‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 25 sur 53 · JFIN DE LA TROISIÈME SOIREE · texte numérisé non relu

JFIN DE LA TROISIÈME SOIREE

r D'après l'ordre du général en chef, des députés de toutes les provinces de l'Egypte s'étaient réunis au Kaire à l'ancien divan et avaient pris le titre de diwan eUamoumy (divan général): le cheyk\ij4bd-allahel-Cherqaouy en était président (reys el~diwarÈ)^ le cheykh êlMoIidy secrétaire; Monge et Berthollet y remplissaient les fonctions de commissaires français ; la première séance fut ouverte le 16 vendémiaire an 7 (7 octobre 1798).

Le divan général nomma dans son sein uir comité particulier, qui prit le titre de petit ctivan, et qui, toujours en permanence, fut plus spécialement chargé de l'administration.

Les membres du petit divan étaient, outre le président et le secrétaire déjà nommés, les cheykhs Seyd Khalil el - Bekry ; Moustafa Saouy; Soiileyman êUFayoumy; Seyd Moustafa el- Damanhoury; Moussa êUSersy; Moham*

\fa NOTÉS.

med êl-Emir; Ahmed êl-Arychy ; ïbrahym ét- Giuneyny; Abd-èl-Hakim êl-Sadât.

Le mot diwatt ou dyoùan, vulgairement divan , signifie proprement un tribunal , et vient de la racine arabe dana, dont les sens opposés signifient « être débiteur ou créancier, être possesseur, " juge, roi, ou être soumis, sujet. » d'est de cette même racine que vient le mot dyn qui entré dans la composition de tant de noms propres orientaux et qui signifie « coutume , jugement , règtie, Culte, Religion. »

C'est du mot dyoudn que vient notre mot douane; nous en avons aussi fait celui de divan pour exprimer une espèce de siège, prenant ainsi le nom d'un objet pour exprimer la place où il est posé; comme, par une déviation contraire, le mot bureau qui signifie originairement une pièce de bure dont on couvrait autrefois la table sur laquelle on écrivait, a étendu ensuite sa signification à la table à écrire ellemême, puis à la pièce où écrivent des employés, puis enfin aux employés eux-mêmes.

a Le cheykh el-Mohdy a signé toutes les proclamations adressées par le divan général au

NOTES. l43

peuple d'Egypte dans toutes les occasions où ces publications étaient utiles aux intérêts des Français : presque toutes sent entièrement rédigées par lui et j'en ai conservé avec soin les originaux écrits de sa main.

Il était intimement lié , et se concertait ordinairement , avec le respectable Venture^ dont j'ai reçu avec reconnaissance les savantes leçons et qui n'a pas dédaigné d'être, malgré mon jeune âge , à la fois mon maître et mon ami : la perte de ce savant aussi modeste que vénérable, qui connaissait parfaitement les langues et les mœurs des orientaux, a eu une influence funeste sur le succès de l'expédition.

3 La divination était en usage cnez les anciens Arabes avant Mahomet, et se pratiquait le plus souvent par le moyen des flèches : la manière dont elles étaient lancées, leur direction vers le but, ou leur aberration , servaient, suivant quelques auteurs , de présages pour deviner l'avenir. Cette superstition est une de celles contre lesquelles Mahomet s'est déclaré avec le plus de force, et en cent passages du Koran il voue à la malédiction de Dieu ceux qui s'y livrent.

f/j4 tfOTES.

Cependant le goût pour la divination n'est point entièrement éteint chez les Orientaux ; ils emploient maintenant encore plusieurs procédés pour essayer de découvrir l'avenir ; on trouve des traces d'un de ces procédés dans une grande partie des manuscrits arabes, dont les pages blanches, qui se trouvent à la fin ou au commencement du volume, sont couvertes de points qui paraissent jetés au hasard, tandis qu'ils sont arrangés avec une certaine symétrie cachée, et suivant les règles d'une science prétendue magique : cette science porte chez les Arabes le nom de ramlyéh, dumotram/ qui signifier^, parce que le plus souvent c'est sur le sable que les géomanciens tracent ces points.

4 La révolte du Kaire éclata le 3o vendémiaire an 7, correspondant au 1^ du mois de Gemady el-aouel, cinquième mois de l'an 121^ de Thégire , et au z\ octobre 1798 de l'ère chrétienne.

5 Le général Dupuy était gouverneur ou commandant militaire de la ville du Kaire et de

sroTEs. i45

son arrondissement; il paraissait être aimé du peuple, et, deux mois avant la révolte, il avait pris part, avec les principaux chèrifs^ à la célébration des fêtes publiques , le jour de l'anniversaire de la naissance du Prophète (Mouled en-Naby).

Le 3o vendémiaire, à la pointe du jour, il se manifesta quelques rassemblemens dans la ville: à 7 heures du matin une populace nombreuse s'assembla à la porte duQady Ibrahim Ekhtem- Effendy, homme respectable par son caractère et ses mœurs ; une députation de vingt personnes des plus marquantes , parmi ceux qui composaient l'attroupement, se rendit chez lui et l'obligea à monter à cheval , pour , tous ensemble, se rendre chez le général en chef»

On partait, lorsqu'un homme de bon sens observa au Qady que le rassemblement était trop nombreux , «t presque généralement trop mal composé, pour des hommes qui ne voulaient que présenter une pétition ; il fut frappé de l'observation, descendit de cheval et rentra chez lui. La populace mécontente tomba sur lui et sur ses gens à coups de pierres et de bâtons, et ne manqua pas cette occasion pour piller sa maison. ). ~ i3

Diqitized

l46 WOTES.

Le général Dupuy arriva sur ces entrefaites j toutes les rues étaient obstruées. Un chef turc attaché à la police, qui venait deux cents pas derrière , voyant le tumulte et l'impossibilité de le faire cesser par la douceur, tira un coup de tromblon^; la populace devint alors furieuse, le général la chargea avec son escorte , culbuta tout ce qui était devant lui , s'ouvrit un passage ; mais dans cette charge il reçut sous l'aisselle un coup de lance qui lui coupa l'artère ; il ne survécut à cette hlessure que huit minutes.

L'armée sentit vivement la perte du général Dupuy que les hasards de la guerre avaient respecté dans, cent occasions,

Pour honorer sa mémoire le général en chef ordonna que son nom serait donné à l'un des deux forts qui furent, construits aussitôt après la révolte : ce fort fut établi à l'est du Kaire, près d'un vaste cimetière appelé vulgairement V Me des Tombeaux } à l'endroit même d'où le général Dommartin avait bombardé la ville avec ses obusiers, Cette position avait le double avantage de contenir le Kaire, et de le défendre contre les incursions des Arabes.

6 La court* carrière de cet intrépide Polonais fut semée d evénemens extraordinaires. Je fus honoré de son amitié, et je placerai ici les détails que je tiens de ses communications bienveillantes.

Joseph Shcxhowsky, que plusieurs biographes ont appelé mal à propos Suikokoski et même Sutkouwski, était né en 1773.- il dut sa première éducation aux soins du prince Auguste Shulkowsky, son parent, et qui était palatin de Posen. Quelques-uns même le crurent fils naturel du palatin ou d'un frère de ce prince.

Le jeune Shulkowsky avait à peine dix-huit ans, Iorsquen 1702 il fit sa première campagne contre les Russes dans l'armée de Lithuanie , qui fut, après la défection du prince Louis de Wurtemberg, successivement commandée par les généraux Judiecky et Michel Zabiello.

Shulkowsky avait écrit une relation détaillée de cette malheureuse campagne, et, après la fatale issue qui livra la Pologne aux Russes , par l'adhésion du roi Stanislas-Auguste aux vo» lontés de Catherine II , il quitta le service de sa patrie pour se retirer en France avec quelques autres Polonais de marque, parmi lesquels je

l48 NOTES.

citerai le respectable général Zayoncheck qui m'a aussi honoré Je son amitié en Egypte- La terreur commençait Jt étendre son voile sanglant sur l'horizon du pays que Shulkowsky avait choisi pour asile s et voulant aller aux Indes pour servir sous les drapeaux de l'infortuné Typou-Saheb) il obtint une commission par M. Descorches, qu'il avait connu comme envoyé en Pologne, et qui alors était chargé des affaires de la France à Constanlinople.

A peine il était dans cette ville, qu'il y apprit l'insurrection de 1704 que Koschisko avait fait éclater en Pologne, M. Descorches envoya aussitôt le jeune Shulkowsky avec des ouvertures et des instructions pour les insurgés. Mais, à moitié route, les nouvelles de la bataille de Massouricciy de la prise et du massacre de Prague, qui étouffèrent cette révolution éphémère et mal conduite , firent rebrousser chemin à Shulkowsky : il retourna à Constantinople et de là en France , où le directoire l'employa comme capitaine à l'armée d'Italie.

C'est là que le jeune Polonais emporta les redoutes du fort St-Georges près de Mantoue: le courage et l'intelligence qu'il développa dans cette périlleuse entreprise le firent remarquer

XOTES. ,l49

du général en chef qui se l'attacha comme aidede-camp : depuis celte époque, Shulkowsky ne le quitta plus dans toutes ses expéditions et mérita son entière confiance.

En Egypte il se distingua par plus d'un fait d'armes glorieux. Il avait été nommé chef d'escadron à la prise d'Alexandrie, où il fut deux fois culbuté de la brèche; il devint chef de brigade après le combat de Salehiéh^ ou il avait reçu d'honorables blessures ; et il en était à peine guéri , toutes ses cicatrices n'étaient pas même entièrement fermées , lorsque se laissant trop emporter par son courage au milieu des révoltés du Kaire, il fut entouré par la populace et massacré avec la trop faible escorte qui l'avait suivi dans la reconnaissance militaire dont il avait été chargé.

Le général en chef, pour honorer sa mémoire, donna son nom au fort qui fut établi dans l'ancienne mosquée du sultan Beybars^ à l'extrémité septentrionale de la ville.

Il était membre de la troisième classe de l'Institut d'Égypte, et avait composé plusieurs Mémoires contenant des observations importantes sur l'Egypte, Un seul a été publié dans le pre-

lOO HOTES.

nûer volume de la Décade égyptienne , journal littéraire, que je rédigeais alors; et on trouve dans ce même volume lçs quatre vers auivans consacrés à sa mémoire :

« Dans tous les arts il obtint des succès, « Il fut savant sans vouloir le paraître; •« Si dans l'art des combats il fît plus de progrès, «C'est qu'il choisit un meilleur maître. »

Le portrait de Shulkowsky a été dessiné par l'habile crayon de M. Dutertre, mon collègue, et fait partie de sa précieuse collection.

7 Le Cheykh Abd-cdlah êl-Cherqaouy , président d\i divan , était chef de la mosquée à9el-Azhâr; mais loin d'avoir pris part à la révolte dont elle fut le foyer , il s'était empressé avec le Cheykh êl-Mohdy^ secrétaire du divan, et plusieurs autres des principaux cheykhs, dévoués aux Français, de se rendre auprès clu général en chef, lui garantissant leur fidélité par leur empressement de mettre leurs têtes à la disposition des Français; leurs conseils , et la connaissance parfaite qu'ils avaient des motifs de la révolte et du nombre des agitateurs qui avaient soulevé leshabitaps, ne furent point inutiles au général en chef, pour

NOf ES. 1 D 1

amener la fin des troubles et la pacification générale ; leurs prières et leurs insinuations prudentes ne servirent pas moins à obtenir pour leurs concitoyens la clémence de Tannée française, dont quelques généraux manifestaient % l'opinion qu'une terrible exécution militaire était nécessaire pour comprimer dans le cœur des habitans tous les fermens qui auraient pu , par la suite, y faire éclore une nouvelle rébellion.

Le i4 de Gemady el-aouel, de -l'an iai3 de l'hégire, correspondant au 3 brumaire an 7, et au mercredi 24 octobre 1798, le corps entier des Oulémas ( gens de loi et chefs religieux ) s'assembla spontanément et rédigea, en langue arabe, la circulaire suivante qu'il adressa aux habitans des provinces.

Je crois utile de donner ici la traduction de cette pièce , pour mieux faire connaître l'esprit qui animait alors la classe éclairée à l'égard

des Français.

« Nous supplions le Dieu tout-puissant de « vous préserver du feu de la sédition et de « tout désordre, soit caché, soit public : que « sa main protectrice éloigne vos cœurs de ceux

qui cherchent à opérer le mal sur la terre

« Nous faisons savoir aux habitans de votre « province, à tous en général et en particulier, « qu'il est arrivé quelque désordre dans la ville « du Kaire (que Dieu très-haut la garde et la « conserve l) Ce désordre a été causé par la vile « populace, et par des méchans qui se sont mê- « lés avec elle. Ils ont mis la désunion entre les « troupes françaises et les sujets : ils ont ainsi occasioné la mort d'un grand nombre de musulmans, et le pillage de quelques maisons de la ville.

« Mais la main secourable et invisible de Dieu très-haut , est venue bientôt apaiser ces troubles et mettre fin à la sédition : par notre intercession auprès du général en chef, les malheurs qui devaient suivre la révolte ont été arrêtés : il a empêché ses troupes de brûler la ville et de la piller, car ses yeux sont éclairés par la sagesse y et son cœur est plein de bienfaisance et de miséricorde envers les musulmans : il est le protecteur particulier des pauvres et des malheureux : sans lui tous les habitans du Kaire n'existeraient plus. « Ainsi donc, gardez-vous bien d'exciter dans vos pays le désordre, afin que vous

NOTES. l53

« puissiez jouir pleinement dans vos demeures , « de la tranquillité et de la sécurité,

« Fermez vos oreilles aux conseils des mé- « chans et aux instigations perverses des sé- « ditieux : gardez-vous d'être du nombre de ces

« malheureux insensés qui ne savent point pré- « voir les conséquences des démarches qu'ils « hasardent dans leur imprudence.

