‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 35 sur 53 · ÉCRITES DE L'AUTRE MONDE · texte numérisé non relu

ÉCRITES DE L'AUTRE MONDE

Lorsque Iskander dou-l-qarneyn el- Y ou* nany55 , redoutable empereur des Grecs , fit la conquête de l'Inde56, le plus puissant des rois , auxquels cette contrée était soumise, se nommait Phour ou Pour 5i; l'autorité souveraine de ce prince s'étendait sur toutes les nations qui habitent ces régions immenses, et les rois de tous ces peuples, malgré leur rang suprême dans chacun des pays qui reconnaissaient leur domination, n'étaient eux-mêmes que les sujets et les vassaux dePhôur, grand monarque de l'Orient.

Les deux océans, des montagnes inaccessibles et des déserts inhabitables étaient les seules frontières de ce vaste empire, où il n y avait point d'autre accès que par les

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provinces limitrophes de la Perse. Malgré ces barrières presque insurmontables et l'innombrable armée des soldats qu'il avait réunis sous ses drapeaux, Phour, après avoir combattu avec vaillance et opiniâtreté, fut vaincu par Iskander, et obligé de se reconnaître son tributaire.

Son vainqueur, dont il avait conquis l'estime, par sa noble et courageuse résistance, loin de lui enlever sa couronne, lui en confirma la possession, et le combla des témoignages les plus honorables de son amitié.

Le reste du règne de Phour fut long et paisible, et il survécut au conquérant formidable dont la fortune avait permis qu'il subît les lois.

Son fils Phour Zadéh hérita du trône des Indes à la mort de son père , et il trouva ce trône affermi par une longue paix; les vassaux, par leur entière soumission et leur obéissance régulièrement organisée, ne laissaient aucun sujet d'inquiétude; les peuii. ii

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pies bien administrés chérissaient le gouver^ nement qui les protégeait; le commerce florissait, l'abondance régnait partout , quand le riche trouvait les moyens de satisfaire les caprices de ses jouissances coûteuses et le luxe de ses habitudes insatiables de plaisir, le pauvre ne manquait pas du pain nécessaire à sa subsistance, et son travail lui produisait les moyens de fournir à tous ses modestes besoins: riches et pauvres, tous étaient heureux dans les Indes, et cette félicité publique était surtout due à la sagesse de l'administration qui dirigeait le gouvernement de l'empire.

L'administration qui veillait ainsi au bonheur des vastes provinces de l'Inde était partagée entre divers vizirs : leur nombre était assez considérable , et chacun d'eux avait dans le gouvernement son département particulier et ses attributions distinctes : ils avaient été choisis parmi les personnages qui passaient pour les plus habiles dans les affaires et qui étaient les

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plus distingués par leurs connaissances.

Au-dessus d'eux tous était le premier vizir , ministre suprême, dont les fonctions étaient de donner l'impulsion du mouvement central , de régulariser la marche de l'adminstration générale, d'examiner et de réviser les différentes opérations des vizirs inférieurs, de présider aux décisions, enfin de tenir d'une main ferme les rênes de l'empire dont le soin lui était confié , et de régir avec sagesse et les gouvernés et les gouvernans.

Le titre de ses fonctions honorables était devenu pour lui, après une longue administration , un véritable nom propre, et il n'était connu que sous le nom dOmad eddoulah, qui signifie colonne de Vètats%.

Depuis long-temps en effet il était à la tête du gouvernement de l'empire des Indes, dont il se montrait réellement la co* lonne et le ferme soutien.

Fils d'un des vizirs de seconde classe, il avait été lui-même créé vizir de bonne

heure; son zèle, son activité, ses profondes connaissances, avaient attiré sur lui l'attention du roi Phour, prédécesseur et père de Phour-Zadéh. Ce monarque , appréciant toute l'utilité qu'il pouvait retirer d'un ministre si recommandable , s'était plu à lui donner un avancement rapide, et n'avait pas hésité à lui conférer les plus importantes fonctions, celles de diriger les hautes destinées de son empire immense.

Omad ed-doulah s'était ainsi vu placé par la confiance royale à la tête de tout le corps des vizirs lorsqu'il n'avait pas encore atteint l'âge mûr.

Sa conduite dans ce haut rang avait confirmé les espérances qu'il avait inspirées avant d'y être appelé. Le roi Phour était arrivé au dernier terme de sa vie, etPhour- Zadéh, son héritier, avait cru avec raison ne pouvoir mieux faire que d'accorder à ce premier ministre, blanchi dans les affaires, la même confiance dont son père l'avait inyesti. Ainsi l'empire des Indes avait changé

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de souverain , sans voir changer en même temps le mobile et la forme de son administration.

Quelque méritée que fût une faveur aussi long-temps soutenue, elle ne manqua pourtant pas d'exciter, peut-être par cette circonstance mêjne, la jalousie desautres vizirs. Leur vanité hautaine ne pouvait oublier qu'ils avaient vu autrefois dans leurs rangs inférieurs celui qui, maintenant élevé bien au-dessus d'eux par son mérite , marchait à leur tête, leur intimait les suprêmes volontés de leur souverain et les tenait assujétis à ses propres ordres.

Les envieux ne raisonnent point, ou raisonnent mal : ils évitent surtout de voir dans l'infériorité des moyens moraux qu 'ils possèdent, et dans l'éminence incontestable des qualités d'un rival , la véritable cause de son élévation et de leur stagnation honteuse dans les places inférieures.

Cette basse jalousie ne se fut pas plutôt emparée du cœur des vizirs, qu'elle y fit

promptement germer tous les sentimens haineux , et le projet perfide de renverser et de perdre l'objet odieux de leur envie toujours croissante.

Combien ils auraient désiré alors qu'une guerre pût survenir dans ces circonstances, et qu'en déchirant l'empire elle vînt leur fournir les occasions si souvent désirées de parvenir, au milieu du trouble général, à faire tomber Omad ed-doulah dans quelque piège. Ils espéraient bien saisir , ou même faire naître, quelque conjoncture favorable, au moyen de laquelle ils pourraient entraîner adroitement le vizir suprême dans quelque faute capitale, qui tout en compromettant la sûreté de leur prince, l'indisposerait contre son ministre et le porterait à retirer sa faveur à celui qu'il croirait coupable.

Leur espoir criminel fut déçu; aucun ennemi extérieur n'osa' attaquer l'empire florissant de l'Inde , et le bonheur de ses peuples, contre lequel conspiraient vaine-

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ment ces ennemis intérieurs, ne fut troublé par aucune inquiétude.

Plus vainement encore ils tentèrent successivement d'autres projets non moins* insidieux. Tous furent déconcertés par la prudence et l'équité à'Omad ed-doulah.

Son principal secret, en administration , était de suivre constamment et simplement la justice et la bonne foi : la raison et les lois le conduisaient dans toutes ses démarches: avec de pareils guides il ne s'égara jamais, et les pièges de la perfidie et de Timposture ne purent l'atteindre dans cette route qui leur était si étrangère.

Les brahmes5^ et les moubeds60 conservaient aussi dans leurs coeurs, depuis long-temps, contre le suprême vizir la haine la plus invétérée. Les médians se devinent et s'unissent volontiers contre l'homme de bien ; les brahmes et les vizirs envieux se sondèrent mutuellement, et ayant reconnu l'identité des sentimens qui les maîtrisaient, et de l'ennemi que chacun dési-

rait si ardemment de perdre, ils se liguèrent ensemble pour conspirer d'un commun accord contre le vertueux Omad ed-doulah.

