‹ Les dix soirées malheureusesChapitre 44 sur 53 · HISTOIRE 1>1ABD-ERRAHMAN. QI · texte numérisé non relu

HISTOIRE 1>1ABD-ERRAHMAN. QI

Un événement aussi merveilleux ne put rester bien long-temps secret : bientôt le voisinage en fut instruit ; mais cette nouvelle n'y parvint qu'accompagnée de circonstances inexactes, et surchargée de couleurs bien éloignées de la simple réalité.

Mes esclaves qui, pendant ma narration , avaient , tout en s'occupant des fonctions diverses de leur service, été appelées par une vague curiosité à écouter de temps en temps quelque portion de mon récit , avaient retenu , dans leurs souvenirs fugitifs , des phrases décousues dans lesquelles il était question de génies, de dives, d'qfrites, de talismans, d'opérations magiques: elles en parlèrent, et bientôt, d'après leur bavardage sans suite et dépourvu de sens, le bruit public m'accusa d'être un magicien dont l'art diabolique , funeste et dangereux pour la ville entière , avait commencé ses criminelles expériences en endormant éternellement Zaharah, par la vertu de la magie et des talismans.

Nul ne douta plus , dans le quartier, que je n'eusse des intelligences secrètes avec les a/rites et les démons; et ce bruit, prenant toute la consistance d'une vérité incontestable y parvint bientôt aux oreilles des cheykbs qui m'avaient déjà condamné avec tant d'injustice, comme mauvais musulman, dans mon aventure précédente.

Au moment où j'y pensais le moins , je fus arrêté et conduit en prison.

Un interrogatoire rigoureux eut lieu , et fut renouvelé à plusieurs reprises. Malgré ma défense, à laquelle on refusa de croire, malgré les protestations les plus sincères de mon innocence, qu'on regarda comme autant de mensonges impudens , on me somma d'avouer mon crime ; la bastonnade fut employée vainement pour me faire avouer ce que je savais bien ne pas exister; malheureusement, pendant l'exécution, mon turban, en tombant, découvrit la place où manquait une de mes oreilles.

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Cette mutilation fut une nouvelle preuve contre moi : les juges ne doutèrent plus que je n'eusse déjà été condamné dans quelque autre ville à perdre mon oreille pour un crime pareil à celui dont ils m'accusaient, et je fus, par le jugement qu'ils se hâtèrent de rendre sans désemparer, condamné à perdre ma seconde oreille.

L'amputation fut faite avec dextérité, et un pansement appliqué immédiatement sur la blessure qu'on venait de me faire , eut bientôt arrêté l'effusion du sang ; mais on me déclara que, malgré l'exécution du jugement que j'avais encouru , je devais de plus, pour obtenir ma liberté, faire cesser moi-même l'effet de mes arts magiques, et déclarer avec franchise à ceux qui m'interrogeaient où avaient été placés par moi les talismans dont la puissance surnaturelle et malfaisante avait plongé ma malheureuse femme dans ce sommeil invincible, avant-coureur évident de la mort réelle.

En vain je protestai de nouveau de mon innocence, en vain je repoussai avec sincérité les allégations qui m'accusaient , tout me fut inutile : une cruelle bastonnade fut plusieurs fois employée pour tirer de ma bouche la vérité qu'elle semblait refuser de faire connaître : mes larmes , mes prières, mes protestations , ne parurent que les artifices d'une obstination coupable.

Chaque jour l'interrogatoire recommençait, chaque jour la bastonnade me déchirait la plante des pieds , les reins et les épaules, et chaque fois, moulu , meurtri, désespéré , j'étais rejeté dans ma prison , où je passais mes nuits douloureuses dans la crainte de l'aurore, qui allait être pour moi le signal de nouveaux supplices.

Je restai soumis quinze jours entiers à ces souffrances intolérables.

Elles cessèrent enfin tout-à-coup à la nouvelle que reçurent mes juges, que Zaharah s'était subitement réveillée de son assoupissement , si perfidement simulé ,

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pour s'enfuir de ma maison avec un amant que je ne lui soupçonnais pas, et que, depuis, mes réflexions m'ont fait croire le véritable auteur du petit échec qui avait failli exciter mon mécontentement la première nuit de mes noces.

SUITE DE L'HISTOIRE d'aBD-ERRAHMÀN.

Mon innocence fut reconnue^ et je fus rapporté chez moi dans un état bien pire que les précédens : au moins, cette fois, je n'avais eu aucune amende à payer, et mes juges crurent même devoir me faire leurs condoléances.

