AVENTURES D IBRAHIM
envers leur maître, et en s'approchant de lui ils croyaient marcher à la mort.
« Il est juste, leur dit Ibrahim, que le « malade, revenu à la santé, paie les soins « de ceux qui l'ont rappelé à la vie; et « certes, j'aurais grandement tort de Jaisce ser sans récompense d'aussi bons méde- « cins que vous. Je vous donne à chacun « la liberté , une de mes maisons en pro- « priété, et mon trésorier vous paiera cha- « que année un revenu de deux mille « pièces d'or; allez, je vous ferai avertir a quand je serai malade. »
Ibrahim s'adressant alors à SaXeh , à son tour, «comment, lui dit-il, comment as- « tu pu deviner les vertus sanitaires du sin- « gulier remède auquel tu m'as soumis , et « dont j'ai si heureusement senti les effets ? À coup sûr, ce n'est pas sur moi « que tu as dû en faire ta première expéa rience. »
a Non, prince, répondit le médecin, et « je vais vous apprendre les circonstances
« auxquelles je dois cette miraculeuse dé- « couverte :
« Je voyageais dans l'Hêgaz, j'allais •(de villes en villes, de villages en vil- « lages, exerçant mon art et y vendant les « drogues diverses que je préparais moi- « même avec le plus grand soin.
«Ne voulant confier à personne le secret «de mes préparations médicales, j'avais « acheté, pour m'aider, une jeune esclave « blanche que j'avais reconnue posséder « les dispositions nécessaires; je l'avais in- « struite dans les opérations chimiques et « dans les manipulations diverses de l'art « pharmaceutique; chaque jour je me félici- « tais de son adresse et de son intelligence.
« Enfin , je rentrai un matin dans ma « tente, et il paraît que mon retour était « loin d'y être attendu : j'y surpris ma « pharmacienne avec mon esclave noir « dans une position si peu équivoque, que « j'aurais voulu vainement me persuader « que leur infidélité n'avait pas outrepassé « l'intention.
AVENTURES D'iBRAHIM. HXf
« Ma présence fut un coup de foudre « pour les deux coupables, et la frayeur « subite qui les saisit à ma vue inopinée, « les fit tomber chacun de leur côté éva- « nouis , sans mouvement , sans connais- « sance.
« Gomme médecin, je dus m'approcher « d'eux; je ne trouvai que deux cadavres, « glacés > roides, sans pouls et même sans « respiration.
«A l'inspection du médecin succéda « bientôt involontairement la juste colère « du maître : j'étais trompé , outragé par « des esclaves dont je ne me défiais nulle- « ment et que j'avais comblés de toutes mes « bontés.
« Saisissant un fort kourbag1*0 qui se « trouva sous ma main , je tombai à bras « raccourcis sur le corps de mon esclave « noir qui me paraissait avoir été le plus « criminel ; cette violente exécution , que « j'avoue avoir été assez longue, tant je a fus peu maître de mon ressentiment , eut
« pour résultat le retour de la chaleur , de « la respiration , du pouls, puis de la con- « naissance dans le sujet cadavérique sur « lequel le hasard venait de me faire pra- « tiquer une opération non encore usitée.
« Il eut bientôt assez de forces pour se « jeter à mes pieds et implorer ma miséri- « corde.
« Tout entier à la découverte si précieuse « pour mon art que je venais de faire, j'a- « vais déjà presque oublié la faute de mes « esclaves et je ne leur en voulais plus au- « cun mal.
« Mais ce succès même , que je voulais « constater, m'engagea à tenter le même « expédient pour être utile à mon esclave «blanche, qui, toujours étendue par « terre , n'avait encore donné aucun signe « dévie.
« Je procédai à cette seconde opération ; « mais il paraît que le paroxisme apoplec- « tique et paralytique adhère avec moin» « de ténacité aux fibres des femmes qu'à
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« celles des hommes ; car aux premières « doses la malade se leva et me sembla se a porter aussi bien qu'auparavant.
« Je m'empressai de rédiger par écrit « mon utile recette , et je ne reparlai ja- « mais à mes deux esclaves de ce qui avait « été la cause immédiate de ma décou- « verte 4t. »
l3o TROISIÈME SOIRÉÉ.
CONTINUATION DE I/HISTOIRE D'ABD-
ERRAHMAN.