Après avoir épuisé quelque temps toutes les ressources de leurs imaginations astucieuses, après avoir successivement embrassé et rejeté un grand nombre de projets, ils en conçurent enfin un qui leur parut bien combiné, et auquel ils s'arrêtèrent, attendant de son exécution une réussite complète pour leurs noires intrigues.

Il y avait vingt ans que le roi Phour était mort, et cependant un jour, en allant visiter le tombeau de son père , son fils Phour-Zadèh trouva sous sa main, sur le tombeau même, une lettre écrite au nom de son père, et dont les caractères, habilement tracés par la main imitatrice d'un faussaire adroit, étaient si parfaitement contrefaits , qu'ils paraissaient être incontestablement l'écriture de son père mort.

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Cette lettre était conçue en ces termes :

«Phour, monarque des Indes, souve- « rain de l'Orient, maître des deux mers61, « soleil de justice et astre de la puissance, « à son fils Phour-Zadéh , dont la dominai< tion s'étend d'un Océan à l'autre, du point « où le soleil se lève à celui dans lequel il « se couche , salut , prospérité et règne « long et fortuné.

« Sache , ô mon fils chéri , que le sé- « jour que j'habite est pour moi celui « de l'isolement et de la solitude : je « n'y connais personne , et personne ne « m'est lié par les nœuds de l'amitié. L'en- « nui le plus intolérable assiège sans cesse a mon ame, et sans aucune société qui « puisse l'alléger , je sens s'accroître à cha- « que instant sur moi le poids dont l'acte cable la prolongation de cet isolement « solitaire.

a O mon fils, mon cher fils! tu entente dras la voix de ton père et tu viendras à «son secours.

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ce O mon fils ! Parmi les vizirs de mon « conseil , il en était un que j'ai toujours « préféré, et pour lequel j'éprouvais une « singulière sympathie : je Fai comblé « d'honneurs et je lui ai confié l'adminis- « tration de mes vastes provinces. J'ai ap- « pris que mon fils avait suivi la marche « de son père , et qu'il avait conservé toute « sa confiance à celui que son père avait «choisi; mon premier vizir est encore le « premier vizir de mon fils.

« Mais , après de si longs et si pénibles « travaux , il est bien juste qu'enfin Omad « ed-doulah se repose de sa carrière si fa- « tigante ; son âge avancé, et l'amitié que « j'ai toujours eue pour lui, doivent le ren- « dre digne de cette faveur. O mon fils ! « envoie à ton père son ancien ami : qu'il «vienne, par ses soins affectueux et les «agrémens de son entretien, rompre les « ennuis de mon existence monotone. Je « ne puis m'en passer et je l'attends aux « derniers jours de cette lune. »

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Cette lettre émut le cœur de Phour- Zadéh: plus il la relisait, plus il reconnaissait les traits de la main de son père , plus il acquérait la conviction que ces caractères avaient réellement été tracés par lui. Il se serait cru bien coupable de résister à une telle demande et de ne pas se hâter de se conformer au désir qui lui était manifesté.

Il appelle auprès de lui Omad eddoulah , pour lui communiquer les intentions du roi Phour, son père : il témoigne à son ministre fidèle tout le chagrin qu'il éprouve en se séparant de lui; mais il lui intime l'ordre de sk tenir prêt, pour . le jour indiqué, à entreprendre le grand voyage que réclame la missive extraordinaire de son père.

Omad ed-doulàh s'inclina respectueusement devant son souverain, témoignant tout le plaisir qu'il aurait de revoir son ancien maître, et toute la reconnaissance dont il était pénétré pour l'honneur insigne dont daignait le combler par ce choix l'amitié non démentie du roi défunt.

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Il ajouta qu'il allait sur-le-champ s'empresser de donner tous les ordres nécessaires, pour que son départ pour l'autre monde eût lieu sans retard, à l'époque précise à laquelle il paraissait y être si impatiemment attendu.

Les brahmes et les vizirs attendaient dans le silence l'issue de leur conspiration contre Omad ed-doulah , et se félicitaient d'avoir trouvé ce moyen sûr de l'envelopper des mailles d'un filet d'acier, qu'il ne pourrait ni rompre ni éviter malgré toute sa prudence et sa sagesse.

Le vizir ne sembla pas même soupçonner leu r perfidie, et on ne parlait à la cour et dans toute la ville , que des préparatifs immenses avec lesquels il faisait élever le vaste et magnifique bûcher, dans lequel il devait se jetter lui-même, pour exécuter les ordres des deux rois Phour et Phour-Zadéh. Il recevait même sans se troubler , et avec l'air de la plus parfaite satisfaction , les félicitations perfidement obséquieuses que

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ne manquèrent pas de lui offrir les astucieux instigateurs de sa perte.

Au jour indiqué , le bûcher splendide fut terminé , on y mit le feu devant toute la cour, les vizirs et les brahmes rassemblés: le vizir suprême, revêtu de ses habits de cérémonie, prit les derniers ordres de Phour-Zadèh, en reçut les dernières missives pour son pèrePhour, et se précipita luimême dans le sein des flammes, au bruit des instrumens et des acclamations unanimes.

Mais Omad ed-doulah , en recevant de son maître la singulière communication dont il l'avait honoré, avait reconnu sur-lechamp de quelle main partait le coup qui venait le frapper à l'improviste. Il crut prudent de céder à l'orage auquel il ne pouvait résister et de chercher un abri dans la prudence et la sagacité qui lavaient déjà préservé de tant de pièges.

Dans une partie retirée de son palais était l'entrée d'un souterrain, connu de lui seul, et dont il avait conservé soigneuse-

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ment le secret , comme pouvant lui être utile dans quelque circonstance qu'il ne pouvait prévoir d'avance.

Appelant auprès de lui des esclaves fidèles et sur le dévouement desquels il pouvait compter, Omad ed-doulah fit déblayer et nettoyer avec soin ce souterrain qu'il parcourut dans toute son étendue.

La longueur en était considérable, et après avoir circulé par de longs détours, ce canal creusé dans le rocher aboutissait à des ruines désertes àquelque distancedela ville.

Ce fut sur cette issue même qui n était soupçonnée de personne qxïOmad eddoulah avait fait construire son magnifique bûcher; la circonférence en était vaste et l'élévation considérable, mais les bois arrangés avec soin contenaient dans le milieu un vide suffisant et qui ne pouvait être aperçu de nulle part.

Une dalle de pierre , large et épaisse , artistement suspendue en équilibre, et pouvant céder au moindre effort, fut

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adaptée à l'entrée du souterrain, pour lui servir de porte et le fermer hermétiquement lorsqu'elle serait retombée.

Le grand vizir, en se précipitant dans le bûcher embrasé , avait franchi dans son élan l'enceinte extérieure, et dérobé aussitôt aux yeux des spectateurs par le rideau de flammes qui l'entourait, avait facilement pu gagner l'issue propice du souterrain préservateur, dont la pierre convenablement préparée s'était refermée aussitôt sur sa téte.

Omad ed-doulah resta quatre mois entiers caché dans cette retraite sûre et ignorée où il avait eu soin de faire porter d'avance les meubles et les provisions de vivres qu'il avait jugés nécessaires.

