AVENTURES D'IBRAHIM
« chassant les habitans des rues de la ville , « je courrais moins de risque de faire quel- « que fatale rencontre.
« Après avoir traversé quelques rues , « je crus m'apercevoir que j'étais suivi , et « peut-être déjà reconnu malgré mon dé- « guisement. Frappé de crainte, je cher- « chai des yeux , autour de moi , un refuge « momentané contre les ennemis qui cau- « saient mon inquiétude. Je me trouvais , « en ce moment, devant une boutique fer- « mée , sur la porte de laquelle était un ce homme , dont je remarquai que le visage « était aussi basané que le mien : je n'héa sitai pas à m'adresser à lui, et à lui de- « mander, s'il ne voudrait pas m'accorder « la permission de me reposer quelques « instans chez lui.
« Il me répondit avec politesse, que ma « demande lui faisait autant d'honneur « que de plaisir, me fit entrer chez lui, et « ressortit quelques instans après , en ferce mant la porte à la clef sur moi par « dehors.
t( Je ne doutai nullement que cet homme « ne fût sorti pour aller avertir les gardes « du khalyfe et ne m'eût ainsi enfermé, « pour m'empêcher de rendre, par ma « fuite, sa dénonciation inutile.
« Heureusement mes terreurs p'eurent a pas une longue durée; je vis bientôt « revenir mon hôte chargé de vivres et de « rafraîchissemens , et accompagné d'un « autre homme qui portait un tapis et des « coussins neufs.
« Quand tout fut placé, il me dit :« Je « suis barbier de profession , et comme « les coussins et le tapis de ma maison « reçoivent habituellement mes pratiques, « j'ai pensé que vous pourriez avoir quelce que répugnance à vous en servir après « tant d'autres.
« Ces meubles-ci sont neufs, je viens de « les acheter exprès, et en même temps a j'ai rapporté quelques rafraîchissemens, « que je m'estime heureux de pouvoir « vous offrir. »
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« Une aussi grande politesse excita mon « admiration et ma reconnaissance, et je « l'invitai à partager avec moi le repas <c très-agréable qu'il venait de me servir. « Lorsque nous eûmes mangé, mon hôte « me demanda si je buvais quelquefois du « vin , et si je désirais en boire : sur ma « réponse affirmative il m'en présenta « d'excellent, et nous achevâmes gaîment « notre repas en fêtant ce nouveau ren- « fort de notre hilarité.
« Le repas entièrement terminé,le barbier « s'adressant à moi d'un air civil etrespec- « tueux,rae dit: «Vous êtes le bien-venu chez « moi, seigneur, daignez m'accorder la perce mission de vous adresser une prière.» Je « lui accordai cette permission volontiers.
« Seigneur, me dit-il alors, la grâce que « je désirerais obtenir de votre bonté, c'est « que vous daigniez me faire l'honneur de « chanter devant moi quelques pièces de « chant : je me reconnais bien véritable- « ment indigne de cette faveur insigne j i. io
« mais je la recevrai comme une marque « toute particulière de votre bonté et « comme Un honneur dont je me souvien- « drai toute ma vie avec gratitude. »
« Prenant en même temps un luth orné « d'ivoire et de nacre de perle , et me le « présentant, il me chanta ces vers :
« Le luth , le théorbe enchanteur
* Par leurs sons ravissans , leur brillante harmonie,
« Cherchent en vain à calmer ma douleur....
• Leurs sons n'arrivent point à mon ame flétrie.... »
«En vain leur art consolateur#
« En variant sa mélodie , « Veut faire naître en moi la tendre rêverie : « Dont le sommeil léger , de tous biens créateur, "« Nous fait tout oublier, jusqu'aux maux de la vie.
« Pour exercer cet empire vainqueur
«D'une magique sympathie,
« Il faut qu'à leur accord flatteur
« Votre douce voix se marie ; •« Le seul concert qui retentit au cœur,
« C'est l'accent d'une voix chérie.
« Ces vers me plurent, ainsi que la ma- « mère dont ils furent chantés; mais la de-
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<* mande qui venait de m'être faite m'avait « singulièrement inquiété.
« Comment savez-vous, dis-je au bar- « bier, que j'ai quelque habileté dans la « musique, et comment se fait-il que vous- « même, simple barbier, vous chantiez « avec autant de goût et de délicatesse ? »
« Prince, me répondit-il , vous êtes trop « connu et trop facile à reconnaître pour « pouvoir vous cacher , quel que soit le « costume qui vous déguise : vous êtes a Ibrahim, oncle d W- Mamoun ; je le sais , « je sais aussi que le khalyfe a promis « cent mille dragmçs d'argent35 à celui qui « pourrait lui faire connaître le lieu où « vous vous cachiez, et vous faire tomber « entre ses mains.
« Quant à moi, ajouta t-il, ce que je « sais de musique, je l'ai appris du célè- « bre musicien Yshaq êl-Mousouly 36,dans « la maison duquel j'ai demeuré et qui m'a « instruit par amitié. »
« J'étais, continua Ibrahim, si stupéfait
fï6 TROISIÈME SOIREE.
« de la déclaration du barbier, que je ne « lui répondis rien : je m'empressai de <t prendre le luth de ses mains, et de satis- « foire à sa demande, en lui chantant les « meilleurs airs dont ma mémoire était « meublée.
« Je ne me refusai pas davantage à la « seconde prière qu'il me fit de lui perce mettre de chanter devant moi quelques
« chansons, qu'il savait assez bien, et qu'à « sa grande satisfaction j'accompagnai moice même sur le luth.
« Lorsque la nuit fut venue, je pris congé « de mon hôte et je lui offris, en le quitte tant, une bourse remplie de pièces d'or : « il la refusa d'un air chagrin , en me di- « sant : «Prince, vous en agissez mal avec « moi : vous avez vu que j'ai fait tout ce « qui m'était possible , pour vous bien re- « cevoir et vous rendre ma maison agréable, « pendant le temps que vous avez daigné « l'honorer par votre séjour ; et maintenant « vous voûtez gâter mon action par votre