J'avais ajouté à cette histoire une longue pièce de vers sur la sagesse de la providence qui tire souvent notre bien du mal même dont elle paraît nous frapper; j'y blâmais l'injustice de nos murmures contre ce que nous appelons les effets de sa colère, quand, au contraire, nous devrions bénir sa bienveillante prévoyance qui sait d'avance quels résultats avantageux auront pour nous les événemens dont nous nous affligeons le plus et que nous regardons comme les plus insupportables.
Je renonçai à réciter ma tirade en voyant autour de moi tous mes parens endormis et même mon cousin que j'avais fait placer auprès de moi, un peu par honneur, comme nouveau venu et nouvellement réconcilié, un peu aussi peut-être parce que de tous mes auditeurs c'était celui sur
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l'attention duquel je croyais devoir le plus compter.
Je regrettai particulièrement son abandon au sommeil, parce que c'était principalement à lui que je destinais les vers que j'avais composés , et que je les croyais d'une excellente morale pour lui , par les allusions faciles et les applications qu'il devait naturellement en faire aux diverses chances de sa fortune.
Cependant je ne fus pas autant sensible que j'aurais pu l'être à cette nouvelle contrariété : je réfléchis que l'histoire que je venais délire, par elle-même d'une longueur raisonnable, n'était Venue qu'après celle que mon cousin avait faite de ses propres aventures, suivant la demande générale; et j'en conclus, avec quelque espèce de vraisemblance, que la première histoire avait du nécessairement faire tort à la seconde : je ne fus pas même tirès-éloigné de croire que la relation peu intéressante de mon cousih avait été le véritable et nique soporatif
l32 TROISIÈME SOIREE.
qui avait amené le sommeil sur les yeux de l'assemblée.
On s'éveilla, on partit, chacun de son côté , et je me couchai étonné et satisfait tout à la fois de voir enfin une de mes his- • toires ne me coûter ni amende ni bastonnade.
Je dormis bien; le lendemain, rien de fâcheux ne m 'arriva, et j'en conclus que le sort funeste qui semblait jeté sur moi et mes histoires avait enfin perdu sa fatale influence.
Trois jours après j'appris que mon cousin, au lieu de partir avec la caravane pour la Perse, employait mes six mille pièces d'or d'une façon bien opposée à l'intention du fondateur.
Il était resté au Raire, avait fait meubler avec élégance la maison qu'il habitait, et on m'assurait qu'avec quelques jeunes libertins il passait les jours et les nuits dans toutes les orgies du libertinage.
Un tel rapport me parut une calomnie
HISTOIRE D'ABD-ERRÀHMAN. l33
dictée par quelque motif d'envie et de haine, et je résolus de ne rien croire avant de m'être assuré par moi-même de la vérité de ces accusations.
J'allai donc, sans tarder, un soir dans le quartier qu'habitait mon cousin; j'étais encore loin de sa maison lorsque les lumières brillantes dont elle était éclairée, le bruit des instrumens, les voix des chanteurs, les éclats de rire et le cliquetis argentin des cymbales et des castagnettes des danseuses, me firent reconnaître le théâtre de ses débauches.
J'entrai, et je voulus voir ses excès de mes propres yeux.
Au milieu de tout le désordre qui remplissait l'intérieur, mon cousin vient à moi d'un air gai et riant.
« Mon bon cousin , me dit-il , soyez le « bien venu ; je me trouve heureux de pou- « voir vous rendre aujourd'hui la fête que « vous avez donnée pour moi, il y a quel-
l34 TROISIÈME SOIRJÊË.
« ques jours : entrez , prenez part à nos « plaisirs et buvez avec nous. »
Il me présenta en même temps une coupe pleine de vin. Je refusai de boire, et lui adressant la parole d'un ton sérieux ; «Que «signifie cette conduite, lui dis-je, est-ce « pour abreuver des libertins et des pros- « tituées, que je vous ai prêté six mille pièce ces d'or ? »
Mon cousin m'interrompit par un grand éclat de rire. « Ah ! je vois bien, s'écria-t-il , « que mon bon cousin ne vient à notre fête « qu'en sortant de celle de quelqu'autre « ami; le vin qu'il a déjà bu lui trouble un « peu la tête, à moins que ses paroles ne « soient une aimable plaisanterie. »
Ses éclats de rire recommencèrent et furent imités par tous les vils convives qu'il avait rassemblés.
La stupéfaction me ferma la bouche, et, sans lui répondre un seul mot, je me retirai indigné.
