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LE BERGER ET LE CHIEN

Le nom de Beheram , qui est celui que les Persans donnent à la planète de Mars r a été porté par plusieurs anciens monarques des différentes dynasties qui ont régné sur la Perse. Le plus remarquable des princes qui furent ainsi appelés était fils, de Yezdegerd, de la famille des Beny-Sassan*i.

L'histoire de ce prince présente les circonstances les plus piquantes et les plus romanesques ; aussi les traits de sa vie ontils été le sujet de plus d'un ouvrage, tant en prose qu'en vers, dans lesquels les auteurs arabes et persans ont donné un libre champ à leur riche imagination.

Mais, sans recourir aux fictions, dont les romanciers et les poètes ont embelli les

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laits réellement historiques , ceux-ci , constatés par les annalistes exacts et les écrivains sérieux, suffisent pour exciter le plus vif intérêt, et présentent assez d'événemens véritablement extraordinaires.

Cet illustre monarque est distingué des autres princes, ses homonymes, par le surnom de Gour, qui en Persan signifie âne sauvage, surnom que lui avait décerné l'admiration publique, quand un jour, à la chasse, il eut percé à la fois et tué d'un seul coup de lance un lion et un âne sauvage acharnés l'un sur l'autre.

Le surnom d'Yezdegerd, père de Beheram-Gour était loin d'être aussi glorieux et aussi honorable ; sa tyrannie , ses violences, et ses injustices lui avaient fait imposer par ses peuples le titre de Athym (le scélérat), et la postérité, consacrant l'arrêt vengeur de ses contemporains , lui a conservé ce surnom et cette juste flétrissure. Yezdegerd mourut après un règne de vingt-un ans et six mois ; et Beheram-

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Gourion fils, malgré les qualités éminentes qui le distinguaient, recueillit l'héritage de la haine que l'inique dominration de son père avait semée dans les coeurs de tous ses sujets. Souvent celui qui a semé n'est pas celui qui moissonne, et les Persans r que la tyrannie d'Yezdegerd avait contenus dans cette espèce de stupeur que cause une crainte continuelle, se hâtèrent, aussitôt après sa mort, de se révolter par un mouvement spontané et unanime contre son fils et son successeur: car ils croyaient Beheram semblable à son père, et le nouveau règne leur paraissait devoir les menacer des mêmes excès qui avaient signalé le règne précédent pendant plus de vingt années. Un des princes de la Perse les plus recommandables, nommé Kesra, fut appelé au trône par le vœu général y et ne refusa pas d'y monter.

Pendant cette révolution , qui embrasa rapidement toutes les provinces de l'em-

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pire, Beheram-Gour était absent de la Perse.

Heureusement pour lui, son éducation n'avait pas été faite à la cour de son père , et les vices, qui, y régnant sans honte, auraient pu corrompre son jeune cœur, lui étaient entièrement étrangers.

En effet, dès son enfance, il avait été envoyé auprès de Nouman , fils $Amri-U Kays, qui occupait le trône deHirah, en Arabie, sous la suzeraineté du roi de Perse38.

Nouman était un prince vertueux , qui regarda comme un devoir religieux d'élever le jeune prince qui lui était confié, de manière à le rendre véritablement digne du haut rang où sa naissance l'appelait, en le formant à tous les exercices , à toutes les vertus des Arabes.

Beheram-Gour était encore en Arabie, quand il apprit à la fois la mort de son père et la rébellion générale de tous les peuples de la Perse.

Il intéressa â sa cause, non - seulement le roi de Hirah, mais encore plusieurs autres princes voisins , et parvint par leur secours à armer une forte armée, à la tête de laquelle il marcha contre l'usurpateur. Son attaque eut des succès dès le commencement de la guerre : ils ranimèrent le zèle de quelques partisans secrets qu'il conservait en Perse, et qui, attachés fidèlement à la succession légitime, ne rendaient pas le fils responsable des crimes dont s'était souillé le père.

Un nombre assez considérable de ces nouveaux alliés se joignit aux troupes du prince, et leur dévouement fut encore échauffé par l'admiration que leur inspirèrent les qualités corporelles et morales, dont ils virent orné le prince sous les étendards duquel ils venaient se ranger.

Kesra, ne se sentant pas bien assuré sur le trône, où Pavait élevé l'élection des rebelles, paraissait assez disposé à éviter un engagement décisif à main armée , et on

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apprit bientôt qu'il n'était pas éloigné d'entrer en arrangement avec le prince, dont il occupait Jia place.

Beheram-Gour ne voulut entendre à aucun accommodement qui pût compromettre ses droits, et exigea, pour première base de tout accord, que l'usurpateur descendît du trône dont il s'était emparé, et se soumît purement et simplement à l'autorité de celui que sa naissance en rendait le seul légitime possesseur.

Cette déclaration n'était pas de nature à aplanir les difficultés ; mais leur nœud fut bientôt tranché par la proposition que fît Beheram-Gour.