Pendant que, prisonnier volontaire, il vivait ainsi enseveli dans la profondeur des entrailles de la terre , il lui arriva une aventure singulière, qui changea pour lui en source de bonheur la disgrâce dont le sort semblait l'avoir frappé.

Di

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Un jour, en parcourant pour se distraire les cavernes les plus reculées de l'espèce de labyrinthe que formaient les différentes branches du souterrain, il fut étonné d'entendre , non loin de lui , un léger sifflement : la répétition de ce bruit attira son attention, et cachant avec soin , derrière une saillie du rocher, le flambeau qui i'éclairait, il résolut d'épier avec exactitude, dans une demi-obscurité , la cause de ce bruit qui lui semblait extraordinaire.

Son active surveillance ne fut pas trompée, et il ne tarda pas à voir paraître dans une fente du rocher, qui avait d'abord échappé à ses regards , la tête d'un serpent qui semblait ne se glisser dans cette étroite ouverture qu'avec crainte et précaution.

Appelant aussitôt les esclaves qu'il avait gardés pour son service pendant sa longue retraite , il fit agrandir la fente par laquelle le serpent était disparu, et arracher les quartiers de rochers qui empêchaient qu'on ne pût pénétrer plus avant Cette opéra-

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tion fut longue et difficile, mais elle donna l'entrée d'un autre souterrain bien plus spacieux que le premier, et sans autre issue que celle que Ton venait de s'ouvrir par la violence.

Ce souterrain où l'on ne put retrouver le serpent, cause de sa découverte, était entièrement rempli de richesses vraiment extraordinaires, et leur quantité était si considérable , que ce trésor paraissait n'avoir jamais pu appartenir qu'à quelqu'un des puissans monarques qui avaient régné sur les Indes dans les temps les plus anciens. On y voyait avec admiration des monceaux d'argent, d'or, de pierreries d'un prix inestimable et dont la quantité surpassait ce que l'empire entier pouvait en posséder.

Omad ed-doulah rendit de ferventes actions de grâces à l'éternelle providence, qui le couvrant de son bouclier, non-seulement l'avait préservé de la rage de ses ennemis, mais avait tiré le plus grand bien 11. 11

ï38 sdtiÈfat: soireê*

pour lui du mal même que leur perfide jalousie avait prémédité de lui faire.

Mais pendant le séjour d'Omacl ed-doulah dans son asile, il s'était passé dans les Indes plus d'un événement remarquable.

Les rois tributaires et les grands vassaux de l'empire n'étaient plus contenus par la sagesse et la sévérité d'Omad ed-doulah, ils crurent pouvoir sans crainte secouer le joug qui pesait sur eux, et refusèrent de reconnaître davantage l'autorité souveraine de Phour-Zadéh. Les ennemis extérieurs ne manquèrent pas de profiter de ces troubles intestins^ et saisirent l'occasion d'attaquer les provinces qui étaient situées près de leurs frontières. Le désordre régnait nu dedans et au dehors; les trésors du monarque furent en vain épuisés, pour rassembler de nombreuses armées : le quatrième mois n'était pas encore écoulé qu'il se Voyait sans ressources, presque abandonné des soldats qu'il ne pouvait plus payer, et en butte aux attaques de tous ses ennemis,

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soulevés contre lai depuis la disparition du suprême vizir qui était la colonne de l'état.

Phour-Zadéh était dans le divan, au milieu de ses perfides conseillers , cherchant vainement avec eux un moyen de conjurer l'orage terrible, que leurs suggestions nuisibles avaient si imprudemment appelé sur sa tête et sur celles des traîtres eux-mêmes.

Aucune voie de salut ne s'ouvrait, chacun des vizirs gardait auprès du monarque un silence de mauvais augure.

Tout-à-coup les portes du divan s'ouvrent, et on voit paraître le suprême vizir dont tous avaient vu la mort, dont tous, et ses ennemis eux-mêmes, ne pouvaient s'empêcher de regretter l'absence fatale.

Revêtu des mêmes habits avec lesquels le jour de sa mort il s'était précipité dans le bûcher, il s'avançe gravement au pied du trône, portant des deux mains sur son front, respectueusement incliné, un paquet enveloppé d'une étoffe d'or, qu'il clé-

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pose avec cérémonie entre les mains cle son souverain.

Stupéfait, et ne pouvant comprendre cette apparition merveilleuse d'un homme que ses propres yeux avaient vu périr, Phour-Zadêh s'empressa d'ouvrir la missive que le suprême vizir, revenu de l'autre monde, venait de lui remettre. Il y lut ces mots écrits, comme la première lettre, de la main du roi Phour son père.

« O mon fils, mon cher fils! Je m'inté- « resse trop aux intérêts de mon sang et « de la couronne dont je t'ai transmis l'hé- « ritage, pour ne pas avoir appris, dans le « séjour que j'habite, les fâcheuses extré- « mités auxquelles tu es en ce moment ré- « duit ; je me suis amèrement reproché d'en « avoir été la première cause, par la dece mande indiscrète que je t'ai adressée. Je « me hâte de te renvoyer ce ministre, dont « la surveillance active était si nécessaire à « ta félicité et à celle de mes peuples; il est a temps que sa présence rétablisse l'ordre

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« et guérisse les maux qu'a causés sa funeste « absence.

«Tes ressources sont épuisées, tes tré- « sors vides, ton armée sans paiement « menace d'abandonner tes drapeaux. Tout « sera réparé : j'ai remis pour toi à mon « ami Omad ed-doulah tous les trésors « qui avaient été entassés par les monar- « ques nos anciens prédécesseurs , peut-être « par prévoyance des fatales circonstances « où devait se trouver le redoutable em- « pire des Indes.

« Mais, ô mon fils ! tandis que tu jouiras « de la sagesse et de la haute prudence du « ministre éclairé, dont je ne veux plus te « séparer, n'oublie pas les ennuis de ton <« père; envoie-lui sans délai tout le corps « des vizirs et cek\i des brahmes: le nom- « bre de ces illustres personnages , en ani- « mant ma solitude, parviendra sans doute « à créer autour de moi les distractions « dont je ne puis plus me passer. »

Pkour-Zadéh baisa avec reconnaissance

l4a SIXIEME SOIREE.

la lettre de son père, et ne voulant pas retarder les jouissances qu'il pouvait lui procurer lui-même, il ordonna que l'expédition des brahmes et des vizirs pour l'autre monde eût lieu sur-le-champ.

Ceux-ci atterrés, confondus, virent bien qu'ils étaient devenus les dupes de leur propre stratagème, et qu'en voulant perdre l'objet de leur envie, leurs machinations insensées n'avaient fait que les rendre sa

proie certaine.

Ils n'osèrent faire aucune objection, et peu d'heures après le même bûcher, préparé par les ordres du roi, les consuma tous sans exception. Les trésors immenses, si miraculeusement découverts, furent versés dans les coffres du monarque; les soldats bien payés accoururent de toutes parts pour défendre son trône ; les ennemis extérieurs demandèrent la paix ; les rebelles des provinces et les vassaux soulevés, s'empressèrent d'offrir leur soumission.

Omad ed-doulah reprit les rênes de

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l'empire, sans craindre à l'avenir de nouvelles intrigues; Phour+Zadéh continua son règne sous les plus heureux auspices, et en prolongea le cours heureux long-temps encore après qxxOmad ed-doulah eut enfin payé réellement le dernier tribut à la nature.

De la haine jamais que le vil sentiment >

Dans ton cœur aigri ne s'arrête ; Etouffe tout désir envieux et méchant ,

Ou crains le juste châtiment Que ta main elle-même appelle sur ta tête.

Sous les pas de ton concurrent ,

Tu veux creuser une fosse traîtresse ; Mais prends-garde qu'un jour du sort , en le vengeant f

Un équitable jugement Ne te plonge à ton tour en pareille détresse.

Un envieux veut perdre son rival , Il meut tous les ressorts afin de le détruire ;

Mais, aveuglé dans son projet fatal,

Il fait le bien, croyant faire le mal, Et sert son ennemi, quand il voulait lui nuire.

î 44 SIXIÈME SOIRÉE.

CONTINUATION DE L'HISTOIRE d'aBD-

ehrahman.

J'allais continuer mes conclusions morales, et arriver à celles qui étaient plus particulièrement applicables à la jalousie qui empoisonnait le cœur de ma seconde épouse , en l'aigrissant contre la première , lorsque je fus interrompu par un grand bruit, accompagné de cris de détresse.

Levant aussitôt les yeux, je vis la pauvre Alymèh étendue par terre, et montrant tous les symptômes de la plus violente douleur. Je courus à elle; elle était assez grièvement blessée à la tête, et avait une épaule brisée.

Il paraît que ma malheureuse femme, tout entière au désir de satisfaire l'époux dont elle voulait conquérir entièrement l'affection , et de chasser tout-à-fait sa rivale Fattoumah du cœur, partagé jusqu'à-

HISTOIRE DABD-ERRAHMAN. l45

lors, où elle voulait régner toute seule et sans obstacle , avait plus compté sur sa bonne volonté que sur ses forces. J'ai tout lieu de croire qu'elle s'était, en cette occasion, défiée un peu d'elle-même, et que la proposition qu'elle s'était empressée de me faire, de rester debout pendant toute ma lecture, avait eu pour motif, nonseulement l'intention de me donner une marque éclatante de son zèle et de sa condescendance, mais encore la sage prévoyance de se mettre elle-même à l'abri des tentations soporifiques qu'elle pouvait redouter, en se plaçant dans l'impossibilité absolue d'y céder, même involontairement.

Quoi qu'il en soit, et quel qu'eût été son motif, le sommeil avait voulu s'introduire furtivement sous ses paupières , dès le commencement de mon histoire; elle avait vaillamment combattu ses dangereux efforts, et résisté fidèlement à la séduction , avec une force qui finit pourtant il. i3

l46 SIXIÈME SOIREE.

par être peu à peu atténuée et vaincue. Peu à peu ses yeux s'appesantirent , ses facultés s'obscurcirent sous les vapeurs d'un assoupissement progressif, ses membres devinrent successivement la proie de l'ennemi qu'elle espérait en vain de repousser victorieusement; debout, immobile et bien d'aplomb , elle dormait déjà depuis long-temps, et elle croyait veiller encore; enfin ses nerfs engourdis s'étaient affaiblis, relâchés; perdant leur appui, et cédant au poids de son propre corps, elle était tombée tout-à-coup comme une masse inerte.

Tel au sommet d'un mont , en proie aux sourds ravages

Des ondes du torrent , Un roc élève encor jusqu'au sein des nuages

Son orgueil menaçant.

Autant que le mont même où s'attache sa cime ,

On croit qu'il doit durer.

Et toujours s'élancer suspendu sur l'abîme,

Sans jamais y tomber.

HISTOIRE d'aBD-ERRÂ.HBIAN. 1 /| 7 Mais sa solidité n'est que vaine apparence;

Son vaste fondement Creusé, rainé partout , redoute l'influence

Du moindre ébranlement.

Des roses effleurant légèrement l'empire ,

Un zéphire a soufflé ; Et le roc séculaire , au souffle du zéphire ,

Dans l'abîme a croulé.

Mes esclaves, que je m'empressai d'appeler, transpprtèrent à l'instant .la pauvre Alymèh sur les coussins les plus rapprochés; son état était bien capable d'excité?* la cornjxission , chacun des mouvemens que nécessitait son transport lui causait de nouvelles douleurs, chaque position lui arrachait de nouveaux cris, de nouvelles plaintes.

Mes empressemens affectueux auprès d'elle parurent lui faire oublier les souffrances , dont, sans l'avoir prévu, j'avais été pour elle la véritable cause. Elle me serrait tendrement la main, ses yeux exprimaient la souffrance et non le reproche.

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Le médecin le plus habile du Kaire fut appelé; il était lié avec mon beau-père, et comme lui il était membre du corps des ulémas; sa réputation était répandue par toute la ville , et il paraissait en être digne 0 car il avait étudié à fond, non-seulement les ouvrages des Arabes sur l'art de guérir, mais encore Belinous, Abou-Kerât, Galinous** ?

et tous les autres anciens médecins qui ont été l'honneur de la Grèce.

Je lui promis une forte récompense, s'il pouvait sauver la blessée, et la rétablir dans un état complet de santé. Les caïmans qu'il appliqua apaisèrent d'abord les plus fortes douleurs, et, après quelques jours , il m'annonça que les blessures de la tête ne lui causaient plus aucune inquiétude; mais en même temps, il m'avoua qu'il craignait fort qu'il ne lui fût absolument impossible de parvenir jamais à réduire 1 épaule fracturée dans son état naturel.

En effet, depuis ce déplorable accident, jamais ma malheureuse femme ne put re-

HISTOIRE d'àBD-ERRàHMAJV. l49

couvrer le libre usage de son épaule, et son bras resta privé de presque tout mouvement.

Extrêmement mécontent de cette suite fâcheuse, dont je rejetai en grande partie la faute sur le médecin, quand celui-ci vint réclamer auprès de moi la récompense de ses soins, je le reçus avec humeur, et refusai de le satisfaire , prétendant que la guérison n'étant pas achevée, ne pouvait être payée que lorsqu'elle serait complète.

Une discussion animée s'engagea, et dégénéra bientôt en querelle; après des propos très-vifs, nous nous séparâmes, trèsmécontens l'un de l'autre.

lien résulta bientôt une double plainte et un double procès ; le médecin me taxait d'injustice et de mauvaise foi ; moi , je l'accusais de négligence dans ses soins curatife , de maladresse et d'ignerance dans son art.

La cause, par sa nature, fut portée de-

l5o SIXIÈME SOIRÉE.

vaut les principaux cheykhs du corps des ulémas; peut-être conçurent-ils quelque ressentiment envers moi, comme responsable du funeste accident arrivé à la fille d'un des principaux de leur corporation; peut-être leur partialité , pour le confrère que j'accusais, leur fit-elle voir tout le corps atteint et compromis dans l'accusation que je portais contre un de ses membres; peutêtre enfin mes expressions de mécontentement ne furent-elles pas assez modérées, et purent-elles avec quelque vraisemblance leur paraître une véritable offense, tant envers ma partie adverse qu'envers les juges qui décidaient entre nous.

Tout ce que je gagnai à ce procès, fut d'être forcé à un paiement aussi entier que si la cure avait été parfaite , et à solder de plus une nouvelle amende en réparation de mes paroles indiscrètes , et de l'outrage dont je m'étais rendu coupable contre un des corps les plus recoramandables de la ville.

