‹ Les Doctrines de Haine; l'antisémitism, l'antiprotestantisme, l'anticlericalismChapitre 10 sur 26 · Maurice Muret, L’Esprit juif , Paris, Perrin · texte numérisé non relu

Maurice Muret, L’Esprit juif , Paris, Perrin

l’antisémitisme.

d'habitude, des écrivains ou des agitateurs détachés du idaïsme et de la tradition juive. Qu’auraient dit les juifs Amsterdam qui ont frappé Spinoza du « Herem », si on leur avait annoncé qu’un jour viendrait où ce disciple des goïm, excommunié par la Synagogue, serait d< nné comme un des représentants attitrés de l’esprit juif? Et ce qui est vrai de Spinoza l’est, plus encore, de Ib ine ou de Marx. Ce sont là des juifs détachés delà tradi- >oi juive, ce que j’ai appelé, dans Israël chez les Nations , d - juifs « déjudaïsés, » c’est-à-dire des hommes qui, à notre contact et sous l’influence de notre civilisation occidentale, ont abandonné les croyances et les traditions de leurs pères pour y substituer des idées et des notions nouvelles, empruntées à un milieu étranger au judaïsme.

Ces juifs déjudaïsés, formés à notre école, il est permis iécouvrir , chez eux , la marque persistante des origines israélites et même d’y surprendre les traces du me juif ou hébraïque. L’erreur, pour ne pas dire le p.o doxe, est de les regarder comme les seuls ou les pi ii cipaux représentants de l’esprit juif. Si fidèles, ou si i bilement peints que puissent être les portraits de tous ces .uifs déserteurs du judaïsme, ils ne sauraient nous donner, du juif moderne, qu’une image fausse, parce qu incomplète, ne nous en montrant qu’un côté, et précisément, la face la moins juive. Or, cette erreur est b de la plupart de nos écrivains et de nos polémistes. Loi qu’ils veulent dépeindre le caractère ou l’esprit du

juif moderne, ils écartent, inconsciemment ou de parti pris, tous les juifs restés fidèles au Dieu de la Bible, comme si, pour personnifier l’esprit juif, il fallait s'adresser, uniquement, à des juifs baptisés ou à des renégats de la foi du judaïsme. C’est à peu près comme si, pour étudier l’esprit catholique, on choisissait, pour le représenter, Voltaire, Diderot et les encyclopédistes sortis des collèges des Jésuites. Je sais que, chez les juifs, les antisémites ont en vue la race et non la religion ; mais, chez le juif, race et religion sont malaisées cà séparer, entièrement, d’autant qu’elles sont, en quelque sorte, le produit l’une de l’autre. C’est sa religion qui a formé et qui a conservé le juif ; et quand on ne verrait en elle que l’expression du génie de la race, il est peu conforme à l’histoire ou à la raison de n’y pas reconnaître un des facteurs de l’esprit juif.

Pour faire du juif, avec les antisémites, l’esprit négateur par excellence, et « l’irréconciliable ennemi de Dieu », il faut, par une sorte de paradoxe historique et philosophique, isoler le juif de ,1a Synagogue, le couper de sa Bible, de son Talmud et de toute la littérature proprement juive.

Assurément, l’esprit de négation ou de scepticisme est fréquent parmi les juifs occidentaux qui, à notre contact et à notre école, se sont, pour ainsi dire, vidés de toutes les croyances de leurs ancêtres et de toutes les traditions d’Israël, sans que rien ait encore comblé pareil vide. C’est de cela, sans doute, que s’autorise tel de nos

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compatriotes pour écrire que le juif contemporain est un « ardent entrepreneur de démolition ».-Si cela est vrai de plus d’un juif d’Occident, ces penchants négatifs ou ces instincts destructeurs ne sortent pas de la race; ils n’ont, en eux-mêmes, rien de sémitique ou de judaïque; ils proviennent surtout de l’histoire, des haines anciennes ou des vivaces rancunes accumulées, chez les fils d’Israël, par la longue persécution du moyen âge et par les longs abaissements de l’ancien régime. 11 est malaisé d’y reconnaître une philosophie et une politique juives. Religieuses ou politiques, ces doctrines négatives, — pour ceux mêmes des révolutionnaires israélites qui peuvent se vanter d’avoir une doctrine, — ne sont pas sorties, spontanément, du sein d’Israël ; elles lui sont, presque toujours, venues du dehors. J’en puis citer un exemple récent et frappant. On a souvent reproché aux juifs russes, durant les vingt dernières années du xixe siècle, d’ètre enclins au « nihilisme » et à l’anarchisme. Cette sorte de nihilisme théorique, les émigrants juifs poussés par l’intolérance et par la misère, des bords de la Baltique ou de la mer Noire au Nouveau Monde, ont été accuses, plus d’une fois, de l’avoir transporté, avec eux , de l’autocratique Russie dans la libre Amérique. Or, ce nihilisme anarchique, étranger à leurs coreligionnaires d’Occident ou d’Orient, où ces juifs russes l’avaient-ils puisé? Était-ce dans leurs synagogues, dans leurs heder ou leurs Talmud-Thora? Non, c’était dans les écoles russes, dans les universités impé-