« Qu'on place, dit-il , le Tadj royal dans <cune enceinte, entre deux lions affamés; « celui de nous deux , Kesra et moi , qui « parviendra à s'en emparer , en sera re- « connu le digne maître, et l'autre sera son « sujet. »

Cet expédient héroïque plut également à l'armée persane et à l'armée arabe , et

personne n'y refusa son acquiescement. Le jour indiqué, on se réunit au lieu choisi pour cette terrible épreuve : deux lions formidables sont lâchés dans l'arène, où l'ornement royal avait été déposé.

Les deux concurrens s'approchèrent.

Bekeram dit à Kesra : « Allez avec courage « et enlevez cette couronne que vous prête tendez vous appartenir.

a Non , répondit Kesra , ce n'est pas à a moi à commencer l'épreuve : je suis en « possession du trône ; c'est à vous qui « voulez y monter et m'en faire descendre, « à établir votre droit, par votre intrépidité « à saisir cette couronne dans sa place dan- « gereuse. »

Beheram-Gour ne réplique pas, et s'élançant au milieu de l'enceinte, il attaque les deux lions avec l'impétuosité et la furie d'un tigre altéré de carnage: en un clind'œil, aussi rapide, aussi terrible que la foudre, se fiant sur sa force, presque sur- ' naturelle, et dédaignant de se servir d'au-

Lï ROI, L» VIZÎR, etC. 73

cune arme, il étouffe les deux monstres dans ses bras nerveux , et saisissant la couronne contestée , il la place fièrement luimême sur sa tête 3s.

Kesra fut le premier à se jeter aux pieds de sout vaillant èompétiteur, si miraculeusement victorieux , et les acclamations unanimes des deux armées , n'en formant plus qu'une seule, saluèrent le nouveau roi que venait de recevoir la Perse.

Les témoignages de Fallégresse publique furent éclatans, et les fêtes prolongées durèrent plusieurs mois; mais leurs plaisirs eurent un effet fatal sur le souverain dont ils célébraient l'avènement heureux. L'amour des voluptés et des jouissances du luxe devinrent pour Beheram-Gour une funeste habitude. La mollesse, le goût des plaisirs, s'insinuant dans son cœur, y jetèrent de profondes racines: bientôt leurs funestes influences semblèrent étouffer entièrement toutes les belles qualités dont le nouveau roi avait brillé jusqu'alors, et if- 7

j4 CINQUIÈME SOIRJÉE. •

ces vertus éminentes qui avaient fait con-r cevoir aux Persans de si flatteuses espérances.

Tout entier, jour et nuit;, aux délassemens delà chasse, aux profusions des festins splendides, aux excès méprisables die la table,aux délices, plus entrantes encqre, du harem, il négligeait le soin ds cet empire dont l'acquisition lui avait coûté 'si cher. , /

11 ressemblait à un vaste sycomore4?dont les franches, étendues au loin j pourraient servir d'abri à une caravane tout entière; mais qui , piqué intérieurement par un ver destructeur, voit peu à peu se tarir^a sève vivifiante , son feuillage jaunir et tomber sur la terre, et ses branches immenses , dégarnies de leur parure et desséchées jusque dans leur moelle, refuser au voyageur l'ombrage salutaire que sa stature colossale avait semblé promettre. . ;

Le fleuve bienfaisant qui, dès sa source, avait fait germer l'espérance du boqheur

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èt de la félicité, cachant maintenant ses eaux sous les gouffres profonds de rochers stériles et ennemis de la culture, semblait ne devoir sortir de ces retraites impures que pour devenir un torrent dévastateur, et porter le ravage et la désolation sur les rives où ses eaux n'auraient dû répandre que la plus riante verdure et la plus heureuse fécondité.

Au lieu de tenir cFune main ferme et active les rênes des affaires, Beheram-Gour en avait abandonné le soin à un vizir 41 nommé Roucken-ray , {la lumière du con* seil, ou le conseiller lumineux) , dont il croyait bien connaître la prudence, le zèle, et surtout la fidélité.

Les plus grands malheurs ne tardèrent pas à naître de tant d'imprévoyance et d'une confiance mal placée ; « tel est l'arbre « que tu plantes , tels seront les fruits qu'il « te produira. » ^

Rouchen-ray était un homme avare, cupide , inique , oppresseur : la justice , l'af-

«76 CINQUIÈME SOIIUSF.

faction , le désir du bonheur de ses semblables, étaient des sentiinens entièrement inconnus à son cœur ; servile esclave devant son maître , il était pour les sujets de ce même maître un tyran impitoyable ; sa main ne s'ouvrait que pour prendre aux malheureux qu'il administrait, et leurs propriétés étaient regardées par lui comme étant les siennes. Les dépouillant tous sans aucune distinction, rien n'était sacré pour sa rapacité spoliatrice.

L'indignation publique changea le nom de Rouchen-ray en celui de Rouch-ray ( méchanceté du conseil, ou marnais conseiller1**) , et la haine encourue par le ministre tyrannique et prévaricateur s'étendit jusqu'au souverain qui lui avait livré ses peuples.

