a dit : L'aveugle im- « plore notre secours, frappons-le sans pi- «tié; le Dieu très-haut ne l'a-t-il pas déjà « frappé lui-même.
« Dieu m'avait frappé il est vrai ; mais « n'a-t-il pas créé et la maladie et le remède: « s'il a créé les pauvres et les indigens pour « souffrir, n'a-t-il pas aussi créé pour soûlait ger leur misère, les riches et les opulens.
« Votre cœur dur met tout son bonheur « dans ces richesses qui vous énorgueillis- « sent ; que le Dieu juste vengeur entende «ma prière et mes vœux! qu'il frappe et « anéantisse entre vos mains ces richesses
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«qui m'ont fait abaisser à l'humiliation « d'implorer vos secours ! que Dieu vous «afflige d'une affliction semblable à la «mienne, et qu'il verse une de ses malé- « dictions sur chacun des poils de votre « barbe! .... »
J'avais laissé mon cousin épancher librement et sans interruption tous ces flots de sentimens amers , qui prenaient leur source dans sa détresse et dans son attente qu'il avait crue trompée; mais je me hâtai d'arrêter le torrent de ses paroles , lorsque j'entendis les imprécations haineuses qu'il commençait à exhaler contre moi.
Sans redouter leur efficacité, puisque ma conscience me rendait le sûr témoignage qu'elles n'étaient aucunement fondées ; cependant la véhémence du langage de mon cousin , l'accent emporté de ses paroles, m'avaient tellement ému , que je ne pus me défendre d'une espèce de crainte vague et non raisonnée que les vœux du
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malheureux auxquels Dieu a permis de s'élever si facilement vers le ciel , n'y rassemblassent des vapeurs menaçantes qui pourraient quelque jour retomber inopinément sur ma tête.
Je m'emparai donc de la parole à mon tour : «Mon frère, lui dis-je, d'un ton «tranquille et bienveillant, ne salis pas « le vase dans lequel tu vas boire ; ne « mords pas la main qui s'apprête à pan- « ser tes blessures ; il est vrai que j'ai d'a- « bord refusé la demande qui m'a été pré- « sentée de ta part ; mais Dieu m'est « témoin qu'a peine mon refus était prQ- « noncé, déjà mes dispositions changeaient . « et te devenaient favorables. L'honnête' « homme et le savant éclairé font des « fautes, comme celui dont le cœur né « renferme que la sottise et la méchan- « ceté. Mais le repentir est la vertu des « sages ; le vertueux et le savant recon- « naissent leurs torts et les réparent , le « sot et le méchant, tout en les reconnais-
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rc sant aussi intérieurement malgré eux- « mêmes , y persévèrent avec obstination « et ne font qu'accumuler de nouvelles « fautes sur les anciennes.
« J'en atteste le Dieu puissant et le pro- « phète qu'il s'est choisi , le fils de mon « oncle n'aura point à se plaindre de moi , « et les reproches amers qu'il vient de m'a- « dresser étaient bien inutiles pour me a faire prendre cette résolution ; car ma « détermination était prise long - temps « avant que je ne pusse les entendre , et la 4 réunion, que j'avais indiquée à toute notre «famille pour ce jour, avait pour objet « de combler les espérances de mon cou- « sin et de sceller publiquement par une « fête notre réconciliation réciproque. »
Je ne puis exprimer le changement qui se fit tout-à-coup dans tous les traits de mon cousin , quand il eut entendu mes paroles. Les nuages orageup de la fureur et de l'exaspération disparurent devaiït le soleil souriant de la satisfaction et du bonheur.
Sa voix perdit son accent désagréable et l'espèce de bégaiement que lui avait donné la colère; ses gestes violens et n'exprimant que la menace se renfermèrent dans l'attitude de l'affection respectueuse et de la soumission reconnaissante.
«Fils de mon oncle34, me répondit-il « d'un ton tellement bas que j'entendais à « peine ses paroles, j'ai péché contre toi , « et quand tu m'auras pardonné je ne « pourrai me pardonner à moi-même.