Le lendemain, croyant devoir punir une
HISTOIRE d'aBD-EHRAHMAK". I 35
si odieuse hypocrisie et une ingratitude si monstrueuse, je résolus de porter mes plaintes 2Mmohtesseb^^ juge naturel des affaires de commerce, et de réclamer de suite la restitution du prêt que j'avais fait, puisque l'emploi n'en était pas conforme aux conventions passées par écrit*
Je cherchai doijcl'acte où étaienténoncées la remise de la somme prêtée par moi , et la stipulation des motifs du prêt, ainsi que des conditions auxquelles il avait été fait. Je cherchai , et cherchai inutilement ; l'acte était disparu.
Je me rappelai alors que , pressé de me rendre à la salle du festin où m'attendaient mes parens, au lieu d'enfermer soigneusement ce papier sur-le-champ, je l'avais mis provisoirement dans ce qui attirait alors tous mes soins et toute mon attention , dans le cahier où était écrite l'histoire que je me proposais de leur lire.
Plus de doute, mon cousin hypocrite avait bien sûrement remarqué cette négli-
ï36 TROISIÈME SOIRÉE.
gence; et ensuite, placé auprès de moi, par moi-même , il avait profité subtilement de l'attention que je donnais à ma lecture pour soustraire avec dextérité le titre, qui seul constatait ma propriété et l'emprunt qu'il avait obtenu de moi.
Cependant, fort de mon droit > et me fiant sur la justice de ma cause , je ne craignis point d'aller trouver le mohtesseb et de mettre sous ses yeux l'exposé des faits suivi de ma réclamation.
Le juge fit venir mon cousin : celui-ci nia effrontément d'avoir reçu de moi aucune somme , me défia , en prenant Dieu et son prophète à témoins,de pouvoir four* nir la moindre preuve de mon assertion ; prétendit enfin être arrivé au Kaire dans un état d'opulence qu'il avait d'abord soigneusement dissimulé pour éprouver le cœur de ses parens.
« Je ne disconviendrai pas, mon bon cou- « sin, ajouta-t-il, que, dans la fâcheuse pote si tion où chacun me croyait, vous êtes
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te celui de mes parens que j'ai trouvé le plus « charitable : grâces vous en soient rendues, « et croyez-bien que j'en conserverai toute « ma vie une véritable reconnaissance.
« Vous m'avez cru pauvre , et vous avez « généreusement promis de me prêter mille « dinars ; mais je ne les ai pas encore reçus, « et Dieu a voulu que je n'en eusse aucu- « nement besoin.
« Cependant je n'ai point oublié votre « obligeance 5 mon accueil amical d'hier a « du vous le prouver : et soyez bien périt suadé, mon bon cousin, que si jamais « vous vous trouvez dans quelque position « fâcheuse , si vous éprouvez quelque be- « $oin, c'est à moi que vous pourrez avoir « recours, sans redouter un refus. »
Tant d'hypocrisie , tant d'impudence m'atterrèrent et portèrent mon indignation à son comble. J'appelai en témoignage mes parens : ceux qui étaient venus me solliciter en faveur de mon cousin déposèrent que j'avais accueilli cette demande par un 1. 12
refus formel ; les autres déclarèrent avoir bien vu la réconciliation, mais ignorer entièrement à quel prix elle s'était faite.
Les précautions que j'avais prises pour ménager l'amour-propre de mon cousin et lui éviter quelque humiliation tournèrent contre moi.
Lui cependant ne manqua pas de témoins pour déposer en sa faveur : ses compagnons de débauche dirent devant le juge tout ce qu'il plût à mon cousin de leur faire dire, et parmi eux se trouvait le fils même démon juge.
Je crois que si j'avais su plus tôt cette circonstance , j'aurais eu peut-être mains d'empressement à attaquer mon cousin au tribunal de ce magistrat.
Que vous dirai -je enfin? Mon procès fut bientôt jugé : on ne crut à aucune de mes allégations ; on crut toutes celles de mon cousin. Je fus condamné à une forte amende envers le mohtesseb, qui prétendit que j'avais voulu tromper sa justice, et à
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Un dédommagement considérable envers mon cousin , pour l'indemniser du tort que mon accusation calomnieuse aurait pu lui faire; de plus, comme calomniateur, je reçus encore la bastonnade.
Mon traître cousin avait hypocritemen intercédé pour m'éviter cette dernière par* tie de la sentence. Je ne sais si ses instances ne furent pas assez fortes , ou si le juge eut d'autres motifs pour refuser de me décharger de cette peine; mais je la subis complètement, et on me rapporta chez moi dans un état bien capable d'émouvoir la compassion.
Ainsi, si les fruits amers de ma troisième histoire avaient été plus lents à atteindre leur maturité , leur récolte n'en avait été ni moins certaine, ni moins abondante.