riales, auprès des compatriotes de Bakounine et de Kropotkine1.

Il en est des juifs d'Oceident, des juifs de France ou d’Allemagne, comme de ceux de Russie. S’ils se laissent souvent entraîner aux théories révolutionnaires et aux idées négatives, s’ils en deviennent parfois les champions ou les apôtres, les juifs en sont rarement les inventeurs. Tout au plus, leur donnent-ils parfois, comme Karl Marx, une forme, une façon nouvelle. Qui veut se donner la peine d’examiner les juifs, pays par pays, État par État, découvre que le radicalisme juif garde, d’habitude, un goût de terroir, selon le sol dont il provient. Ce serait le cas, pour les antisémites, de s’en tenir à leur thèse de prédilection, de dire que le juif n’invente rien, qu’il ne vit jamais que d’emprunts, qu’en fait d’idées, comme en fait d’industrie, le Sémite n’est jamais qu’un courtier. Ce qui, en d’autres domaines, n’est qu’une accusation inepte et inique serait, d’ordinaire, justifié en politique et en révolution.

L’esprit juif, si l’on entend, par là, l’esprit de négation et de destruction, n’a ainsi, le plus souvent, rien de vraiment juif. S’il est des israélites matérialistes, des israélites athées, ces fils d’Israël, infidèles à l’antique foi de Juda, sont loin d’avoir importé, chez nous, le matérialisme ou l’athéisme; ils l’ont respiré, d’habitude, dans notre atmosphère ; ils l’ont emprunté, autour d’eux, à

1. Voyez l'Empire des Tsars et les Russes, tome II, liv. VI, chap. i.

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leurs voisins non juifs, à des chrétiens, à des « aryens », si bien que, à le prendre à ses origines et à remonter jusqu’à sa source, cet esprit juif dérive de l’esprit « aryen ». Le plus souvent, ce soi-disant esprit juif est, tout bonnement, l’esprit du xvme siècle et de la Révolution. Veut-on que, à cet esprit de la Révolution qui, pour beaucoup de nos contemporains, s’identifie encore à l’esprit moderne, il se mêle, chez les israélites, outre une naturelle aversion pour l’ancien régime, quelque chose de proprement juif ou hébraïque, c’est — la remarque en a souvent été faite — la foi au Progrès, le grand dogme moderne, à laquelle le juif était préparé, de longue date, par les visions de ses prophètes et par ses aspirations messianiques. Pour devenir d’ardents prosélytes de cette humaine foi au Progrès, il a suffi, aux fils d’Israël, de lire la Bible à la lumière de l’Encyclopédie et des philosophes. Ils ont cru retrouver, dans les promesses des profanes voyants des gentils, les prédictions des « nabis » du Jourdain. Ainsi s’explique comment, du petit juif routinier des vieilles juiveries, émerge, si facilement, un homme moderne et, à certains égards, le plus moderne des modernes. N’importe, en fait de négation et de radicalisme philosophique ou politique, le juif a été notre élève, et non pas notre maître. Ce n’est pas nous, quoi qu’en pensent les antisémites, qui nous judaïsons à son contact, c’est lui, plutôt, qui se « déjudaïse » au nôtre. S’il y a, vraiment, entre lui et nous, contagion de scepticisme et de matérialisme, il y aurait

injustice, de notre part, à l’en rendre responsable ; car les germes de ce mal moral, il les a pris, chez nous, il ne nous les a pas apportés.

Mais est-il vrai que les juifs modernes sont tous les zélateurs des doctrines négatives, les ennemis de l’idée de Dieu et les champions acharnés de la grande révolte contre toute autorité 1 ?