Les souvenirs encore récens des crimes d'Yezdegerd furent bientôt effacés par les excès où chaque jour se portait le vizir au nom du monarque abusé, que rien ne pouvait tirer de l'engourdissement avilissant où il s'était volontairement plongé.

ub roi, tje vizir, etc. 77

11 fut pourtant obligé d'en sortir, aux cris toujours croissants du mécontentement général, et au son de la trompette guerrière que les hordes du Turhestan firent tout-à-coup retentir à sos oreilles.

Les tribus belliqueuses des Turks , et le Khakan&y leur souverain , avaient cru l'occasion favorable pour ravager le cœur même de la Perse , par une de ces incursions désastreuses auxquelles ces peuples aiment tant à se livrer.

Ces voisins dangereux avaient été, denuis l'avènement de Beheram-Gour au

rm

par la terreur qu'inspiraient ses armes et sa noble vaillance»

Cet obstacle paraissant avoir cessé , iU avaient repris leurs anciennes habitudes , et leurs troupes innombrables avaientpassé le Gjrhoun 44 à Terrned. Tout est à feu et à sang dans les provinces où ils se sont répandus; ils menacent déjà de porter la destruction jusqu'au sein de la capitale

elle -même, où le seul nom des Turks feit frissonner les cœurs d'horreur et d'épouvante.

Leur nom a dispersé les peuples des campagnes , Les voyez-vous tous s'empresser, Dans leur prompte fuite, à cacher Leurs troupeaux, leurs fils, leurs compagnes Aux remparts de chaque cité...

Leurs récits des hordes hostiles Redisent la férocité :

A leurs voix , l'habitant des villes Tremble et pâlit épouvanté.

Et le tendre enfant lui-même,

Qui jusqu'alors ignorant les combats , Et la frayeur commune, et son danger extrême,

N'avait songé qu'à ses joyeux ébats , Glacé d'une terreur étrangère à son âge, Sent son front hérissé par l'effroi du trépas Se couvrir tout-à-coup de précoces frimais.

Eveillé soudainement par ce coup de' tonnerre, Beheram-Gour , secouant les chaînes de la volupté, prit aussitôt la généreuse résolution de faire tête à l'orage, et de prévenir l'attaque de l'ennemi en l'at-

LE ROI, LE VIZIR, etc.

taquant lui-même avant qu'il ne se fût approché davantage de sa capitale. II trouva les rangs de son armée déserts, son trésor vide, ses arsenaux sans armes, ses magasins sans provisions, sa ville même presque entièrement abandonnée par les habitans.

Réduit inopinément à des extrémités si terribles et si imprévues, il interrogea quelques conseillers fidèles sur les causes de ce dénûmentsi funeste et de cette désertion générale.

Tous répondirent d'une seule voix :

« Ces maux ne viennent que du vizir dans «lequel vous aviez placé votre entière « confiance ; Rouchen-rajr à tyrannisé, dé- « pouillé vos sujets, ils ont été chercher « dans une autre patrie la sécurité et la jus- « tice qu'ils ne pouvaient plus espérer dans « vos états: Rouchen-ray s'est approprié les « sommes destinées à la solde de vos trou- « pes, et vos soldats ont été se ranger sous « des étendards étrangers : Rouchen-ray -a « véndu à son profit les armes de vo$ ar-

<c senaux , les provisions de vos magasins r « il a vidé le trésor royal pour remplir le « sien. Les ennemis qui vous attaquent se « seraient bien gardés de s'approcher de « vos frontières, s'ils n'eussent pas cru pouce voir sans danger achever la perte de « votre malheureux royaume déjà presque « entièrement détruit par Rouchen-ray. »

Le monarque fut frappé de ces représentations courageuses et du tableau fidèle qu'on déroulait, contre son attente, devant lui. Bientôt après il partit pour la chasse , moins pour se livrer k un délassement qui n'avait plus pour lui aucun charme, mais pour réfléchir avec moins de distraction , dans la solitude , sur les événemens qui l'accablaient et sur les explications qui venaient enfin de dessiller ses yeux.

Arrivé au lieu de la chasse, Belieram- Gour s'écarta de sa suite et s'enfonça dans l'épaisseur de la forêt. Tout entier aux Téflexions amères^ui l'occupaient % il s'égara

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bientôt et ne sortit de la forêt , à rapproche de la nuit, que pour se trouver dans une contrée qui lui était tont-à-fait inconnue.

Ayant enfin aperçu la cabane d'un berger, il se dirigea vers elle et, sans se faire connaître , demanda à y passer la nuit. Le berger l'accueillit avec tous les égards de l'hospitalité, lui présenta des alimens grossiers, mais sains, et prépàra un lieu convenable pour son repos.

La nuit se passa tout entière sans que le sommeil approchât des paupières du malheureux prince, et dès que l'aurore eut frappé ses yeux, il se hâta de quitter sa couche et de sortir de son asile.