HISTOIRE d'aBD-ERRAHM AN. I 5 1

Cette condamnation était la plus forte que pût prononcer contre moi le corps des ulémas, leurs privilèges ne s'étendant pas jusqu'à la prononciation de peines afflictives.

Je payai , maudissant les procès , et jurant bien -de ne plus en avoir ; et cependant celui-ci était loin d'être le dernier et le plus désastreux de ceux qui devaient encore m'atteindre.

, On sera peut-être étonné de voir la bastonnade jouer un si grand rôle dans les mésaventures & Abd-errahmân , mais il n'est que trop véritable que dans l'Orient , et en Egypte surtout, il est bien peu de procès dont elle ne soit l'accompagnement obligé.

Deux hommes ont une discussion ; ils s'adressent au qady pour juger leur différend : le procès s'instruit sommairement; les témoins entendus, si celui qui est actionné ne peut produire des témoignages établissant, ou qu'il ne doit rien , ou qu'il a payé ce qu'il devait, il est convaincu d'être débiteur, condamné à payer, et de plus à être bâtonné, pour les dépens, indépendamment d'une amende, s'il est en état de la solder. Ordinairement l'homme poursuivi pour une dette trouve plus facile et plus définitif de faire déclarer par des témoins , non pas la non existence de sa dette, mais son acquittement:

s'il y parvient, le plaignant lui-même , comme calomniateur , encourt nécessairement la bastonnade et l'amende.

Du reste le bâton n'est point infamant, et le rang qu'on occupe dans la société ne peut en garantir. 11 s'emploie même comme moyen subsidiaire dans presque tous les interrogatoires, et comme une des formules préparatoires destinées à faire sortir la vérité de la bouche des accusés : ce moyen même échoue assez souvent dans son efficacité. Je ne puis me refuser à raconter à ce sujet une anecdote dont j'ai été témoin moi-même.

J étais lié avec le commandât Lamarque, chef de bataillon de la 75e demi-brigade, brave officier provençal, qui avait été chargé du commandement militaire de la 6* section du Kaire, et qui, en cette qualité, avait dans ses attributions la police supérieure de son quartier»

Je déjeûnais un jour chez lui avec les deux chefs de bataillon de la 3 2e demi-brigade, Laplane et Soulier , dont le dernier a été , douze ans après, si malheureusement enveloppé dans la romanesque conspiration de Malet dont il fut la dupe et la victime.

Un tumulte que nous entendons dans la cour nous fait quitter la table, et nous voyons, amenés par la garde du poste voisin, un soldat violemment agité par la colère et un homme du pays, dont la mise annonçait qu il était du nombre des marchands les plus aisés de la ville. Le soldat qui fut aussitôt reconnu par le commandant Lamarque pour faire partie de la ^5e demibrigade n'avait pas voulu lâcher son adversaire, qu'il tenait fortement et qu'il traîna auprès de son chef : celui-ci commença par reprocher à son subordonné l'esclandre dont il était cause , car yie foule nombreuse, qui avait suivi le soldat et le marchand , se pressait en murmurant autour d'eux.

« Mon commandant , s'empressa de répondre *le soldat, j avais voulu faire quelques empiètes « dans le bazar qui est au bout de la rue de la « Serougiék auprès de Souk-esselah : ce mar- « chand dont la boutique paraît riche et bien « assortie, m'avait développé quelques étoffes ; « au moment de payer mon marché , j'ai changé « d'avis, et, ramassant ma monnaie étalée de* «vant lui, je me suis aperçu qu'il me man- « quaix un sequin zer-mahhboub ( pièce d'or

« très-mince et valant environ 12 francs) : per- « sonne ne nous avait approchés, le marchand « seul a pu m'avoir volé ; il l'aura sans doute ca- « ché dans ses vêtemens. J'avais saisi mon voleur, « et je lamenais devant vous , lorsque , attirés « par les cris de la populace , les camarades du « poste voisin sont venus nous arrêter et nous « conduire ici tous les deux. »

Le marchand, à qui l'interprète répéta dans sa langue l'accusation, la repoussa avec indignation , adjurant Mahomet et tous les prophètes en témoignage de son innocence; on le fouilla, on le dépouilla, sans trouver l'objet volé;1^6oldat , bien convaincu de sa culpabilité, malgré ses dénégations, requit le commandant, suivant le droit que tout demandeur a en Egypte, de faire appliquer à l'accusé une bastonnade propre à lui faire confesser la vérité.

Le commandant ne put s'y refuser , et à l'instant trente coups furent appliqués sous la plante des pieds du prévenu ; remis de bout , loin de rien avouer, il n'en protestait que plus fortement encore qu'il était innocent , accusant hautement la mauvaise foi de son dénonciateur et l'injustice de son juge.

Le soldat, toujours usant de son droit, réclame encore trente nouveaux coups de bâton.

Le commandant fit beaucoup de difficultés pour céder à cette demande ; mais , comme elle était fondée sur la jurisprudence du pays, il fut forcé de donner à regret son autorisation.

Même dénégation de la part du bàtonné, mêmes imprécations contre les auteurs de son injuste supplice , nouveaux murmures des assistans.

« J'ai le droit de requérir une troisième bas- « tonnade, s écrie le soldat, et je la requiers , il * faudra bien que le coquin avoue enfin. »

Le commandant connaissait le soldat pour un bon sujet, et cette considération avait influé sur son acquiescement à la seconde exécution ; mais quand il l'entendit en demander une troisième ; il ne put retenir sa colère : « Malheu- « reux, lui dit -il, ton erreur , ou peut-être ta « mauvaise foi, nous fait courir les risques d'un « soulèvement et de la révolte de cette popu- «lace; je t'accorde cette troisième et dernière « épreuve ; mais je te déclare que , si elle tourne « encore contre toi, je te ferai renfermer à la « citadelle, et tu pourriras dans un cachot. »

158 KOTM.

« Qu'on donne la troisième bastonnade, dit « froidcmeut le soldat. »

La troisième bastonnade fut donnée, et on en comptait exactement les coups, suivant la coutume, lorsque au soixante-dix-septième le marchand demanda grâce , et, à notre grand étonriement, tira de dessous sa langue la pièce d'or qu'il avait effectivement volée.

La pauvreté n'était certainement pas le motif de son vol. Il paraît que , n'entendant pas le français, il crut la colère du commandant dirigée contre lui, et qu'il avait pris ses remontrances violentes au soldat accusateur pour un ordre de bàtonner l'accusé à outrance.

Le volé recouvra sa propriété, et le commandant jugea, dans sa clémence, assez puni par sa triple bastonnade le voleur auquel certainement l'aga des janissaires aurait fait couper la tête.

* Le livre, ou plutôt la table sur laquelle Dieu fait inscrire les actions des hommes est appelée ordinairement louhêUmahafoudh (la table bien gardée ). Les Persans lui donnent le nom de

NOTES. 1 5g

takht àouel ( première table ). Deux anges particuliers sont chargés du soin de cette Table, sur laquelle l'un enregistre les bonnes actions , et l'autre y prend note des mauvaises. La destinée de chaque homme est ainsi consignée sur cette même table qui porte aussi les noms de kitabeLagel (livre de la destinée), kltab el-qadr (livre de la puissance inévitable ), louh eh mounir ( table lumineuse ). Quelques docteurs pensent que les deux anges dont je viens de parler sout les mêmes que ceux qu'on nomme Monkiret Nakir^cpxï assistent aux derniers instans de la vie; mais l'auteur du Mirkat assure qu'un seul ange, nommé Sebahil, préside à l'enregistrement des actions humaines.

3 Le mot faquir ou fak) r est arabe, et désigne proprement un pauvre dans cette langue; il vient de la racine fakara qui , entre autres divers sens , signifie éreinter^ rendre malheureux d'où dérive le verbe fekor ( être pauvre ).

Fakyr signifie « pauvre^ en général, soit ce- « lui qui l'est par nécessité, soit celui qui l'est par « choix et par profession.» C'est dans ce dernier

IÔO NOTES.

sens que ce mot est souvent employé pour synonyme de celui de derwych, mot persan, adopté par la langue turque , et qui a le même sens que celui de fakyr en arabe*, introduit également dans ces deux langues.

Au reste , le mot fakyr n'est point au Kaire synonyme de celui de derwjrch. Ce dernier désigne une espèce de religieux ou de moines musulmans , vivant en communauté , et se livrant ensemble à certaines pratiques par tienlières de religion ; tandis que les fakyrs y sont des mendians, le plus souvent affligés de folie ou d'idiotisme , qui vaguent dans les rues.de la ville, implorant la charité publique par la répétition continuelle des deux mots turcs boufakyr (ce pauvre), ou de la phrase arabe fakyr oullah ( pauvre de Dieu), qu'ils articulent avec une espèce de cri poussé du fond du gosier et véritablement lamentable.

Cette pauvreté , volontaire ou non , principalement si elle est accompagnée de la folie ou de l'idiotisme , leur assure les égards, même le respect et la vénération; mais surtout, et c'est là le but le plus important pour eux, les aumônes toujours abondantes des musulmans, et plus

fréquemment encore des musulmanes; car, dans l'Orient, comme dans tous les autres pays, la» compassion et la sensibilité aux maux d autrui sont de» vertus spécialement féminines.

D ailleurs, si l'aumône est un précepte canonique de la religion musulmane , d un autre côté la pauvreté est louée et vantée dans plus d'un endroit du koran par le prophète luimême. Dans le i3c chapitre intitulé: elraad ( du tonnerre ) , Mahomet annonce « que lors* « que les pauvres entreront au paradis ils seront « salués des anges par ces paroles : Que le » salut soit sur vous , parce que "vous avez sup- ■m porté votre pauvreté avec patience !

a Efforcez - vous , disait encore Mahomet à « Belal, qui, de son esclave, était devenu son « mouezzin , efforcez - vous d'arriver pauvre et * non riche en présence de Dieu^ «ar dans sa « demeure les premières places sont pour les t pauvres . »...

On peut bien penser que les fequirs du Kaire sont tous, d'une malpropreté issigne, couverts de haillons et des livrées les plus dégoûtantes de la misère; mais ce qu'on aurait peine à imaginer, si on ne savait généralement combien les u. là

mœurs des orientaux sont opposées aux nôtres, surtout sous certains rapports ; ce que nous» mêmes nous n'aurions pu croire, si nos propres yeux n'en avaient été témoins , c'est que la plupart des faquirs du Kaire, que le peuple appelait saints, avaient l'habitude plus que singulière de vaquer à leur profession de mendians en parcourant les rues de la ville entièrement nus, sans même le plus petit des voiles réclamés par la décence et la pudeur naturelle. Les femmes du Kaire, en allant parles rues, ne se trouvaient aucunement scandalisées de rencontrer ces saints absolument dans l'état de pure nature, et qui , dans leur simple appareil, semblaient s'être costumés pour réaliser ces paroles de Job : « Nu « je suis venu au monde, nu j'en sortirai, »

Bien plus , ces femmes, souvent jeunes et jolies, honnêtes d'ailleurs et pudiques, autant que femme égyptienne peut l'être,- suivant les mœurs les plus sévères du pays, car leur visage était scrupuleusement couvert, s'arrêtaient sans rougir pour faire l'aumône à ces saints indécens, et même pour baiser dévotement de leurs lèvres vermeilles les mains sales et rebutantes de ces idoles animées*

NOTES. l63

Le costume adamique de ces saints faquirs avait déplu à nos soldats dès leur arrivée au Kaire : aussi ils n'en rencontraient pas un dans les rues, qu'ils ne prissent le plaisir de la chasse à leurs dépens, en les poursuivant, coiprae par une battue générale, à coups de courroies et de ceinturons, d'un bout de la ville à l'autre; le claquement des coups de lanières assenés sur la peau nue de ces misérables, leurs contorsions grotesques, leur agilité pour se soustraire à leurs chasseurs opinâtres amusaient beaucoup ceuxci , tout £n scandalisant grandement les dévots et les dévotes du Kaire.

Cependant la leçon de civilité et de décence fat efficace : en peu de jours les faquirs se décidèrent à abjurer la toilette inconvenante qui les faisait traquer de toutes parts comme des bêtes fauves, et on ne les rencontra plus dans la ville qu'à peu près vêtus.

J'ignore si depuis notre départ d'Egypte le système de l'ancien costume proscrit par nous a repris faveur.

4 Le mot derwiche est d'origine persane , comme on l'a vu dans la note précédente : ce

i64 itom

nom n'est donné au Kaire qu'à des sortes de confréries du de communautés volontaires composées de dévots musulmans , vivant ensemble à péu près comme les moines européens, mais sans vœux et sans clôture,

Bs ont des oratoires particuliers où ils se livrent entre eux à divers exercices de dévotion mystique qui leur sont propres; tels , entre au* très, que cette espèce de tournoiement ou de walse pirouettante, connue sous le nom de danse des derwickes, qui ressemblerait assez à ce qu'on nous raconte du labeur religieux des zélés quakers, si les mouvemens, loin d'être tranquilles, lents et modérés comme chez ceux-ci , n'étaient au contraire pressés avec une violence toujours croissante et poussée progressivement jusqu'à une véritable frénésie.

Cette danse, dont le supérieur donne le premier le signal et l'exemple , exécutée progressivement par quelques-uns des frères, puis par toute l'assemblée, est accompagnée de cris sem^ blables à des hurlemens, résultant du mot arabe hou ( lui , c'est-à-dire Dieu ) , prononcé par tous, d'abord assez lentement , mais angmen* tatit peu~à*peu de rapidité et de force dans Tin-

lonation > les voix s'étevant et prenant une acce lération de plus en plus saccadée, à mesure que le pirouettement circulaire de la danse devient lui-même plus accéléré.

Ce mouvement de rotation et ces hurle* mens m crescendo finissent par devenir tels , que le spectateur, sentant ses yeux éblouis et les oreilks assourdies , en éprouve une espèce d'ivresse sympathique.

Le vacarme ne cesse que quand tous les frères derwiches sont tombés lun après Vautre par terre , comme de vrais épileptiques , à mesure que les forces ont abandonné leurs membres tremblans et épuisés, et que la respiration a manqué à leurs gosiers desséchés et à leurs bouches écumantes.

Plus d'une fois j'ai été réveillé au milieu de la nuit par les hurlemens dévots dune communauté de derwiches dont l'oratoire était situé dans' l'angle de la place Ezbekiéh qui avoxsinait ma maison. Cet oratoire, non loin de la maison de Qayd>Aghay où se rassemblait le divan, se nommait, autant que je puis m'en souvenir , Game el-Chorayby: en passant de terrasses en terrasses, j'ai pu m'approcher assez d'une deleurs

fénêtres pour satisfaire ma curiosité, malgré leurs portes strictement closes; et véritablement, en les voyant et en les entendant, mon imagination n a pu trouver d'objet de comparaison que dans le Eandemonium de Milton; je doute qu'au fond du Sahara tous les ^ions, les tigres et les léopards de l'Afrique réunis , puissent faire un pareil charivari et exécuter des contorsions plus sauvages et plus épouvantables.

5 Suivant les auteurs orientaux, tous les

ans, le seizième jour du mois de Nisan9 les huîtres à perles s'élèvent à la surface de la mer, et entr ouvrent leur coquille de nacre, pour recevoir une douce pluie, ou une rosée, qui tombe du ciel à cette époque , et dont les gouttes forment ensuite les perles.

Cette croyance fabuleuse a fourni au célèbre Sady le sujet dune fable charmante, qu'il a insérée dans son Bostau (jardin, verger). '

Je joins ici la traduction que j'ai essayé de faire de cette fable , malgré l'impossibilité que je reconnais de pouvoir atteindre à l'élégance et à la gracieuse simplicité du texte origmal.

LA GOUTTE DE ROSÉE f

PABLB.

Un jour , du haut de l'atmosphère ,

Un des nuages s'entr'ouvrant ,

Laissa tomber dans l'Océan , De la rosée , une goutte légère.

Celle-ci fut confuse , en se voyant Atome imperceptible en cet empire immense, Dont le plus faible flot lui semblait un géant. « Que suis-je , disait-elle , hélas*! mon existence « Est moins que rien, près des montagnes d'eaux « Que l'Océan reuferme en ses vastes dépôts, « Qui , s'élançant du fond de ces profonds abîmes, « Jusqu'aux cieux vont porter leurs menaçantes cimes. » Tandis que d'elle-même , avec tant de dédain ,

Parlait ainsi sa modestie, Une coquille s'ouvre, et l'admet dans son sein. La goutte y devient perle, et perle magnifique. On la pèche, on l'admire, et grâce à son destin

Jusqu'au front orgueilleux d'un prince asiatique Du fond des mers l'humble perle parvint.

6 fellah est , en Egypte , l'habitant de la campagne) le paysan cultivateur. Ce terme est aussi employé par les habitans des villes, comme

expression de inépris , et dans l'acception de grossier, ^ignorant.

Ce mot signifie proprement, laboureur, ve* nant de la racine arabe falalta (couper, sillonner, labourer, cultiver).

De là vient le mot Jelahat, qui signifie proprement charrue, agriculture, labourage, et, par extension, h abileté, ruse, malice. Lorsqu'un marchand surfait sa marchandise au-dessus du prix qu'il espère vendre B on dit au Kaire , par une expression proverbiale : falaJi jy-lrbyat ( il laboure dans la vente).

7 L'Abyssinie porte , en arabe , le nom de Belad eUHabech , et ses habitans celui de Habechy. Il s'en faut que leur couleur soit aussi foncée que celle des peuples de la Nigritie ; leur teinte est olivâtre et très foucée , sans cependant pouvoir être appelée absolument noire. Malgré cette différence , les auteurs arabes confondent souvent l'Abyssinie, et même la Nubië (Belad el-Noubeh), sous la dénomination commune de Belad el*Soudan (pays des noirs) , qtft ne devrait appartenir qu a la Nigritie proprement dite.

KOTES. 1 69

Les Abyssins sont chrétiens, mais leur religion est mêlée de croyances et de pratiques judaïques : cependant , il paraît qu'il y a parmi eux beaucoup de catholiques.

J'ai été intimement lié , au Kaire, avec l'évêque métropolitain de Gondar, capitale du pays des Abyssins, et j'ai été étonné de son instruction, qui m'a fourni sur TAbyssinie beaucoup de renseignemens précieux que je publierai peut-être un jour.

Sa physionomie était aussi expressive que spirituelle : on peut s'en convaincre en voyant son portrait habilement dessiné par mon collègue et ami, M. Dutertre, et qui fait partie de la planche F, étafa moderne^ tome second , dans le grand ouvrage de la Description de VÉgypte. Ce portrait y porté le no 2.

8 Le mot Mogrebin (Moghreby) signifie proprement, en arabe, occidental; Moghreb désigne particulièrement Yoccident , et , sous cette dénomination, les Arabes ont coutume de comprendre toute la partie occidentale de leurs conquêtes en Afrique , en n'y comprenant pas l'Égypte.

170 3V OTES.

Les géographes arabes divisent le Moghreb qu'ils nomment aussi el-Gharb en trois parties.

La première, qui est la plus orientale , porte aussi le nom diAfriqyah (Afrique, proprement dite) : elle comprend le désert et la contrée de Barqah > qui confine à l'Égypte, les anciennes Cyrenaïques et Tripolitaines , et la province dont Carthage était la capitale , que les Romains désignaient sous le nom d'^frica, proprie dicta. Elle renferme Bugie, Bizerte,Sous, Tounes{ Tunis), bâtie près des ruines de l'ancienne Carthage, Tarabolous (Tripoli d'Afrique) , Mahadiéh , et QayroiCan , qui est l'ancienne Cyrène.

La seconde partie, à laquelle ils ont donné le nom de Moghreb ouaset (région moyenne de l'occident), s'étend dans sa longueur depuis YAfriqyah, dont je viens de parler, jusqu'au territoire de Teimesân (Tremecen) , qui formait l'ancienne Mauritania Cœsaris. Elle est bornée dans sa largeur par le grand désert, dit le Sakrd.

La troisième partie, qui est la plus occidentale, s'étend dans sa longueur depuis Teimesân jusqu'à l'Océan atlantique. Elle comprend dans

sa largeur le pays de Tangéh (Tanger), Sebtah ( Ceuta ) , connu des Romains sous le nom de Septa mons , F as ( Fez ) , et Mêrakech ( Maroc )•

L'Espagne , ayant fait partie des contrées occidentales conquises par les princes arabes, leurs historiens Font aussi comprise sous le nom de Moghreb ; mais , le plus ordinairement , ils l'ont designée par celui KAndalous.

Jajouterai que la province la plus occidentale de la Péninsule a conservé jusqu'à nos jours le nom XAlgarves, et que lèvent d'ouest s'appelle dans la méditerranée , il garbino.

Ces deux dénominations , comme le mot moghreb) viennent de la racine arabe, gharaba, qui signifie s'en aller; être absent, disparaître, se cacher, et qui est plus particulièrement employé pour désigner la disparition du soleil à l'occident, chaque soir.