Mes deux premières femmes me soignèrent; seulement Mjrméh me parut un peu considérer mon malheur comme une punition de la double inconstance dont je m'étais rendu coupable envers son amour si exigeant.

Quant à Zeynab, ses jeux enfantins et ses amusemens puérils l'occupaient beaum. 9

coup trop , pour qu'elle pût faire quelque attention à mes souffrances.

Ma guérison fut longue, et ma convalescence ne fut pas exempte de douleurs.

Quand je fus complètement rétabli, je n'en trouvai pas moins désagréable ma privation d'auditoire ; et puisque j'avais épuisé vainement, pour m'en procurer un convenable , le nombre de femmes légitimes que la loi m'accordait , je me déterminai à user de la faculté que cette même loi me laissait encore de prendre des concubines en les achetant pour cet usage.

« Musulmans, dit le Prophète dans le « saint livre, outre vos femmes légitimes, « l'indulgence divine permet encore que « vos désirs s'étendent sur les filles escla- « ves que vous aurez achetées.

« Mais gardez-vous d'exécuter avec elles « vos volontés par la violence, si elles « croient à l'islamisme , et abstenez-vous « de celles qui seraient déjà unies avec un « époux, à moins que cet époux ne soit un

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« infidèle à la religion que Dieu vous a « donnée.

« Vous qui croyez, vous pourrez faire « usage de votre propriété suivant vos dé- « sirs : Dieu acçorde cette condescendance « à la faiblesse des hommes ; car Dieu con- « naît ce qui est caché dans leurs cœurs , u mais il est indulgent et miséricordieux58.»

Je ne tardai donc pas à me présenter au bazar où se vendent les filles esclaves , pour y faire mes acquisitions.

Je n'eus que l'embarras du choix , et j'eus tant de peine à me décider pour l'une plutôt que pour l'autre ? que je ne rentrai chez moi qu'après avoir acheté les six jeunes filles dont les attraits avaient successivement attiré ma préférence.

Leurs noms étaient : Ouerdèh ( rose ) , Guemylèh (jolie), Laltifèh (caressante), Heb el-Mouchk (grain de musc), Ryhhanéh ( basilic ) , et Yemmatnch ( tourterelle ).

Un eunuque noir me devint nécessaire pour la surveillance du jeune troupeau

IOO NEUVIÈME SOIRÉE.

dont je venais d'enrichir mon bercail. Je fis aussi cette empiète à l'okel des Gellabis, et je rentrai chez moi avec une nombreuse compagnie.

Sûr maintenant de mon auditoire, et regardant comme impossible que mes acquisitions nouvelles pussent contrarier jamais , par la moindre répugnance , l'accomplissement des désirs vers lesquels me lançait si irrésistiblement ma passion dominante, je ne pensai plus qu'à exécuter le nouveau plan que j'avais formé pour me satisfaire.

Au fond de mon jardin, était un kiosque assez élégant, où j'aimais à aller souvent respirer.aLcheurquVen.reten.i.uocourant d'eau toujours renouvelé par une Sa* . Aiéh5% que deux buffles mettaient en mouvementpendantlajournée. Ouvert de toutes parts, et recouvert par une treille sur laquelle une vignç vigoureuse étendait ses féconds rameaux, ce pavillon recevait de tous côtés l'air qui y circulait sans obstacle, et un

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sycomore d'une grosseur extraordinaire, s'inclinant pour étendre ses branches fortes et touffues au-dessus du toit de feuillage, défendait , par cette double couverture , au moindre rayon du soleil d'oser y pénétrer.

Les fleurs les plus odoriférantes entouraient ce séjour délicieux et y apportaient , au moment de la brise du soir , des émanations parfumées qui embaumaient l'atmosphère.

Tel fut le théâtre que je choisis pour exercer mon talent narrateur devant mes six nouvelles esclaves.

Un soir, par mes ordres, elles se rendirent au kiosque du jardin , et là , appuyées sur des coussins , elles s'apprêtèrent à écouter le récit que leur maître daignait leur faire : je me plaçai moi-même au milieu d'elles; une petite table en marquetterie de nacre de perle et de bois de sandal soutenait auprès de moi le chandelier d'argent sur lequel une bougie parfumée me fournissait la lumière nécessaire à ma lecture.

Le silence des jeunes beautés qui m'environnaient me parut un garant certain de leur attention, et cependant je crus nécessaire de leur réitérer les injonctions les plus sévères contre celles qui oseraient y en ma présence , céder aux tentations du sommeil.

Après avoir pris toutes ces précautions, je commençai en ces termes :

L'HOMME QUI n'a JAMAIS RI. Io3

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