Le premier objet qui frappa sa vue lorsqu'il eut franchi le seuil de la chaumière , fat un chien de la plus forte taille, étranglé et pendu aux branches d'un arbre, en facé de la porte de son hôte : l'appelant aussitôt il lui demanda avec empressement le motif de cette singulière exécution.

8a CINQUIÈME SOIRÉE.

« Seigneur, répondit le berger, cette « nuit je suis resté dans ma cabane , pour « veiller aux besoins de mon hôte et me « tenir prêt à lui offrir ce qui pourrait lui « être nécessaire.

« J'avai? laissé la garde du pâturage , « et j'avais confié la sûreté de mon troupeau « à mon chien; j'étais tranquille, et je dece vais l'être: ce chien avait été élevé par « moi, je l'avais nourri de mes propres « mains , sa force et son courage le met- « taient en état de réduire à la retraite les « loups les plus audacieux : et cependant t « quand j'ai été ce matin, avant le jour; « visiter mon troupeau, je l'ai trouvé dis- « persé, fuyant de tout côté en désordre , « et une partie avait été dévorée par les

« loups. ;

« Je n'eus aucun doute que mon chien « n'eût été victime de sa fidélité, de son cou- « rage et du nombre extraordinaire des « ennemis qu'il avait eus à combattre. Je ras- « semblai les restes de mon troupeau ; je ré-

le roi, le vizfR, etc. 83

« sol us de visiter la forêt , et mes recherches « m'ont conduit dans un des coins ou le bois a était le plus épais ; c'est là que j'ai trouvé « mon chien bien vivant , sans aucune « blessure, entre deux louves avec les- « quelles il avait fait société, et partageant « de bon appétit le repas qu'elles faisaient « aux dépens des deux meilleures brebis «x de mon troupeau.

« J'ai emmené mon chien et je lui ai fait « subir la juste punition que méritaient « si bien son ingratitude et sa perfidie. « Puisse son exemple , et le mien , ne pas « être inutile pour ceux qui nous auront n imités l'un et l'autre, lui dans sa trahison, « moi dans ma folle confiance. »

Beheram-Gour comprit qu'il avait été reconnu à son insu , malgré sa précaution , et que l'application sévère qu'il venait d'entendre de cet apologue mis en action s'adressait directement à lui et à son vizir.

De retour à son palais il fit aussitôt arrêter Rouchen-ray et saisir ses richesses mal

acquises.

On apprit alors au roi que les prisons étaient remplies des victimes du vizir. Nonseulement Beheram-Gour leur fit rendre sur-le-champ la liberté , mais il voulut encore les interroger sur les causes qui la leur avaient fait perdre : toutes ces causes étaient injustes et tyranniques.

L'un des prisonniers disait : « Le vizir a « fait mourir mon frère, malgré son inno- « cence , afin de s'emparer de ses biens , et « il m'a jeté dans cette prison pour étouffer « la voix de mes plaintes. »

Un autre disait à son tour : « J'ai été « chargé de fers pour avoir vendu des rangs « de perles magnifiques au vizir; il m'a fait « incarcérer, quand j'ai réclamé le paiement « de la somme qui m'était légitimement « due.»

« Moi, s'écriait un troisième, j'avais une « maison qui convenait au vizir; il a mieux « aimé me la prendre que me l'acheter, et « les murs de mon cachot ont seuls pu en- « tendre mes réclamations. »

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Enfin il n'est pas d'iniquités et d'exactions dont le vizir ne fût reconnu coupable. Bien plus, les recherches qu'on fit dans sa maison, par ordre de Beheram-Gour \ lui fournirent aussi les preuves incontestables que Rouehen-ray entretenait une corres-r pondance criminelle avec le Khakan des Turks; que l'agression de ces hordes ennemies avait été provoquée et facilitée par sa trahison, et qu'il avait même tracé de sa propre main le pian que devait suivre l'armée d'invasion , pour s'emparer facilement de la capitale de la Perse et de la personne de Beheram-Gour lui-même.

Rouchen-ray fut pendu le jour même , devant la porte du palais, comme l'avait été le chien du berger devant la cabane.

Sa mort découragea les Turks et rendit aux sujets de Beheram-Gourleur ancien courage avec leur confiance en eux-mêmes et dans leur prince. Aucun d'eux ne refusa de prendre les armes pour la défense d'un monarque qui annonçait la ferme in-

Di

tentionde régner dorénavant par lui-même, et de ne s'en rapporter plus à d'autres qu'à lui pour le soin du bonheur de ses sujets.

Les Turks furent partout repoussés, battus, taillés en pièces, le Khakan, luimême, fut tué de la main de Beheram- Cour , et bien peu de Barbares purent repasser le Gyhoun.

Beheram-Gour y ov\\xt attacher à la cour le berger qui avait eu le courage de lui donner une leçon si utile ; celui-ci refusa , content <le son modeste sort et de son humble asile ; mais le monarque alla souvent visiter la cabane de cet ami véritable, et reçut plus d'une fois de son simple bon sens, et de son cœur fidèle, les conseils les plus salutaires.