Si nombre de juifs modernes sont ainsi les adeptes du matérialisme, cela n’est guère vrai que des juifs d’Occident, plus ou moins « déjudaïsés » à notre école. Il semble qu’il en ait été de même, dès l’antiquité. Les juifs demeurés fidèles au Talmud ont un nom ancien pour désigner ceux de leurs frères devenus matérialistes ; ils les appellent des Apihorim, c’est-à-dire des Epicuriens, indiquant, par ce sobriquet, l’origine étrangère du matérialisme en Israël. J’ai, quant à moi, visité, en Europe, en Asie, en Afrique, la plupart des grandes juiveries d’Orient; j’ai pu constater que, s’il s’y rencontre, le juif athée, le juif « irréconciliable ennemi de Dieu » y est encore fort rare. Et, dans notre Occident même, les juifs en sont-ils tous, vraiment, à l’athéisme en religion, au collectivisme ou à l’anarchie en politique ? En est-il ainsi de l’Angleterre, par exemple, qui,

1. Pour connaître le véritable esprit juif, il faudrait être en contact avec les milieux proprement juifs et suivre la littérature juive, dans les feuilles israélites en « jargon » ou en néo-hébreu. Or, d’après ce qu’en traduisent les journaux ou revues israélites, toute cette littérature juive reste dévouée à l’idée du Dieu Un.

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depuis vingt ans, a servi de refuge à tant de milliers de fugitifs israélites? Disraeli, ce petit juif séphardi, drapé en lord anglais, que l’on prend parfois comme un des représentants de l’esprit juif, n’était, malgré ses velléités démocratiques, ni athée ni socialiste; et les juifs anglais demeurés fidèles au judaïsme ne le sont pas plus que lui. Beaucoup, comme Beaconsfîeld , soutiennent le parti conservateur. Aux États-Unis, où leur nombre va sans cesse grossissant, les juifs, comme les chrétiens, se partagent entre les deux grands partis politiques. C’est que (toute son histoire en suggère la remarque) le juif varie suivant les pays, comme suivant les époques. Des trois facteurs principaux d’une civilisation ou d’une littérature, selon Taine, la race, le milieu, le moment, les deux derniers sont, à tout prendre, ceux qui ont le plus d’empire sur le juif moderne. Ici, comme en toutes choses, l’erreur des antisémites est d’appliquer aux fds d’Israël l’inique et grossière théorie du bloc. Juifs ou chrétiens, protestants ou catholiques, la pensée et l’activité contemporaines sont plus complexes que ne l’imaginent l’antisémite, l’antiprotestant ou l’anticlérical.

Qui de nous peut s’en étonner, quant aux juifs, alors que la souplesse, la flexibilité, le don d’adaptation sont les qualités que leurs adversaires contestent le moins aux israélites? Comme l’esprit moderne lui-même, dont il n’est à bien des égards qu’un reflet, l’esprit juif se laisse malaisément enfermer en de courtes et sèches formules. Cela est d’autant plus vrai que, au cours même

du xixe siècle, le siècle où ils ont eu le plus à lutter pour leur émancipation, il s’est rencontré des juifs, dans toutes les écoles philosophiques ou sociales. Israël n’a réellement fait bloc que contre les adversaires de son affranchissement, et encore, malgré sa légendaire solidarité, les ennemis des juifs ont-ils souvent trouvé des complices, jusque dans les rangs des juifs.

Est-il nécessaire de montrer, par des exemples, que l’esprit juif n’est pas forcément athée ou matérialiste? Sans remonter jusqu’à Spinoza, grande âme religieuse à sa façon, dont les antisémites aiment à citer le nom sans peut-être comprendre ses doctrines, nous trouvons Moïse Mendelssohn, moins grand assurément que le philosophe de la Haye, mais plus voisin de nous et bien autrement représentatif de l’esprit juif. Le promoteur de la réforme du judaïsme, celui qu’on appelait le Socrate de Berlin, Mendelssohn, l’ami de Lessing et, comme on le sait, le prototype de son « Nathan der Weise », a été l’auteur du Phédon et l’éloquent défenseur de l’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme. Combien de chrétiens eussent osé, en plein xvme siècle, refaire ainsi le Phédon? Si Mendelssohn en a eu le courage, c’est qu’il était encore imbu du véritable esprit juif; et si le scepticisme ou le matérialisme ont prévalu, depuis lors, chez tant de ses congénères, c’est qu’ils se sont détachés de la tradition d’Israël ; c’est que, malgré la défense des vieux rabbins d’Allemagne, ils ont ouvert les livres profanes et goûté aux fruits défen-

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dus de la science moderne. Tout comme les juifs de Russie, pour le nihilisme, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le constater, c’est en effet à l’Université, àl 'