M. SADI GARNOT
(1er juillet 1894)
Frébes et Sœurs hien aimés !
Un deuil profond s'est abattu sur notre chère France. Le grand patriote Carnot, le citoyen dévoué qui, modèle des plus nobles vertus, avait mis au service de son pays tout ce que sa belle âme possédait d'énergie, d'intelligence, de volonté, le Président de la République qui, pendant sept années, avait assuré à la nation la paix au dedans, le respect et l'honneur au dehors, vient de lui être ravi par un crime abominable. Il y a neuf jours, !e cher de l'État faisait son entrée dans notre ville, au milieu des acclamations enthousiastes d'une population entière qui ne savait comment lui témoigner suffisamment l'amour et la vénéra-
tion qu'elle professait pour lui. La joie la plus franche, le bonheur le plus sincère se lisaient sur tous les visages. Tous s'ingéniaient à démontrer à cet homme de bien, exclusivement soucieux de la grandeur de la France, s'intéressant sans cesse à son développement scientifique, industriel et commercial, combien ils lui savaient gré d'une visite qui rehaussait d'un si vif éclat nos fêtes du travail. Ces marques de gratitude, d'estime, d'attachement se continuaient le lendemain, durant la journée entière. C'était partout une marche triomphale, une apothéose saisissante, la récompense de tant de services rendus, de tant d'efforts dépensés sans compter pour la cause nationale, pour le bien du peuple et celui de la République. Le soir, rapide comme la foudre, la fatale nouvelle se répandait parmi nous : le Président venait de succomber sous le poignard d'un infâme assassin ; et, la troisième journée, la ville tout entière, éperdue de douleur, à l'heure même où elle comptait se séparer de lui, en lui adressant une dernière fois ses vœux de prospérité et de longue vie, assistait à un funèbre cortège accompagnant ses restes inanimés.