Le3 biens du vizir servirent à indemniser ses victimes, tous ceux qu'il avait dépouillés recouvrèrent leurs propriétés. Beheram-Gour, instruit par la terrible leçon du malheur, ne retomba plus dans son abandon funeste aux voluptés et à la mol-

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lesse. Il gouverna lui-même avec équité : ses peuples vécurent heureux. Son règne fut long , glorieux, paisible, et sa mémoire est passée à la postérité entourée des bénédictions unanimes de tous ses sujets.

Heureux celui qui , par la maiû sévère

De l'expérience frappé, Ecoute du malheur la leçon salutaire;

Qui, par elle un jour détrompé D'une fausse amitié dont le filet perfide

L'a trop long-temps enveloppé, D'un honteux esclavage, est enfin échappé; Et prenant désormais la prudence pour guide, A réparer ses torts est sans cesse occupé.

Bien plus heureux , celui qu'on n'a jamais trompé,

Et qui reçut du sort prospère Un rare et doux présent, avant-goût sur la terre

D'un paradis anticipé,

Le présent d'un ami sincère.

CONTINUATION DE L'HISTOIRE D'ABD-

ERRAHMAN.

J'avais ajouté à cette histoire de longues réflexions sur la nécessité de surveiller par soi-même ses affaires, nécessité qui n'était pas moins urgente pour une maison que pour un empire , pour un particulier que pour un puissant souverain. Flattant ainsi avec adresse les goûts et l'inclination de ma femme , j'arrivais à lui insinuer que quand on n'était pas convenablement secondé par ses serviteurs ou par ses esclaves , le meilleur parti, le seul même qu'il y eût à prendre, était d'en changer promptement

Mais je n'eus pas le temps de faire tous ces beaux raisonnemens , et l'histoire était à peine terminée que je fus interrompu par un cri épouvantable.

En levant les yeux je vis ma femme

Histoire dVbd-ebrjlhman. 89

tout entourée de flammes : ses vêtemens étaient en feu , et l'incendie s'était déjà communiqué à une partie de l'appartement.

Tappelai à l'instant même les secours nécessaires, et ce ne fut qu'après que l'incendie eut été entièrement éteint que je m'occupai à en rechercher les causes.

Voici ce que j'appris : Ma femme m'avoua qu'elle s'était endormie dès le commencement de mon malheureux récit, et il parait qu'en dormant, un de ses mouvemens involontaires avait renversé le petit réchaud d'argent , contenant des charbons , que j'avais eu soin de faire placer auprès d'elle, afin qu'elle pût au besoin rallumer sa pipe elle-même , dans l'absence de ses esclaves que j'avais congédiées. Le feu avait pu couver long-temps dans ses vêtemens pendant son profond sommeil , et elle ne s'en était aperçue , qu'au moment où elle avait été réveillée en sursaut par la douleur de la brûlure qui avait pénétré jusqu'à sa

QO CINQUIEME SOIRÉE.

peau. C'était alors qu'elle avait poussé le cri , qui avait lui-même réveillé mon atteiv* tion, en interrompant ma lecture.

Je ne sus ces détails que le lendemain. L'incendie fut considérable; des meubles il s'était communiqué rapidement à ma maison tout entière, et de là aux maisons voisines, menaçant de s'étendre dans tout le quartier 45. La mienne et celles qui y étaient attenantes furent presque entièrement consumées, et le désastre aurait eu bien plus d'étendue , si heureusement nous n'eussions été dans le temps de l'inondation du Nil : ma proximité du Khaljg 46 , alors coulant à pleins bords, et de la place Birket-el-Jfyl 4? , qui , en recevant ses eaux , était devenue un vaste étang, facilitèrent le puisement de l'eau et furent bien utiles pour contribuer à arrêter plus promptement les ravages de l'élément destructeur.

Personne ne périt dans l'incendie; mais je perdisma maison, mes meubles, mes provisions, mes bardes, une grande partie de mes

HISTOIRE d'àBD-ERRAHMÀN. 91

bijoux , et je dus payer encore une forte amende, à laquelle le Divan me condamna, comme auteur par ma négligence d'un désastre qui avait compromis la sûreté de tout un quartier, et qui aurait pu embrasser dans ses ravages destructifs la ville elle-

même tout entière.

ah

COWTIHU ATIOH DE l'hïSTOIBK d'aBD-

ERRAHMAK.

Je payai la somme à laquelle se montait ma condamnation, et, ma maison étant entièrement détruite, j'allai habiter une autre de celles qui m'appartenaient dans le même quartier; je rachetai d'autres meubles , d'autres yêtemens. Ma femme heureusement avait été réveillée par la première douleur, au moment même où le feu était sur le point de lui faire éprouver une brûlure dangereuse. Elle fut bientôt rétablie de la petite maladie que lui causa la frayeur subite dont elle avait été saisie en s'éveiilant au milieu des flammes.

