‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 43 sur 53 · LE JEU , LE VIN ET LES FEMMES · texte numérisé non relu

LE JEU , LE VIN ET LES FEMMES

Près des ruines de l'ancienne ville de Baby lone 45 , les voyageurs remarquent des cavernes profondes, dont l'obscurité et une secrète horreuréloignentnon-seulementles habitans des contrées voisines , mais encore ceux que le commerce ou leurs affaires forcent à traverser le local immense qu'occupe l'étendue de ces ruines antiques.

Diverses opinions ont été successivement avancées relativement à ces ruines , qui sont pourtant quelquefois parcourues à de certaines époques, par ceux qu'on accuse de se livrer aux arts magiques et de rechercher la société des dives et des démons malfaisans.

Quelques-uns ont cru que c'était dans l'un des palais écroulés, dont les vastes dé-

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combres couvrent au loin le terrain , qu'était placé le trône du prophète Souleymân^ , sur lequel soit le salut et les bénédictions; et ils ajoutent que les recherches de ceux qui fréquentent ces ruines et y exercent des fouilles n'ont d'autre but que celui de découvrir, dans les entrailles de la terre, les livres magiques, que, suivant les traditions rapportées par Gelal-eddyn et par Kateby, les dénions et les a/rites avaient enterrés sous le trône de ce prince, pour faire accroire aux peuples que son pouvoir sur les génies *9 n'avait d'autres sources que les arts magiques et les talismans.

Ce qui est certain , c'est que , dans ces lieux déserts, on voit de temps en temps des apparitions de lumières extraordinaires, on entend des bruits souterrains et étranges et des voix surnaturelles , sans apercevoir aucun être vivant auquel celui qui les entend puisse les attribuer.

D'autres ont pensé que c'est dans les sou-

terrains de ces ruines immenses que se retira Zerdach1^, le célèbre prophète des mages, et qu'il y resta renfermé pendant quarante ans entiers , se livrant à ses études sublimes, lorsque , quittant la ville de Chjrr , sa patrie, il abandonna la société des hommes.

Ce fut, dit-on, de ces retraites ignorées qu'il partit, lorsqu'il vint trouver le roi Kichtasp, fils de Lohorasph&, pour lui annoncer ses prophéties, et lui enseigner ses doctrines.

Suivant cette opinion , ceux qui de temps en temps fréquentent ces ruines redoutables seraient des mages, qui s'occupent de la recherche des livres que leur ancien maître a laissés enfouis sous les décombres qui maintenant recouvrent ce trésor de toutes parts.

Au reste, voici ce que les docteurs les plus versés dans les traditions de l'islamisme s'accordent à présenter comme la véritable origine de ces merveilles, qui ont m

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panda une terreur religieuse et involontaire dans tous ces environs.

Quelque temps après l'époque bienheu-^ reuse où le Prophète , sur qui soit le salut et la bénédiction, vint apporter aux hommes le livre béni qui devait les conduire dans la bonne voie, ils recommencèrent, comme avant cet avènement dont Dieu les avait favorisés, à se livrer aux excès du jeu et des femmes , à boire le vin et les liqueurs enivrantes, sources fécondes parmi eux des dissensions , des querelles et des meurtres.

Une discussion eut lieu entre les anges et les génies soumis au Dieu tout-puissant 4$, sur cette obstination des hommes dans le mal, et sur leur opiniâtreté à se livrer à tous les crimes , malgré la bonté divine qui avait daigné leur envoyer successivement Ibrahim , Moussa , Issa , et le dernier des prophètes, Mohammed, l'Élu de Dieu50, et leur laisser, pour leur servir de guides, les livres sacrés du Thorah , du

Zebour, de VEngil 5x et du Code sublime descendu du ciel dans la nuit de Theu* reuse destinée511.

Quelques génies osaient blâmer la clémence de Dieu envers ces pécheurs obstinés , prétendant que sa justice seule devait s'exercer sur des coupables , qui Tétaient d'autant plus volontairement, qu'aucun secours ne leur manquait pour résister aux séductions auxquelles ils s'abandonnaient sans vouloir les combattre.