* N'oubliez pas que Dieu donne V empire à « qui il veut } qu'il ordonne ce qu'il lui plait , « et que rien n'arrive en ce monde que suivant les « arrêts de sa sage prévoyance.

« Quant à nous , nous avons vu périr tous « ceux qui ont été les auteurs de ces désor- « dres, et cette terre en a été heureusement dé- « livrée.

« Nous vous conjurons donc de prendre « garde à ne point vous jeter dans le précipice, « qui vous dévorerait sans espoir et sans res- « source. Occupez- vous uniquement des moyens * « de gagner votre vie et des devoirs qui vous « sont imposés par notre sainte religion. C'est « cette religion sainte qui nous oblige à donner « ces conseils utiles au peuple que nous sommes < chargés par elle d'éclairer et de conduire dans « le droit chemin. »

1 54 TSTOTES.

Cette lettre-circulaire était signée par les Cheykhs, êl-Bekry, ël-Cherqaouy , él-Saouy^ êl- Hfohdf, él-F ayouury , êl-Damanhoury , êl-Sersy, êl-Sadat, etc. , et était également revêtue de la signature de tous les membres de rassemblée. Les sages conseils qu elle renferme décréditèrent et dépopularisèrent la cause des moteurs de la révolte, et détournèrent de toute entreprise hostile ceux qui, dans le reste de l'Egypte, auraient voulu se montrer les imitateurs de leurs désordres. 1

8 Je m'étais joint aux troupes qui furent commandées pour l'attaque de cette mosquée; cependant j'avouerai que je fus entraîné à cette expédition volontaire , non par un enthousiasme guerrier et un désir de gloire militaire , mais par l'intention de chercher à sauver du désastre qui se préparait quelques-uns des manuscrits précieux, dont je savais que cette mosquée était enrichie. ; j'ai en effet réussi à retirer des flammes, sous les balles des assaillans et des assiégés quelques manuscrits acquis ainsi au risque de ma vie.

v De ce nombre est le koran le plus magnifi-

que qui existe bien certainement en Europe, et peut-être même dans tout l'Orient. Il offre le plus beau modèle qu'on puisse trouver de la calligraphie la plus élégante ; sa couverture est ornée de compartimens et de méandres élégans à la manière orientale, et sa dimension gigantesque est de deux pieds trois pouces en longueur sur un pied huit pouces en largeur.

s Le 1 4 brumaire an 7, correspondant au a 5 du mois de Gemady el-aouel de l'an 1 1 1 3 de l'hégire, et au dimanche 4 novembre 1798, les cheykhs ïsmayl êl-Gizaouy, Yousouf el-Mousalhy, Abdêl-ouahab êl-Chebraouy, Soulepnan êl-Giou$aqy, êl-seyd Abd-êUKerim et Ahmed-êl-Cherqaouy , eurent la tête tranchée sur la place de la citadelle, comme convaincus d'être les auteurs principaux de la révolte.

Il paraît qu'un des motifs qui les poussa à cette criminelle entreprise fut leur haine jalouse pour ceux de leurs confrères que le général en chef avait promus aux emplois publics.

Ces exécutions furent les seules; les autres complices qui avaient été emprisonnés furent reconnus avoir été plutôt faibles que coupables,

et s'être laissé entraîner plutôt que d'avoir conduit les conspirateurs; ils ne tardèrent pas à obtenir leur entière liberté sur l'intercession du cheykh êUMohdy.

10 On sait que le pèlerinage de la Mecque est un des devoirs religieux imposés par Mahomet aux musulmans.

Le Prophète avait trouvé cet usage établi avant lui parmi les anciens Arabes, qui, depuis un temps immémorial, vénéraient à la Mecque y la kaabeh , c'est-à-dire la maison carrée qu'ils prétendaient avoir été construite par Abraham leur père , ainsi que la pierre noire qu'ils croyaient avoir été apportée du ciel par l'ange Gabriel- Mahomet s'empara de cette antique croyance, et l'adapta à la nouvelle religion qu'il voulait instituer; soit qu'il se crût obligé de faire cette concession à la superstition de l'Arabie dont il venait de renverser toutes les autres idoles , soit qu'il crût nécessaire de fixer ainsi un centre commun à la religion des nouveaux sectaires convertis à sa foi, parmi tant de peuplades différentes; soit enfin que connaissant le caractère

NOTES. I i>7

d'indolence et d'inactivité si naturel aux Orientaux, il jugeât utile de tirer ses compatriotes de cet étal d'affaissement moral et d'atonie , que la chaleur du climat ne fait qu'accroître, en les faisant sortir par un motif religieux de leurs foyers oisifs et en les appelant chaque année dans une ville déjà sacrée pour eux, devenue alors pour ces contrées l'entrèpôt général du commerce , et le siège de l'opulence.

Tous les ans la caravane du pèlerinage part pour la Mecque du Kaire , où elle a réuni les pèlerins du pays, ceux d'une portion de la Syrie, et ceux des côtes Barbaresques et même de Fez et de Marok.

Des fêtes religieuses accompagnent le départ de la caravaue ; elle se met en route sous la conduite d'un chef militaire chargé de la défendre, qui prend le titre à'emir el-hag (prince du pèlerinage). *

Cette foncyon était autrefois toujours remplie par celui des beys qui était le second en puissance et en influence politique ; il en conservait le titre, et en cette qualité n'avait audessus de lui que le cheykh el-beled ( cheykh ou prince du pays) dont on n'ignore pas que Tau-

torité était souveraine sous la suzeraineté de la Porte-Ottomane.

L'émigration des beys ayant rendu vacante la place iïemir ebhag ou conducteur de la caravane des pèlerins de la Mecque^ elle fut donnée à Moustafa , kyaya ou lieutenant du pacha qui n'avait pas suivi son maître dans sa retraite.

Le 16 fructidor an 6 (2 septembre 1798) , correspondant au 21 de Rahy el-aouel , an 12 13 de l'hégire, le général en chef lui conféra cette dignité en le revêtant d'une magnifique pelisse verte, en présence de tout le divan et des chérifs. Le nouvel émir el-hag reçut en même temps plusieurs riches présens, entre autres des châles précieux , des diamans, et un cheval superbement harnaché.

Tout musulman ayant fait le voyage de la Mecque avait droit au titre de hagy ^pèlerin); on nomme même ainsi p#r politesse, en leur adressant la parole, ceux qu'on ignoqg avoir satisfait à cette obligation , dont il est vrai que peu de musulmans se dispensent, quoiqu'ils aient la faculté de ne pas la remplir personnellement et d'en déléguer l'accomplissementàun remplaçant.

Pendant les jours et les iiuits qui précèdent

îfOTES. 1 09

le départ général, les pèlerins qui composent la caravane campent avec leurs chameaux et leurs chevaux, partie dans la ville, partie dans les vastes places que renferme son enceinte.

Ces différens rassemblemens se réunissent ensuite hors de la ville , et s'arrêtent pour s'organiser, auprès du lac nommé Birket el-hag (le lac du pèlerinage), c'est là aussi où la caravane stationne à son retour.

La caravane qui était partie avant notre arrivée en Egypte fit son retour dans les premiers jours de l'expédition. Abandonnée de son emir el-hag, Salèh-bey qui, s étant retiré à Jérusalem, y mourut empoisonné quelque temps après, elle devint la proie des Arabes bédouins, et fut pillée et dispersée: j'ajouterai, à ce sujet, les détails suivans , extraits et traduits de la lettre qui fut adressée le 20 du mois de Rabjr el-aouel de Tan iai3 de l'hégire ( ier septembre 1798) au Chérif souverain de la Mecque Abd-el-Qadir Ghalib par les cheykhs et notables de la ville du Kaire.

« . . . . Lorsque les pèlerins de la Mecque s'ap- « prochèrent du Kaire, le général de l'armée fran- « çaise se transporta lui-même dans la province

i6b Notes.

« de Charqyéh) sur les nouvelles qui parvin- « rent que les Arabes voleurs et assassins les « avaient dépouillés.

« Les troupes françaises recueillirent avec « humanité tous ceux qui avaient échappé à « la déprédation et à la mort, leur procurèrent « des montures , et donnèrent à manger et à « boire à ceux qui avaient faim et soif.

« Le général , plusieurs jours avant de partir « pour la province de Charqyeh^ avait écrit à la « caravane des pèlerins s pour l'inviter à se ren- « dre en droiture au Kaire , où leur serait fait « l'accueil le plus gracieux ; malheureusement « ses lettres ne parvinrent point , et elle a subi « ce que le destin avait ordonné d'elle. Noussom- « mes tous à Dieu et nous retournerons a lui. . . .

« . . . . Nous devons surtout ne pas vous lais- « ser ignorer que le général a témoigné le plus « grand zèle pour la nomination d'un émir el- « hag , et pour toutes les dispositions qui doi- « vent précéder l'expédition de la caravane des « pèlerins. Nous avons été d'avis, ainsi que lui, « de donner cette honorable commission à Té- « mir Moustafa-Agha , kyaya de son excellence « Abou-bekr Paclia, gouverneur du Kaire; et ce « choix nous a paru devoir être agréable à la

NOTES. l6l

* Sublime Porte, en ce qu'il assure ses droits « sur un des points qui lui tiennent le plus à « cœur: aussi, cette disposition a-t-elle répandu « généralement la joie et la sécurité chez tous « les fidèles musulmans.

« Le général en chef de l'armée française « montre le soin le plus actif pour les intérêts « des deux villes saintes (la Mecque et Médine), « et il s'occupe avec assiduité de tout ce qu'il y « a à faire pour l'expédition de la caravane des « pèlerins. C'est ce qu'il nous a recommandé très- « expressément de vous faire savoir, comme té- « moins oculaires des mesures qu'il prend cha- « que jour pour cet objet important, afin que « de votre côté vous fassiez ce qui vous part raîtra convenable

11 On ^sait que le mot gebel ou gibel signifie montagne en Arabe. Pendant la domination des Arabes en Sicile, ils donnèrent ce nom à la montagne la plus remarquable de l'île, à l'Etna; c'est donc par une expression battologique que les géographes italiens ont nommé ce mont monte-Gièelfa; dénomination qui ne signifie rien autre chose que mont-montagne, et que cepen-

ï62 NOTES.

dant ont copiée tous nos géographes européens, Au reste les Arabes eux-mêmes ne sont pas étrangers à cette tautologie. Le mot thour signifie également comme gebel, dans leur langue, une montagne ; ainsi le sens de Gebel- Thour devient identique avec celui qu'offre mont-Gibel. "\ Cependant le nom de thour est donné plus particulièrement et par excellence au Mont- Sinai par les Arabes qui l'appellent également Thour-Sina. Cette montagne est en grande vénération parmi les musulmans , et il en est fait mention en plusieurs endroits du Koran.

Le 17 brumaire an 7 (7 novembre 1798), correspondant au 28 de Gemady êlaouel, an 1 2i3 de l'hégire, une caravane des tribus Arabes qui habitaient le territoire de Thour, arriva au Kaire: elle était composée d'environ cinq cents hommes, et d'autant de chameaux. Ils s'arrêtèrent à environ dix minutes de marche du Kaire et campèrent dans les environs du fort Dupuy. De là ils envoyèrent, au général en chef, vingt-quatre députés annoncer leur arrivée et demander la permission de vendre leurs marchandises dans la ville. Suivant l'usage général de I Orient, ils apportaient des présens; leur offrande consistait çn raisins, en poires, pommes et autres

fruits de leur pays, dune qualité inférieure à. ceux de France, mais d'autant plus estimés au Kaire que le territoire de l'Egypte n'en produit pas.

Les députés étaient accompagnés à l'audience par un moine du célèbre couvent de Sainte- Catherine établi , depuis les premiers siècles du christianisme, sur le mont Sinaï.

Ce moine était chargé , par les religieux de son couvent, de réclamer la protection du général en chef, et de solliciter auprès de lui la confirmation des privilèges qui avaient été accordés à leur monastère par différens souverains musulmans, depuis Mahomet jusqu'au sultan qui régnait alors à Constantinople.

Il présenta à cette occasion quelques-uns des actes qui constatent les concessions qui leur ont été faites.

Le premier est celui qu'^^-, gendre du pro- ^ phète de l'islamisme , avait écrit de sa propre main par Tordre de Mahomet lui-même ; il contient des dispositions favorables au monastère et se termine ainsi :

« Aly ben-Aby-Taleb a écrit cet acte de sa « propre main, par Tordre du Prophète , sur qui « soit le salut et la bénédiction de Dieu , le troi-

l64 NOTES.

« sième jour du mois de Moluirrem de Tan se-

« cond de l'hégire. »

Cette date correspond au jeudi 7 juillet de l'an 6^3 de 1ère chrétienne; et si cet acte est réel et authentique, comme il le paraît, et comme a semblé le penser le docte Venture, c'est le plus précieux document qui existe de l'histoire des premières années de l'islanisme.

La vallée appelée Ouady-Mousa (vallée de Moyse), dont il est fait mention dans la ligne suivante du texte , fait partie de l'Arabie-Pétrée sur les confins de V Arabie -Déserte, et s'étend au sud-est de Gebel-Tlwur.

Le mot ouady signifie en arabe une vallée , souvent même un courant d'eau , une rivière et un lac : dans le dialecte des Arabes occidentaux , son acception particulière est prise pour désigner un fleuve considérable.

C'est ainsi que le fleuve de l'Andalousie, que les anciens appelaient Bœtis , a été nommé par Jes Arabes, maîtres de l'Espagne, ouady elkebir (le grand fleuve) d'où les Espagnols ont fait le nom de Guadalquivir ; les rivières de Guadiana et de Guadalajara , ont tiré de ce même mot leurs dénominations, ainsi que celles de Guadajara, de Guadalaviar^ de Guadale-

thay de Guadalimar y de Guadalentin^ de Guadalupe > de Guadairamay de Guadalmedina , etc.

- 12 Le quartier appelé Bab-Zouyleh est un des plus beaux du Kaire, et est particulièrement habité par les principaux négocians de la ville.

Le nom de Bab-Zouyleh est celui d une an cienne porte du Kaire , qui se trouve maintenant, non à une extrémité de la ville, mais dans son intérieur, et sert encore de clôture d'un côté au quartier où est établi le marché au sucre (hart el-Soukkeriéh).

La grande rue du Kaire, qui traverse toute la ville du nord au midi, et qui, venant de Bab eUNasr (la Porte de la Victoire), aboutit au bas de la citadelle ( Qalah), passe sous cette porte , que rend véritablement remarquable l'événement dont l'histoire nous apprend qu'elle fut le fatal théâtre. C'est en effet sous cette porte que l'infortuné Thoumân-Bay, dernier roi de la dynastie des Mamlouks-circassiens , fut , après la défaite qui lui enleva sa couronne , ignominieusement pendu par les

lt)6 NOTÉS.

o^rès barbares du sultan Selim, son vaift* queur. Long-temps après encore on a montré à la voûte de cette porte la corde qui avait servi à cette exécution déplorable , et j'y ai vu moi-même le crochet de fer auquel cette corde avait été attachée.

Le nom de Thoumân-Bay a été celui de deux princes également célèbres par les revers dont le sort semble s être plu à les accabler, et ces deux princes furent également tous deux souverains de l'Egypte.

Le premier était le vingt-unième prince de la dynastie des Mamlouks-circassiens, dont la domination embrassait l'Egypte et la Syrie. Proclamé d abord à Damas , capitale de cette dernière contrée , il vit ensuite son autorité reconnue en Egypte Tan de l'hégire 906 ( i5oo* i5oi de 1ère chrétienne. Son règne n'eut qu'une bien courte durée: cent jours seulement après son avènement au trône; il en fut renversé par la rébellion de ses propres soldats. Le monarque détrôné parvint d'abord à se soustraire par la fuite à la fureur de cette soldatesque mutinée ; mais l'asile où il se croyait en sûreté fut découvert quarante jours après sa

•ogle

KOTÊS. 1Ô7

faite, et ce malheureux prince fut aussitôt saisi et massacré par ses anciens sujets.

On le distingue de son homonyme par le surnom de Qayl-Bay 7 qu'il avait pris d'après le nom d'un sultan d'Egypte , auquel il avait appartenu.

Le second prince, connu sous le nom de Thoumân-Bay, qui devait être pour lui d'un si fatal présage, était neveu du sultan d'Egypte , QansourGhaoury9 et hérita de la couronne après la mort et la défaite de son oncle arrivées en Syrie, en combattant les troupes du sultan Selim I, neuvième monarque ottoman, qui étaient venues l'y attaquer.

Tkoumdn-Bayne régna que trois ans et demi, et ne dut même cette courte durée de sa puissance qu'à la prolongation du séjour de Selim en Syrie , après sa victoire sur Qansou* Cwhaoury.

Attaqué lui-même en Egypte par l'armée ottomane, Thoumân-Bay fut aussi défait à son tour, Tan de l'hégire 92^ ( de 1ère chrétienne ). Vainement il chercha son salut dans la fuite. Arrêté par un chef de tribu arabe, il fut amené en présence de Selim.

Le sultan vainqueur interrogea le prince qu'il venait de détrôner sur les affaires et les ressources de l'Egypte, et sur les détails de l'administration de ce pays. Dix jours entiers furent employés à ces conférences instructives.

Dès que Selim n'eut plus de renseignemens à recueillir , il donna froidement Tordre qu'on allât pendre son infortuné interlocuteur.

En la personne de Thoumân-Bay fut éteinte la dynastie des Mamlouks-circassiens , qui était entrée en possession du trône de l'Egypte l'an 648 de l'hégire (i25o de l'ère chrétienne), et s'y était maintenue pendant 275 ans.

Ce sont les réglemens de Selim, qui avaient, après sa conquête, établi en Egypte l'espèce de république en partie monarchique, en partie aristocratique et oligarchique , qui constituait le gouvernement des mamlouks modernes, et qui, écroulée d'abord sous le poids des armes françaises, a vu ensuite les restes de ses derniers débris écrasés et anéantis par la main du fameux Mohammed Aly, maintenant pacha d'Egypte.