L'ordre ne tarda pas à être rétabli dans

ma nouvelle maison : tout s'y trouva comme avant l'incendie, et on ne rencontra plus dans mon intérieur la moindre trace du fléau qui l'avait dévasté.

Les malheurs successivement accumulés, dont j'avais toujours été la proie , malgré les prudentes combinaisons que j'avais crues si efficaces pour m'y soustraire , ne purent parvenir encore à me guérir de ma folie.

Plus le sort semblait, s'obstiner à tenir sur moi son (ouet toujours levé, et toujours prêt à m'infliger sa sévère correction , à chacun des faux pas. où je m'exposerais à encourir son juste châtiment ; plus je m'o- . piniâtrais moi-même à me roidir contre la direction salutaire, à laquelle il voulait me forcer par sa rigueur irrésistible; et ma folie devenant en moi une espèce de fureur maniaque, sans réflexion, sans calculs et sans dé nouveaux regrets, je n'embrassai d'autre détermination que celle de suivre aveuglément ma passion tyranniqiie,. et de

HISTOIRE d'aBD-ERRÀHMAN. ()5

me lancer à sa poursuite dans le fleuve indomptable des événemens déjà signalé par mes précédens naufrages.

J'attendis que la santé de ma femme fût entièrement consolidée, avant d'oser lui témoigner le moindre désir de lui raconter quelques nouvelles histoires; mais mes essais à ce sujet furent entièrement infructueux : à peine put-elle soupçonner les premières apparences de mes intentions , qu'elle repoussa obstinément toutes mes suggestions à cet égard. Le frisson s'emparait d'elle à chacune de mes tentatives, et elle finit par me déclarer avec franchise qu'elle préférerait la mort elle-même aux nouvelles faveurs de ce genre que je semblais résolu de lui accorder encore.

Je renfermai tristement mes cahiers; et je vis s'envoler loin de moi cet essaim de rêves enchanteurs , dont \e m'étais plu à entourer le tableau du bonheur, que mon imagination m'avait créé pour le reste de ma vie.

Pendant long-temps j'épuisai vainement toutes les combinaisons et toutes les hypothèses vraisemblables, que put me fournir mon imagination, pour inventer un moyen de me procurer un autre auditoire en dépit de la fortune.

Ma femme avait annoncé un refus si formellement prononcé, qu'il m'était impossible de pouvoir espérer jamais de parvenir échanger sa détermination bien invariable, et dans laquelle elle paraissait être inébranlablement fixée. Les enfans, qui, réunis en cercle, devaient prêter une oreille si attentive aux récits de leur père, n'existaient pas encore, et n'existeraient peut-être jamais. La répugnance et l'horreur, manifestées par ma femme pour mes narrations, étaient si fortes, que je crois qu'elle aurait plutôt renoncé au plaisir de devenir mère, si elle avait pu prévoir qu'en procréant des enfans elle mettrait au monde des auditeurs pour moi.

Que faire dans un tel embarras , quels

HISTOIRE d'aBD-ERKAHMAN. 97

moyens extraordinaires pouvaient venir k bout de m'en tirer ? a La vie de l'homme

« est courte , dit le proverbe ; mais com- « bien ses espérances sont longues. »

Je ne désespérai pas de moi-même; et je me flattai que mes profondes méditations ne pouvaient manquer de finir par me procurer cette issue favorable, par laquelle je devais en£n sortir de la prison où le sort inexorable avait renfermé mes désirs les plus ardens.

Ma tristesse augmentait, à proportion de mon désappointement, à chacune des me* sures , dont le projet était successivement embrassé avec ardeur et bientôt rejeté avec découragement. Mes relations avec ma femme n'étaient plus aussi amicales ; Ferniur, la froideur, présidaient à nos entretiens et à tous nos rapprochemens. Elfe n'avait plus avec moi que les relations strictement nécessaires, et, quand nous étions réunis ensemble, non-seulement elle se gardait bien d'engager avec moi la conver* 11. 9

sation, mais encore je la voyais éprouver un frémissement involontaire et montrer tous les signes d'un véritable effroi, dès que j'ouvrais la bouche , et que par quelque parole j'essayais d'interrompre notre silence mutuel; chacun des mots que je prononçais , chaque inflexion de ma voix, chaque mouvement imperceptible de la respiration de mes lèvres lui paraissait déjà le commencement, ou du moins le préambule d'une histoire; et, à cette idée si effrayante pour elle , elle semblait prête à s'évanouir près de moi.

Cet état réciproque, qui durait depuis assez long-temps, me tourmentait et me fatiguait ou tre mesure ; j e ne sa vais comment le faire cesser, quand une idée soudaine, qui se présenta à mon esprit , fut pour moi une ^ Jueur bienfaisante, dont la clarté me fit enfin apercevoir ce moyen désiré, ce moyen qui devait mettre fin à ma situation pénible, et assurer l'accomplissement de mes plus chers désirs.

