‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 23 sur 53 · AVENTURES D'IBRAHIM. II J · texte numérisé non relu

AVENTURES D'IBRAHIM. II J

« don, et me faire perdre l'honneur de « mon hospitalité. Que Dieu me préserve « de toucher même votre or ! »

« Puis il me chanta encore les vers sui- « vans :

« L'hnmme cupide et l'homme honnête « Sont loin d'être conduits par le même moteur. « L'un ne consulte que sa tète, « L'autre n'écoute que son cœur.

« L'un fera tout pour l'or, l'autre tout pour l'honneur. »

Quelques années plus tard Ibrahim aurait pu raconter une aventure bien plus extraordinaire qui lui arriva.

Ce prince était naturellement fort replet; sa taille courte, son ventre proéminent et sa couleur foncée, l'avaient fait comparer à une figue mûre, et le nom de ce fruit (tyn\ en langue arabe, était devenu son sobriquet.

11 fut un jour, dans sa maison, saisi d'une attaque d'apoplexie et de paralysie si violente qu'il resta sans mou vement ,sans poulsr

sans respiration. Tous les soins, tous les remèdes ne purent le rappeler à la vie, et les médecins l'abandonnèrent; le savant Gabriel eUBakhtissoua^ lui-même, premier médecin du khaly fe , fut obligé de renoncer à l'espoir de le sauver, et Ibrahim fut laissé comme mort.

Ses domestiques s'occupaient des dispositions nécessaires pour la pompe de ses funérailles, et on allait l'ensevelir. Déjà son corps était entre les mains des laveurs pour recevoir les ablutions légales qui doivent précéder l'ensevelissement, lorsqu'il survint un médecin indien fort savant et fort habile nommé Salèh ben-Nahalah™ ;, qu5 'Ibrahim avait admis dans sa familiarité intime , à cause de son caractère original et de son esprit plaisant et quelquefois même burlesque.

Saleh profita de l'occasion pour tâcher , par l'examen du cadavre , de reconnaître quelques symptômes de la maladie dont l'effet avait été si subit et si terrible, et

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chercher à découvrir quelque méthode de guérison dans les observations que cet examen pourrait lui fournir : en maniant les membres du sujet de cette autopsie cadavérique , Salèh crut s'apercevoir que le mort n'était pas tout-à-fait mort , et que les ressorts intérieurs de la vie n'étaient pas tous entièrement brisés : sans faire part à personne de l'espoir inopiné qu'il conçoit, il s'informe auprès des domestiques $ Ibrahim des causes qui pouvaient avoir amené sa mort, et surtout des occupations auxquelles il s'était livré dans les instans qui avaient précédé l'attaque à laquelle il avait succombé.

Parmi les détails qu'il reçut, Saleh apprit qu'Ibrahim, assez irrascible et emporté de sa nature, avait eu le matin même un violent accès de colère contre deux esclaves qui l'avaient mécontenté, et qu'il leur avait fait appliquer une forte bastonnade. «Faites venir ici, dit le médecin , « ces deux esclaves, qu'ils apportent les

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« bâtons qui ont servi d'instrument à leur «supplice, et qu'on me laisse seul avec « eux. »

On obéit, les deux esclaves arrivent, et Salèh, s'enfermant aveceûx et le cadavre: « Enfans , leur dit-il, vous avez été bâtonce nés ce matin, et je suis bien certain que « c'était une punition injuste que vous « n'aviez aucunement méritée.

Les esclaves ne manquèrent pas de lui en donner l'assurance appuyée par toutes leurs protestations.