« Puisse aussi le Dieu très-haut et très- « miséricordieux me pardonner les muret mures insensés qui avaient soulevé mon « ame contre les décisions de sa provint dence ; qu'il me pardonne le levain d'une « haine injuste qui avait fermenté dans mon « cœur , et qui en avait fait exhaler les part rôles inconvenantes qui ont empoisonné « ma bouche. Louange à Dieu qui a créé « les hommes compatissans , les amis véritablement amis, les parens véritablece ment parens, les frères véritablement « frères.
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« La parole , une fois sortie de la boute che,ne peut jamais y rentrer, et le trait « lancé par l'archer ne peut être rappelé « au milieu de sa course par la voix de « celui qui , après l'avoir envoyé, voudrait « changer sa direction ; mais Dieu a donné « au regret sincère , au repentir profondé- « ment senti , la puissance bienfaisante d'aic doucir et de cicatriser les blessures « qu'ont faites l'imprudence et l'igno- « rante précipitation.
a O mon frère ! ta main généreuse a « guéri les maux que je m'étais attirés moi- « même, et que t'attribuaient si injustement « ma fureur et uapn abandon aux passions « haineuses.
« Que le repentir et l'affection sincère a de mon cœur répare et fasse oublier les « torts d'une langue effrénée qui s'est lance cée, sans connaître aucune retenue, dans « la carrière des reproches et de l'ou- « trage.
<< Considère que lorsque nous sommes
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« frappés par le sort , l'effet de ses pre- « miers coups est d'aveugler notre in- « telligencer J'étais aveugle , et l'homme « dont le cœur est bon et éclairé parce donne à l'aveugle qui l'a blessé, sans le « savoir, au milieu des ténèbres qu'il porte «avec lui et qui l'entourent pour toujours.
«Mais tu m'as pardonné et tu veux faire «plus encore; que toutes les bénédictions « du ciel se répandent sur ta tête et ar- « rosent le chemin que tu parcourras le « reste de ta vie ! »
J'interrompis mon cousin dans l'explosion de ses nouveaux sentimens, et je lui demandai quelle somme il croyait nécessaire de m'emprunter, pour qu'il pût parvenir à rétablir les affaires de son commerce , et assurer son existence future contre ces mêmes revers qui avaient rendu sa position si déplorable.
« Deux mille pièces d'or, » me dit-il, en hésitant et en levant vers moi ses yeux, où
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je voyais peintes l'incertitude et la crainte que sa demande ne me parût trop considérable ; « deux mille pièces d'or suffiraient « pour me mettre en état de faire les « achats des marchandises nécessaires, et « de partir avec la caravane qui se met en « route après demain matin pour là Perse : «j'espère, par mon intelligence et mon « habitude des affaires, y doubler en peu de « temps mon capital. Je m'empresserai alors k de venir vous restituer larges t que vous « m'aurez si généreusement prêté , et dans « un an au plus tard cette somme sera bien « certainement rentrée entre vos mains. »
— « Deux mille dinars, dis-je, ne suf- « fisent pas pour donner à vos premières « opérations de commerce toute l'étendue «nécessaire; il faut qu'elles soient assez « considérables pour devenir la base soie lide d'un établissement qui vous ôte « toute inquiétude pour l'avenir : je vous « prêterai six mille dinars, pour dix ans, « sans aucun intérêt, et je ne veux pour
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ce toute sûreté que Pacte par lequel vous « allez reconnaître cette remise; je laisse-* « rai même ignorer à nos parens la quo- « tité de la somme que je vous prête; vos a succès, sur lesquels je compte, leur donce neront une plus haute idée de votre incc telligence , et de votre activité dans le ce commerce. Allez en Perse, puisque vous ce y espérez du succès, et que Dieu, qui ce nous voit partout où nous sommes, procc tége partout vos travaux ! »
Je lui remis aussitôt la somme que j'avais promis de lui prêter ; il constata par écrit sa réception et la promesse de me la rendre dans dix ans; et, pressé de mettre en sûreté dans son logement la valeur considérable que je venais de lui livrer, il me demanda la permission de remporter surle-champ chez lui, me promettant de revenir sans aucun délai se réunir à la famille , et me donner devant tous des preuves de l'affection inaltérable qui devait dorénavant nous unir l'un à l'autre.