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAN. 99

a Je suis marié , me dis-je : la femme que a j'ai épousée, quoique remplie de mille « qualités estimables, manque précisément « de celle que j'aurais le plus désirée en elle, a et qui avait été le motif déterminant et « presque la condition expressément néce cessaire de mon mariage ; mais la loi elle- « même n'est-elle pas venue au secours de « ceux qui se trouvent dans une position « aussi désagréable que la mienne?

« Par quel aveuglement inconcevable « n'ai-je pu encore apercevoir ce moyen, « et comment n'ai-je pas, jusqu'à présent, « pensé à me servir du droit que j'ai à cet « égard?

« Je suis marié ; mais , sans renvoyer « ma première femme , envers laquelle « personne peut-être n'apprécierait au- « tant que moi toute l'importance du « motif que je croirais avoir d'une juste « répudiation , ne puis-je prendre légitime- <c ment une seconde épouse?

c< Le Prophète, sur qui soit le salut et la

IOO SIXIEME SOIRÉE*

«< bénédiction , n'a-t-il pas dit dans le troi- « sième verset de la sourate de son noble « livre qui a été donnée dans la ville sainte « de Médine et qui porte le titre ; Des « femmes: O vous ! qui craignez votre soute verain maître, ce maître des mondes, dont « la main a créé Adam et Eve, pour que de « leur union sortît toute la postérité du genre « humain ; fils d'Adam, fidèles musulmans , « épousez celles des femmes qui plairont à a vos. cœurs , é^busez-en deux , trois , quart tre, si telle est votre volonté, et suivant « que votre désir vous l'inspire; mais çon* « duisez-vous avec vos épouses d'une ma* « nière convenable; si vous craignez de « manquer à l'équité envers elles, alors « n'en épousez qu'une seulement. Tels sont « les ordres de Dieu , ajoute le Prophète , « car il est plein d'indulgence et de rnisé- « ricorde.

« Certes, pensai-je, tou* mon désir est « bien d'être équitable envers ma première « femme, et rien en conscience ne peut

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« mettre obstacle à mon intention d'en « épouser une seconde: chacune d'elles « aura ses droits bien distincts et bien sé- « parés.

« Quel tort d'ailleurs peut faire à Tune « mon union avec une autre ? Les plus ver* « tueux parmi les musulmans n'associent- « ils pas d'autres épouses, en se conformant « à la loi, à la première qu'ils ont appelée « dans leurs bras.

« Non, je ne commettrai aucune injus- « tice : le désir des voluptés et la soif des « plaisirs ne sont pas plus les motifs de « mon second mariage qu'ils ne l'ont été « quand j'ai contracté le premier.

« La femme avec laquelle je suisroainte- « liant uni s'appelle Fattoumah, c est-à-dire, « sevrée du sein maternel^. Eh bien ! puis- « qu'elle a senti l'influence de ce nom fatal, « puisqu'elle s'obstine à se sevrer elle- « même du doux lait de la science qu'elle a aurait pu boire à longs traits, pourquoi a priverais-je de cette noble jouissance , de

ce ce pur aliment des esprits, Une autre « épouse, qui en aura su connaître le bect soin, et qui s'en montrera sans doute « avide et insatiable. »

A peine les premières semences de ce nouveau dessein furent-elles jetées dans mon esprit, qu'elles y prirent de profondes racines et que je ne songeai plus, jour et nuit", qu'à sa prompte exécution.

On a déjà pu s'appercevoir que mes projets étaient presque toujours aussitôt exécutés que conçus; je fis donc faire sans délai les recherches nécessaires , et il ne s'était pas écoulé beaucoup de temps depuis les ordres que j'avais donnés pour ces démarches, lorsqu'on vint m'apprendre que la fille d'un des principaux du corps des Ulémas ^ était en ce moment à marier.

Elle se nommait Alymèh, c'est-à-dire, savante 5o. Ce seul nom excita tout mon enthousiasme et me décida sur-le-champ en sa faveur.

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« Son père, pensais-je en moi-même, est « membre du corps des Ulémas , des sa- « vans ; sans doute il est bien digne de ce « nom, sans doute il n'aura choisi le nom « qu'il a donné à sa fille, que parce qu'il aura « remarqué en elle l'amour inné des conte naissances et les dispositions nécessaires « pour en acquérir.

« Combien cette Alymèh , si bien nomce rnée, ne sera -t- elle pas heureuse de « m'entendre? Que d'actions de grâces ne « rendra-t-elle pas au ciel de l'avoir placée a auprès de moi , comme auprès d'une a source d'eau vive , dont les ondes abon- « dantes et intarissables viendront au gré « de ses désirs étancher son ardente soif « pour la science?