9 Nabka, ou nabk} est le nom d'un grand arbre épineux, portant des fruits sauvages de la forme d'une petite pomme, et de la grosseur d'une petite noisette, mais dont le noyau , très-gros, n'est recouvert que d'une pellicule mince pres-

que sans pulpe. La couleur de ces fruits est rougeâtre, et leur goût, à la fois douceâtre et acidulé , plaît beaucoup aux enfans du peuple au Kaire; cependant, les oiseaux ne paraissent pas avoir pour ce fruit la même avidité, car j'ai remarqué que les fruits se desséchaient sans être enlevés par eux, sur les branches d'un très-grand arbre de cette espèce, que j'avais dans mon jardin au Kaire. Quelques traducteurs ont confondu cet arbre avec le nefflier ( mespilus) , auquel il ne ressemble cependant ni par son port et la grandeur qu'il est susceptible d'atteindre , ni parla forme et le goût des fruits qu'il produit.

Bauhin nomme cet arbre œnoplia spînosa, et Hasselquist, d'après Prosper Alpin, lui donne la dénomination de paliurus Athenœi; suivant ce dernier, il porte deux fois dans l'année, c'est-àdire au printemps et à l'automne , des fleurs et des fruits dont il vante la saveur, mais qui, la plupart, pourrissentavantleurmaturité.Aureste, les fruits du nabka ont une odeur agréable, approchant de celle de nos pommes-reinettes , et ils s'emploient dans la pharmacie, comme astringens avant leur maturité, soit en extrait, soit en infusion. L'infusion des fruits mûrs et desséchés

s'emploie dans les fièvres, comme corrobora tive et antiputride. Le suc des fruits mûrs est regardé comme purgatif et antibilieux.

Suivant le même Prosper Alpin, outre l'espèce sauvage, qui est la plus connue et que j ai vue, il en existe encore une autre espèce cultivée , dont les fruits ont pu être améliorés par la culture, et mériter davantage lefc éloges quil leur donne.

Forskal donne au nabka la désignation de rhamnus , et le nombre parmi les bois qui ne sont bons qu'au chauffage; il le place en même temps dans la classe peiUandrie , et il en compte deux genres.

tQ Rhamnus Nabeca, edulis, Kahirœ hortensù, nommé aussi par les Arabes , sidr.

20 Rhamnus Zizyphus , Kahirœ hortensis , nommé aussi Onnab, en arabe, suivant Forskal*

Forskal ajoute que le rhamnus nabeca varie dans les deux espèces suivantes, dont je joindrai ici les caractères botaniques.

A. Rhamnus divaricatus, foliis semi-pollicaribus. Caulibus ad singula folia divaricatis ; spinis validis sœpe geminis.

B. Rhamnus RBCTUs,ramîs redis i spinis aut

i-y 4 NOTES.

willis aut solitariis ad latus petioli, rectis palentibus ; foliis pollicaribus.

Utriusque caudex arborais ; fructus drupa, nuce biloculari; folia crenulata, trinervia > glabra , ovata obtusa^ alterna , disitcha > petiolata; stipula? setaceœ,

Arab.priorSiDR, w/Guasl, aut jElbj aller Ardj • vel Orredj.

IO L'espèce de sycomore dont il est question ici , est un arbre qui est particulier aux contrées orientales : il porte en Egypte le nom de gucmmez , et plusieurs voyageurs l'ont appelé figuier de Pharaon. Hasselquigi le nomme Ficus Sycomorus, et Prosper Alpin le désigne par les noms de Sycomorus Gjemmez et de Ficus JEgyptia. Cet arbre, l'un des plus grands que produise l'Egypte , est celui dont la végétation est la plus vigoureuse. Il n'est aucun de ceux qui ont été en Égypte qui n'ait admiré l'étonnante grosseur de ceux qui forment une longue allée dans l'île de Roudah 7 près le Kaire. Ce végétal semble avoir été placé par la providence dans les climats brùlans pour présenter aux

voyageurs un asile presque impénétrable aux rayons du soleil , sous son magniGque ombrage, qu'étendent au loin ses branches énormes, presque toujours dirigées parallèlement au sol.

Les feuilles du guemmez ressemblant à celles du mûrier , et ses fruits, qu'il produit trois ou quatre fois par an en abondance , naissent , non comme ceux de notre figuier, des petites branches , mais immédiatement du tronc même de l'arbre, et de 1 ecorce des grosses branches. Ce fruit est d une douceur fade , et ne mûrit qu'à mesure qu'il est piqué par deux insectes qui lui sont particuliers, et dont Forskal nomme l'un Cynips Sycomori, en arabe, namous Guemmez* Celui-ci est ailé; l'autre, sans ailes, se trouve dans l'intérieur du fruit.

Forskal lui donne le nom de djumez et de djummeiz , et le range parmi les arbres dont Je bois n'est bon qu'au chauffage. Cependant, les anciens Égyptiens l'ont employé dans leurs constructions , àcause de sa propriété d'être incorruptible et inattaquable aux vers. Dans la plus grande partie des anciennes constructions égyptiennes, les masses énormes de grès ou de granit, dont elles sont composées, sont liées entre elles

par des tenons ouxpieues d aronde faites en bois de sycomore, et dont les joints sont recouverts en mortier ou en bitume.

Les cercueils des momies sont, pour la plupart , composés de deux pièces creusées dans une masse de bois de sycomore, et recouvertes d'une pâte calcaire, sur laquelle sont tracés les ornemens et les peintures.

Je possède dans mon cabinet plusieurs masques de momies en bois de sycomore, parfaitement conservés , malgré les siècles nombreux qui se sont écoulés depuis leur fabrication. J'ai fait graver deux de ces masques dans le grand ouvrage de la Description de VÉgypte , planche 70, nos 12, i3, 14 et i5. Antiquités, tome Ve.

Les Arabes ont aussi fréquemment employé dans leurs constructions le bois de sycomore ; toutes les frises de la mosquée célèbre^ Touloun sont faites de ce bois. J'en possède plusieurs dans mon cabinet , et j'ai publié les inscriptions de la frise entière dans le tome II de la Description de l Egypte , planches c, d et e.

Je joindrai ici la description botanique du guemmez , d'après Forskal,

Ficus Sycomorus vera: foliis late-ovatis, re-

pandis vel subangulatis , ebto$iusculis , glabris , basi cordatis.

11 L'ouvrage qiii porte le titre de Hamassak est un recueil de poésies qui jouissent dans tout l 'Orient de la plus haute réputation. Il a été composé, ou plutôt recueilli par le célèbrepoète nommé Abou Temmam el-Thay ( et non Abou Temman.) comme le texte le porte, par erreur typographique): ce poète naquit Tan igo de l'hégire (8o5 de l'ère chrétienne) près de Damas, et mourut l'an 23i (845) à Moussoul.

Ce recueil renferme la collection des plus anciens morceaux de la poésie arabe antérieure à Mahomet ; le mot hamassak signifie vertu guerrière , Itéroïsme^ et est plus particulièrement le titre du premier livre qui n'offre que des poésies guerrières, le plus souvent composées par les chefs des tribus de l'Arabie , et par les héros qui chantent eux-mêmes leurs victoires ou déplorent leurs malheurs. Ces poèmes ont été le plus souvent inspirés sur le champ de bataille même, et leur enthousiasme poétique brûle encore de tous les feux du combat dont ils retracent les scènes.

Ces pièces de vers passent avec raison pour être très-difficiles à comprendre et à interpréter : j'ai essayé la traduction d'un assez grand nombre d'entr elles, et peut-être me déciderai-je à publier par la suite ces traductions , accompagnées du texte arabe :

Pour qu'on puisse juger du genre particulier de ces poésies , j'en donnerai ici le spécimen suivant.

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