La voix de ces murmures indiscrets et impies monta jusqu'au trône du Très- Haut : la sagesse divine voulut punir les génies audacieux qui, dans leur présomption criminelle, osaient sonder les voies de sa providence éternelle et censurer les arrêts de sa justice ou de sa miséricorde.

Ceux des génies dont les reproches avaient été les plus inconsidérés , et qui avaient montré la sévérité la plus inexorable contre les faiblesses de la race humaine, étaient Harout et Marout5*. Un

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messager céleste vint leur porter l'ordre de descendre sur la terre pour y juger et y punir les crimes et les péchés des hommes.

Au même instant, les anges qui président à l'astre de Zaharah ( la planète de Vénus 54 ) et aux trois étoiles nommées benât én-nâch {les filles du char funéraire55), furent chargés secrètement de se tenir prêts à punir la présomption et l'inflexibilité de ces juges.

Harout et Marout reçurent avec plaisir les ordres souverains qui leur étaient intimés , et se hâtèrent de les exécuter; tous ceux qui parmi les hommes leur parurent coupables d'ivrognerie, d'amour du jeu, de passion immodérée pour les femmes, de meurtre, même involontaire, furent punis par les génies avec une sévérité devant laquelle aucune excuse ne pouvait trouver grâce.

Toutes les dénonciations , toutes les révélations contre des coupables ^ étaient favorablement accueillies par eux ; ils n'é-

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taient sourds qu'à la seule défense des accusés.

Le lieu où les génies rendaient une justice si sévère, était un des magnifiques palais de la grande Babyione.XJn jour, au moment où les portes s'ouvrent, deux femmes voilées, couvertes de riches vêtemens , se présentent suivies de deux esclaves noires. Elles approchent du trône où siégeaient les deux juges inflexibles.

«Seigneur, dit l'une d'elles en relevant « son voile et laissant apercevoir le visage a le plus séduisant, je me nomme Zaha- « rah , et ma sœur Zahelréh56 m'accompa- « gne; nous venons de bien loin déposer « nos justes plaintes à vos pieds.

« J'ai le malheur d'avoir pour époux « Sohayl5i, le plus débauché et le plus cruel « de tous les hommes : il joint à tous ces « vices l'ivrognerie la plus crapuleuse, et « ne trouve de jouissance que dans l'excès « du vin , qui abrutit sa raison.

« Quand il est dans cet état avilissant,

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« j'ai tout à redouter de sa fureur barce bare, et il n'est aucun mauvais traite- « ment dont il ne m'accable; ma sœur « elle-même, ma jeune sœur, qui l'irrite par « ses refus de se soumettre a ses désirs im- « pudiques, est en butte aux mêmes cruau- « tés , et nos corps portent dans toutes « leurs parties des traces de ses brutalités « odièuses. » .

En même temps la belle plaignante , écartant ses vêtemens et ceux de sa sœur, offrait aux regards des deux génies les deux plus beaux corps partout meurtris , partout sillonnés de vestiges sanglans : l'albâtre du sein le plus voluptueux et d'attraits plus doux encore, étaient flétris par des taches livides attestent la cruauté délirante du bourreau le plus féroce.

Ces trésors, déployés aux yeux surpris de Harout et de Marout, excitèrent dans leurs cœurs la pitié la plus compatissante , mais y firent glisser en même temps à leur insu un sentiment plus dangereux. Le plaisir

de la vue fit éclore le désir d'autres plaisirs plus séduisans, et ce dernier désir, grandissant tout-à-coup , devint un tyran indomptable dont ils ne furent plus que les faibles esclaves.

Consumés d'un feu désormais inextinguible, ils ne songèrent plus qu'à retenir auprès d'eux les deux beautés, dont la puissance venait de les enlacer de si fortes chaînes : ils proposèrent à Zaharah et à Zahefyèh de prendre dans leur palais le repos et la nourriture qui leur semblaient nécessaires.