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Je voulus lui donner un de mes esclaves pour raccompagner et porter le sac d'or qui maintenant lui appartenait : il refusa cette assistance, et son refus me sembla dicté par la prudence , à cause de l'isolement du quartier où était située la maison qu'il habitait , et où il lui importait qu'on ne pût connaître, avant son départ pour la Perse, la nouvelle position dans laquelle il se trouvait.
Prenant donc son or sous son manteau , il s'éloigna en me réitérant ses bénédictions, et je me rendis à la salle de l'assemblée, où j'étais attendu avec inquiétude et impatience.
En effet, les passions haineuses dont était animée la physionomie de mon cousin à son arrivée, n'avaient pu échapper à l'observation demesparens, et leur avaient fait concevoir quelques inquiétudes sur les résultats que pouvait avoir mon entrevue avec lui; la durée de notre entretien et mon absence prolongée, avaient changé
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ces inquiétudes en véritables craintes.
Mes parens connaissaient mieux que moi la violence du jeune homme, et la véhémence des sentimens par laquelle il était susceptible de se laisser emporter. Plusieurs d'entre eux n'ignoraient pas les désordres auxquels il s'était livré à Damas , et auxquels il devait bien plutôt sa ruine qu'à des malheurs imprévus et indépendans de sa volonté, dont il avait fait la supposition pour masquer ses excès sous ce faux prétexte, et alléguer quelque excuse à l'extrémité pénible où il se voyait réduit.
Quant à moi, tous ces détails m'étaient absolument inconnus, et mes parens me les avaient cachés à dessein , de peur que leur connaissance n'étouffât en mon cœur les intentions de bienfaisance qu'ils voulaient y éveiller en faveur de mon cousin.
Ma présence, qui fut bientôt suivie de la sienne, fit renaître dans l'assemblée le calme et la sécurité.
HISTOIRE D ABD-ERRÀHMAPT. I O 5
On se mit à table , mon cousin m'y exprima sa reconnaissance; mais j'observai involontairement que ses expressions avaient quelque chose de vague , pouvant désigner aussi bien une promesse de service qu'un service déjà rendu , enfin , que ces témoignages publics de gratitude étaient beaucoup moins vifs et moins éclatans que ceux qu'il m'avait adressés avec tant d'effusion dans notre conversation particulière.
Au reste, peu m'importait: mon but était rempli, je lui avais rendu le service qui pouvait le sauver, et je mis les réticences, qu'il apportait dans ses démonstrations, sur le compte de sa discrétion et de son désir de remplir plus fidèlement l'intention manifestée par moi-même, délaisser ignorer à nos parens jusqu'à quel point il m'était redevable.
Le souper fut agréable et animé par la gaîté et la cordialité.
Quand le repas fut achevé, et que j'eus
Diqitized
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annoncé que, pour terminer la soirée, j'allais lire une histoire, quelques-uns de mes parens témoignèrent le désir d'entendre, avant ma lecture, la relation de ce qui était arrivé à mon oncle et à son fils à Damas, circonstances qui étaient ignorées de tout le reste de sa famille.
Je partageais moi-même cette curiosité et je remis volontiers ma lecture après le récit que devait faire mon cousin.
La narration fut longue, souvent interrompue par plus d'une question; elle employa une grande partie de la soirée.
Quand mon cousin eut fini de parler, je commençai l'histoire suivante.
AVENTURES D'iBRAHIM. r<j*]
AVENTURES D'iBRAHIM , OU LA CURE