J'ai donné , dans le troisième volume de VÊgypte et la Syrie 9 publié en 1814 par mon ami

et ancien condisciple, M. Breton, le précis de cette dernière catastrophe.

*3 Le motcfiej-kk, en arabe, signifie proprement vieillard, et vient de la racine chakha, qui veut dire être avancé en âge, vieillir. Mais son dérivé clieykh, qui d'abord n'indiquait qu'un homme dont l'âge 'est entre cinquante et quatre-vingts ans , a pris une extension semblable à celle du mot latin senior ( plus âgé ) , dont nous avons fait seigneur, et du mot grec *-p$*&Tip*s , en latin presbyter, qui a le même sens que senior, et dont nous avons fait le nom de prêtre que peut porter un jeune homme de vingt-cinq ans.

Le titre de cheykhse donne maintenant, sans considération de 1 âge , à tout homme recommandable par sa piété, ses connaissances et son habileté; souvent même il n'est qu'une formule d'honneur et de politesse. Les Espagnols en ont fait leur mot xeque.

14 Le mot arabe okaléh dont les négocians francs ont fait celui d'okel ou iïoquelle , et que l'on confond souvent dans l'Orient avec le mot bazar n'a pas pourtant la même signification. *

I70 WTES.

Le bazar est ordinairement une longue rue garnie de boutiques de chaque côté et qui sert à la fois de marché et de passage public.

Vokel est un vaste bâtiment ordinairement carré , formant une enceinte close et susceptible d être fermée la nuit par une porte ; c'est sous les portiques intérieurs de cette enceinte que réunissent leurs magasins et leur boutiques, soit les divers marchands du même pays, soit les marchands de divers pays qui se livrent à un même genre de commerce.

Les étranger^ et les voyageurs trouvent aussi a louer des chambres dans ces okels , mais , comme dans la plupart des posadas espagnoles, ils doivent se procurer eux-mêmes et les meubles nécessaires à leur service, et les vivres destinés à leur nourriture , et le feu et les vases indispensables à leur cuisine.

Les boutiques de la Koutoubieh sont loin de ressembler à celles de nos libraires ; les livres y sont, non rangés sur des tablettes, mais entassés sans ordre et couchés à plat suivant Tusage de toutes les bibliothèques de l'Orient; le titre des livres est inscrit, non sur le dos de la reliure , mais sur la tranche elle-même , et le

NOTES. Ie] ï

plus souvent encore cette indication manque absolument : l'acheteur est presque toujours obligé de les remuer tous pour savoir s'il y trouvera l'ouvrage qu'il demande. Il est rare que le marchand le sache lui-même, et presque toujours les prix se tarifent, non sur la valeur intrinsèque du livre , mais sur le désir qu'en laisse paraître l'acquéreur.

15 Le titre des khalyfes était emir el-moumenin (prince des fidèles ou des croyans ). C'est de ce nom, qui a souvent été traduit par commandeur, des Jideles , que nos anciens historiens ont fait celui de miramolin, comme de celui de souhân (sultan) ils ont fait celui de soudait.

Omar ebn-eLKhettâb , deuxième khalyfe et successeur & Abou-bekr , est le premier qui ait porté le titre d'emir el-moumenin.

Ce titre exprimait la puissance temporelle des khalyfes, comme leur titre à' imam marquait leur puissance spirituelle. Le nom de khalyfë [khalyfch) ne signifie autre chose, en arabe, que successeur ou lieutenant du Prophète.

** Ces formules de vœux et de souhaits précédent non-seulement tous les discours des Orientaux , mais encore tous leurs actes et même leurs plus simples lettres ; c'est le vale ou salve des Latins, le des Grecs. Maintenant encore ces mêmes formules accompagnent le nom du sultan sur les monnaies ottomanes.

17 Abdallah ben-Mokannah était un des savans que les libéralités du khalyfe Haroun el-Baehyd attirèrent à sa cour. H s'occupa particulièrement de faire connaître aux Arabes, par des traductions , la littérature des autres peuples qui , jusqu'à cette époque, leur avait été totalement étrangère.

C'est à Ben-Mokannah qu'ils furent redevables de la traduction de persan en arabe des fables de Bidpay. Cet ouvrage est connu parmi eux sous le titre de Koleylah ou-Demnah (Koleylah et Demnah ) , du nom de deux renards qui y jouent un grand rôle. Je possède, de ce célèbre recueil de contes et de fables, plusieurs manuscrits , dont quelques-uns sont ornés de figures qui ne donnent pas une haute idée des dessinateurs orientaux.

Page 1