Les belles voyageuses acceptèrent , et firent apporter par leurs deux esclaves noires leurs bardes et les provisions qu'elles avaient eu soin d'emporter pour la route ; mais elles refusèrent de commencer leur repas , si les deux génies ne consentaient à le partager avec elles.

L'invitation était trop séduisante pour que les nouveaux amans pussent y résister, et chacun d'eux prit place auprès de celle qu'il préférait.

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Le festin fut gai , et les deux dames ne se montrèrent pas trop sévères aux caresses que les génies hasardèrent. Pour achever d'oublier leurs chagrins et leurs souffrances, elles firent apporter un flacon de vin qu'elles avaient destiné à soutenir leurs forces pendant le voyage, et à laver celles de leurs blessures auxquelles ce pansement était encore nécessaire.

Elles en burent et en offrirent aux génies ; ceux-ci n'osèrent refuser , et les mains qui leur offraient étaient si belles, que les rasades multipliées obscurcirent bientôt leur raison. Les propos devinrent plus tendres, les caresses plus entreprenantes : ne résistant qu'avec une mollesse engageante, les deux beautés voulurent que les faveurs que les génies réclamaient d'elles fussent mises comme le prix d'une partie de jeu , et promirent formellement de couronner les brûlans désirs de leurs amans, si le jeu les rendait vainqueurs.

Harout et Marout jouèrent avec leurs

ravissantes antagonistes, et jamais joueurs acharnés ne poursuivirent avec plus d'âpreté un gain d'où dépendait l'accomplissement des désirs effrénés de leur passion aveugle.

On jouait en buvant, on buvait en jouant : déjà les parties étaient sur le point d'être gagnées par les heureux génies , qui s'efforçaient, dans leur double folie, de prendre des à-comptes sur leur gain futur : cette espèce de lutte et de combat avait peu à peu. fait disparaître presque tous les voiles de la décence , quand un bruit soudain et une voix se faisant entendre à la porte du théâtre de cette Qrgie, vinrent interrompre ces ébats amoureux.

« Grand Dieu, s'écrie Zaharah troublée, « c'est mon mari! Je suis perdue, et dans « l'état où je me trouve, combien je dois « redouter sa juste vengeance !

« Chers amans , ajoutent-elles toutes « deux, les yeux baignés de larmes, aban- « donnerez-vous à la rage de ce barbare

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« celles que leur amour pour vous a ren- « dues si coupables ? Vos cimeterres n'ose- « ront-ils délivrer celles qui vous sont a chères du tyran impitoyable, dont la fu« « reur vient les poursuivre jusque dans « vos bras? »

Harout et Marout, éperdus , ne se connaissant plus, ivres de vin et d'amour, altérés de meurtre et de vengeance, saisissent leurs cimeterres étincelans, et s'élancent vers la porte.

Un éclat de foudre sillonna les nues en retentissant dans toute la voûte des cieux : au milieu de la flamme des éclairs, les deux génies ne virent plus devant eux que les quatre anges , terribles , menaçans , et dont le front sévère portait l'empreinte de la colère redoutable du Dieu souverain, de qui émane toute puissance et toute justice.

« Lâches esclaves du jeu et du vin! dé* « bauchés, adultères, meurtriers! leur cria * une voix tonnante ; dans sa témérité ,

« votre cœur présomptueux avait osé taxer « de tolérance aveugle , de condescendance « injuste, la miséricorde du Tout-Puissant « pour la faiblesse humaine : et dans quel « cloaque impur se sont précipités des gé- « nies que leur nature plus élevée, leur « connaissance plus parfaite de leurs dece voirs , auraient dû garantir d'une chute a aussi avilissante!

« Cependant l'indulgence divine éclatera « jusque dans votre juste châtiment.

