PRONONCÉ, LORS DE SES FUNÉRAILLES, AU TEMPLE CONSISTORIAL DE BORDEAUX
(Novembre 1886)
Mes Frères,
Une voix plus autorisée que la mienne, celle de mon honorable collègue, M. le Grand- Rabbin de Paris, vous a rappelé les vertus de Téminent pasteur qu'une mort prématurée vient d'enlever à l'amour de sa famille, à l'affection de ses fidèles, à la vénération de la Synagogue française. Après cet éloge si mérité et si complet, je n'aurais qu'à mêler silencieusement mes larmes aux vôtres, s'il ne me restait un impérieux devoir à remplir. Disciple du meilleur des maîtres, j'ai à payer à sa mémoire ma dette de gratitude; enfant de Lunéville, je tiens à déposer sur son cercueil les hommages d'une Communauté qui, pendant onze ans, a eu le bonheur de le posséder.
32fi ÈLOGF. FUNÈBRE HK M. SIYON I.ÉVY
Entré à vingt -trois ans, avec une dispense d'âge, dans la carrière pastorale, le défunt prouva de bonne heure que ses supérieurs n'avaient pas trop présumé de ses capacités, de son intelligence, de son dévouement, en lui confiant la direction religieuse et morale d'une des Communautés les plus importantes de la Lorraine. D'une activité incomparable, d'une abnégation parfaite, il sut, par sa parole éloquente, inspirer à ses fidèles les sentiments d'une foi sincère et éclairée. Suivant la parole biblique, la doctrine de vérité était sur ses lèvres, ims:: nn*n rot r.v.n; il raffermit la piété des uns, il secoua l'indifférence des autres, ]VJT2 :w duii (1).
Dès son arrivée à Lunéville, obéissant à cette parole d'un de nos sages : avrabn nicym rain « Formez de nombreux disciples » , il ne s'occupa pas seulement, avec un zèle infatigable, de l'instruction religieuse des enfants; il voulut encore former des élèves, dont quelques-uns se voueraient, à son exemple, aux fonctions du sacerdoce. Et c'est ainsi qu'il m'initia aux beautés de notre sainte religion
(1) Malachie, II, 6.
d'Israël, ainsi que je conçus l'ambition de marcher, quoique de bien loin, sur ses traces, de faire connaître à mes frères les principes si élevés de notre doctrine, d'exercer, comme lui, les œuvres de miséricorde, et surtout de prêcher constamment la concorde, la tolérance et la paix entre tous les hommes, quels que fussent, du reste, leurs opinions et leurs cultes.
Esprit éminemment généreux et libéral, adversaire déclaré des préjugés, ne voyant dans ses semblables que des frères qu'il était appelé à aimer et à servir, il s'acquit rapidement l'estime et l'affection de ses concitovens de toutes les croyances, et établit entre eux et ses fidèles des relations d'amitié et de déférence réciproques qui subsistent encore aujourd'hui.
Sa bonté, mes frères, était à la hauteur de son intelligence. Que de fois nous l'avons vu frapper à la porte des riches pour pouvoir venir en aide aux malheureux, et surtout à cette pauvreté honteuse qui se cache dans l'ombre ! Comme il connaissait tous les secrets de cet art délicat qui se nomme la charité, et avec quel tact infini il les appliquait à toutes les souffrances !
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; De concert 'avec une noble femme en Israël, dont la mômoine bénie restera, k Lunéville, , inséparable de là sienne, M"" Nathan, il fonda, dans sa première Communauté, une maison de refUge où les vieillards, indigents et infirmes, sont l'objet des soins les plus délicats. L'impulsion bienfaisante qu'il sut donner à cette création philanthropique n'a fait que s'accentuer jusqu'aujourd'hui, et cette œuvre hospitalière peut être citée parmi les plus utiles et les plus dignes d'admiration du judaïsme français. . Les nécessités de la vie nous avaient, séparés l'un de l'autre, mais ni le temps ni la distance n'avaient affaibli l'affection qui régnait entre le maître et l'élève, et ce sera l'honneur de ma vie d'avoir été distingué et instruit par ce cher professeur.
Pardonnez-moi, mes frères, d'avoir distrait un instant votre douleur par l'expression de la mienne. Si je perds un maître, un ami, vous perdez, vous, un pasteur dont les vertus n'avaient fait que grandir en s'exerçant sur un plus vaste domaine, un guide spirituel qui considérait votre belle et noble Communauté comme une seule et grande famille, et, dans votre angoisse, vous avez le droit de vous
écrier, avec un docteur des temps passés :
« N2i ioaa bawn 7\y m iX morn "i Malheur à nous ! une grande lumière vient de s'éteindre en Israël (1) » !
On vous a parlé tout à l'heure de ses vertus domestiques ; on vous a dit comment son àme, capable de tous les dévouements, répandait sur son épouse, sur ses enfants, les trésors de tendresse qu'elle renfermait. Mieux que personne, me rappelant mes souvenirs de jeunesse, je pourrais vous dépeindre cet intérieur charmant où je voyais, chaque jour, l'époux entourant sa compagne, si bonne, si aimante elle-même, de ces soins empressés qui sont l'idéal du mariage, le père s'occupant de l'éducation de ses enfants et ne rêvant que leur bonheur !
Ah ! pauvres et chers amis, je comprends l'étendue de votre perte ; la blessure dont vous souffrez est, comme le dit la Bible, aussi large que l'Océan; et cependant, dans votre malheur, une consolation suprême vous reste ; c'est que le cher défunt a obtenu du Ciel les deux plus grandes bénédictions qu'il soit donné à un
(!) Meguila, 28, b.
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pasteur et à un père de recevoir ici-bas :
comme pasteur, il emporte avec lui les regrets unanimes de ses fidèles et laisse parmi eux un nom qui vivra à travers le temps; comme père, il a eu la satisfaction indicible de voir, avant do mourir, ses enfants goûter la félicité qu'il leur avait préparée et acquise ! Que ce soit là pour ceux qui le pleurent un motif puissant de résignation et de courage.
Pour toi, mon noble ami, repose en paix! Si Dieu t'a rappelé si tôt à lui, c'est qu'il lui tardait de te faire goûter le bonheur ineffable qu'il réserve à ses élus. Reçue à la porte du ciel par tant d'amis que tu as soutenus, consolés, auxquels tu as facilité le passage de ce monde à l'éternité, ta belle âme est heureuse et jouit déjà de la contemplation de ce Dieu de bonté que tu as si bien adoré et servi. Comme le disait mon cher collègue, tu n'as pas besoin de nos prières ; c'est nous, au contraire, qui te demandons d'intercéder pour nous. Prie pour ta famille que ta mort plonge dans l'affliction et le deuil ; prie pour ta Communauté, veuve de son pasteur ; prie pour Israël et l'humanité.
Au nom de la Communauté de Lunéville dont tu emportes tous les regrets, au nom de
ton disciple reconnaissant et désolé, au nom de nous tous ici présents, adieu, ou plutôt au revoir dans l'immortalité !