« Eh bien, continua Salèh^ votre maître , « que vous voyez ici mort, a sur sa conc< science cette coupable injustice; tant « qu'elle ne sera pas réparée, il court ris- « que de tomber du pont du jugement « dans l'abîme dévorant des flammes de « l'enfer.

c< Il n'est qu'un seul moyen de faire en- « trer son ame dans le paradi^des bienheu- « reux, c'est de punir son corps, Heureusece ment ici encore présent, des fautes que

AVENTURÉS p IBRAHIM. Ï2>

t son ame a pu commettre. Prenez ces bâ* « tons, qui ont été pour vous si doulou- « reux, et rendez au cadavre de votre mai- « tre tout autant de coups que vous en « avez reçu ce matin par son ordre. »

Les deux esclaves ne se firent pas prier pour exécuter l'ordonnance du médecin; ils satisfirent avec empressement, soit leur vengeance du traitement cruel qu'ils avaient reçu, soit le devoir d'affection qui lie les esclaves à leur maître; la bastonnade fut consciencieusement ample et vi* goureuse; elle se serait prolongée encore, tant était grand leur zèle; mais tout-à-coup ils s'enfiiirent et coururent se cacher dans un coin, croyant avoir vu le cadavre entr'ouvrir un œil et faire un léger mouvement des lèvres.

Salèh s'approche aussitôt , introduit un violent sternutatoire dans les narines du corps si bien bétonné : quelques minutes après Ibrahim, s'étend, se frotte les yeux, et , les ouvrant bientôt entièrement,

se relève enfin à moitié, paraissant tout étonné de se trouver totalement nu, meurtri de la tête aux pieds, et bien certain de son existence par les douleurs poignantes qu'il éprouve dans toutes les parties de son corps.

Salèh le fit revêtir des habits convenables, et lui continua les soins nécessaires: il lui apprit ensuite le nouveau moyen curatif qu'il avait cru devoir lui faire administrer et dont le succès avait été si merveilleux.

Un sage régime, à la fidèle exécution duquel le médecin indien veilla lui-même, mit en peu de jours Ibrahim dans l'état d'une convalescence complète 39.

Dès qu'il fut en état de soutenir une conversation , Salèh lui demanda ce qu'il avait éprouvé pendant la longue crise dont il avait failli devenir la victime,

«Je n'ai point senti autre chose, lui ré- « pondit Ibrahim , qu'un sommeil invinci- « ble et tellement profond, que je n'en ai

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«jamais éprouvé de semblable; pendant * cet engourdissement surnaturel, des vi- « sions pénibles, sans suite, sans liaison , « fatiguaient horriblement mon imagination, tourmentée par des fantômes de a figures bizarres et indécises, dont je n'a* « vais jamais conçu l'idée auparavant, et « dont maintenant je ne peux même plus a me rappeler ni la forme ni la nature.

« Je me souviens seulement que dans un « de ces rêves , dont j'étais le vrai jouet , je « me vis mort , près d'être enseveli , « étendu sur une natte que tirait avec « violence , du côté de mes pieds , un ange a noir, tandis qu'un ange blanc, placé a du côté de ma tête, s'efforçait de me « retenir et d'empêcher l'ange noir de « se rendre maître de mon corps. J'étais « spectateur inactif dans cette lutte où « il s'agissait pourtant de moi - même ; (c car je sentais que j'étais bien réellement « mort et qu'aucun mouvement ne m'était « possible pour seconder les efforts de

1^4 TROISIÈME SOIHÉE.

« l'ange blanc, mon protecteur: ce qui « rendait encore ma position pkis pénible, « c'est qu'il me semblait voir de chaque « côté de ma natte les deux esclaves que «j'avais fait bâtohner le matin, et qui, « armés des mêmes bâtons dont ils porte taient encore les cicatrices, faisaient tous « leurs efforts pour chasser le bon ange « blanc et me livrer à l'ange noir, mon perce sécuteur.

« Je me suis éveillé au moment même « où, les efforts de l'ange blanc étant dece venus inutiles , je me sentais entraîné par « l'ange noir secondé de mes deux esclaves « ses acolytes. »

Le récit dé cette scène fantasmagorique rappela à Ibrahim le souvenir des deux esclaves et du service éminent qu'ils lui avaient rendu.

Il les fit amener sur-le-champ ; ils vinrent encore tout tremblans de l'outrage irrémissible dont, par l'ordre de Saleh, ils avaient eu l'audace de se rendre coupables

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