« Oh ! voilà bien la femme qu'il me fallait ; « infailliblement le ciel l'a créée pour moi, « il m'a créé pour elle : je n'aurai à crainte dre de sa part ni répugnance hostile, ni « inattention désobligeante. Que ma femme « Fattoumah continue, comme elle a tant

« aimé de le faire jusqu'à présent, à $e lift vreraux soins domestiques, aux détails « de son administration intérieure ; je n'irai « pas troubler son empire, j'aurai le mien « bien à part : ce sera mon épouse Mjrméhy « ce sera elle qui passera ses journées en- « tières auprès de moi , qui m'écoutera , « qui m'invitera elle-même à l'instruire, « et qui , lorsque j'aurai terminé un de mes « récits me dira toujours: encore} encore!»

« Au reste, ajoutais-je, Fattownah était a veuve; à-coup-sûr, son premier mari ne a devait pas être un homme instruit : et où « aurait-elle contracté le goût des connais- « sances ? Chez sa mère qui n'est jamais « sortie de sa maison ; ou bien est-ce au- « près de son frère Roddouan-Agha dont « l'ignorance l'emporte encore sur la bra- « talité? Tandis qu'au contraire, Àlymèh , « fille d'un savant, élevée par lui, a dû suce cer avec le lait l'amour de l'instruction, et « cette exaltation de désirs pour la science « que tout autre mari que moi ne pourrait « pleinement satisfaire.

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« Combien est raisonnable et fondé ce « proverbe des anciens Arabes qui ont dit : « Préfère en mariage une fille à une veuve, « quand même l'âge de la fille que tu épou- « seras te priverait de V espoir d? avoir des « enfans. 4

« Un mari d'ailleurs forme le caractère « de la fille qu'il épouse, et j'ai trouvé « le caractère de la veuve avec laquelle je « me suis uni, tellement formé, qu'elle « n'aime rien de ce que j'aime et que je ne « puis parvenir à lui faire désirer ce que « moi-même je désire ; bien plus, elle a pris « irrévocablement en haine et en horreur « ces lectures qui sont pour moi la source « des plaisirs les plus doux. »

En conséquence de toutes ces considérations si puissantes sur mon esprit , et de la vive impatience qui m'agitait, je me gardai bien de demander d'autres renseignemens , qui n'auraient pu que me causer des retards, dont le délai me serait devenu insupportable. Pressé de jouir du trésor que j'avais eu

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le bonheur inespéré de découvrir , j'allai le jour même chez le savant pèred'Jlyméh, et je lui demandai sa fille pour seconde épouse.

Mon futur beau-père logeait dans une de ces petites rues qui composent le quartier de Game el-Azhar ( la mosquée des fleurs51). Le choix de son logement, dans le voisinage de cette académie si célèbre 52 , me plut infiniment et ne fit qu'augmenter encore mes préventions favorables.

Le laboureur n'habite pas la ville ; Le marchand ne va point se loger au désert ; La maison du pilote est aux bords de la mer;

Du guerrier la tente est l'asile Les routes du brigand sont le vrai domicile.

C'est le quartier le plus mal sain Qui plaît le plus au médecin Pour exercer son art utile ; Chez les gens bien portans ses soins sont superflus : Et le tailleur le plus habile N'aurait qu un métier bien stérile

Chez les peuples qui vivent nus.

Ainsi, pour rendre plus facile La moisson des trésors qu'il désire ardemment,

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Loin du monde importun et de son bruit futile >

On doit toujours voir le savant

Dans le séjour le plus tranquille , Près de l'Académie avoir son logement.

Le père àHAlyinèh me parut un vieillard respectable et vraiment recommandable par ses lumières et son instruction ; il parlait peu, il est vrai, mais il m'accueillit bien, et il écouta avec complaisance les longs discours où je me complaisais à déployer mes connaissances littéraires pour mieux capter sa bienveillance. Il demanda du temps pour se décider: je m'effrayai de ce retard qui me semblait d'avance intolérable, j'insistai, je le pressai avec tant d'instance qu'enfin, vaincu par mes sollicitations et mes prières, il accepta la dot que j'offrais et m'accorda sa fille.

Mon second mariage fut célébré aussitôt avec les mêmes cérémonies qui avaient eu lieu pour le premier; seulement la réunion fut moins nombreuse, et je n'y contai pas d'histoire : aussi tout s'y passa par-

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faitement bien, la fête fut complète et ne fut troublée par aucun accident.

Ivre de joie, et enfin au comble de mes désirs, je congédiai le soir mes convives le plus tôt qu'il me fut possible, et je me hâtai de passer dans l'appartement nuptial où l'on avait conduit ma nouvelle épouse , et où elle m'attendait sans doute avec une impatience égale à la mienne.

J étais d'autant plus aiguillonné par le désir de la voir de près et de la connaître, que je ne m'étais fait informer ni de son âge ni du genre de sa beauté, et que, pendant la marche du cortège nuptial , encore plus couverte de vêtemens et plus cachée sous des voiles redoublés que ma première femme, elle ne s'était permis aucun de ces mouvemens, d'une grâce peut-être un peu libre, qui m'avaient d'avance révélé une partie de la taille et des contours de celle-ci. J'ignore si cette réserve tenait au caractère plus modeste et plus retenu qui pouvait être naturel à Alyméh , ou si son

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