« Elle daigne vous laisser le choix d'une « punition temporelle sur la terre, ou d'un n supplice éternel dans les abîmes de l'en- « fer. »

Harout et Marout préférèrent d'être punis sur la terre pendant un temps limité ; et , depuis cette époque , les arrêts du Tout- Puissant les tiennent renfermés dans les sombres souterrains de la vaste Babylone : ils y font entendre leurs voix et les cris de leurs plaintes, sans jamais se laisser apercevoir , et ils y sont contraints d'être

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soumis aux caprices des magiciens qui les évoquent , et aux ordres de tous ceux qui possèdent des talismans, à l'empire desquels ces génies ne peuvent refuser l'obéissance la plus servile.

Malheur à l'insensé , dont la vaine folie

Se croit inébranlable au vice qu'il défie ; Et qui , fier jusqu'alors de l'avoir combattu,

Pour l'avenir imprudemment «'appuie

Sur le fragile effort de sa propre vertu :

Un combat peut l'attendre à la fin de sa vie,

Et par un dernier choc il peut être abattu.

Du vrai sage la modestie, Des ennemis qu'il a vaincus Craint l'attaque de plus en plus, Et de sa force se défie.

Du trône où sont assis les vainqueurs les plus fiers, Il n'est souvent qu'un pas à la défaite, aux fers; Dans ses faveurs la victoire est changeante :

Et de la fortune inconstante Les jeux , tels que les vents déchaînés dans les airs , De caprices soudains ballottent l'univers.

Ainsi, que le flambeau d'une vertu prudente Te guide encore après mille succès divers ; De ta présomption la flamme décevante N'éclairerait que tes revers.

Sur ton frère tombé que ta main indulgente

Étende un voile bienveillant ,

Et que ton bras le relevant Soutienne avec bonté sa marche vacillante.

Demain peut-être , à ton tour chancelant , Un faible obstacle, un léger accident, Heurtant ta superbe jactance, Te fera réclamer d'un autre l'assistance, Pour obtenir même secours , Même soutien , même indulgence :

Et d'un bonheur constant quand tu verrais le cours Signaler chacun de tes jours,

Loin de t'énorgueillir de sa longue constance , Dis : « En aveugle je parcours « Le chemin de l'imprévoyance,

« Toujours j'y fus debout , le serairje toujours ? »

HISTOIRE d'aBD-ERRAHMAJY. 89

CONTINUATION DE L'HISTOIRE D'ABD-

ERRAHMAN.

Cette narration était la pins courte de toutes celles que renfermait mon recueil, et j'en avais élagué à dessein tous les épisodes qui auraient pu retarder la marche dé l'action principale, et refroidir l'attention. J'avais d'ailleurs tellement compté sur la vivacité naturelle qui distinguait si particulièrement Zaharah et sur l'intérêt incontestable que devait lui inspirer mon histoire, que je ne m'étais pas interrompu une seule fois pour jeter les yeux sur elle, voulant jouir plus pleinement, à la fin de ma lecture , de l'effet que mon récit devait avoir produit dans son esprit.

Mais au moment où je m'apprêtais à goûter les douceurs de mon triomphe, et à savourer le tribut de louanges que je ne pouvais manquer de recueillir des lèvres ht. 8

gO HUITIEME SOIHEÉ.

de Zaharah , je la vis ensevelie elle-même dans le sommeil; et son assoupissement était si profond , que je tentai vainement de l'en tirer; mes esclaves, que j'appelai, firent également des tentatives inutiles, et, malgré tous nos efforts réunis, rien ne put parvenir à la faire sortir d'une léthargie qui semblait ne devoir plus avoir jamais de terme.

Cet état inquiétant se prolongea plusieurs jours et plusieurs nuits : Zaharah ne se réveillait pas, et semblait ne plus tenir à la vie que par sa respiration qui n'était pas interrompue : ses yeux restaient fermés, et ses membres inertes n'étaient susceptibles d'aucun mouvement volontaire. Je passais mes journées auprès d'elle, sans pouvoir lui faire avaler aucun aliment , et ses esclaves , que je chargeai de veiller à ses côtés pendant toutes les nuits, m'assurèrent bien qu'elle les avait passées dans le même état de léthargie complète, et sans avoir pris la moindre nourriture.

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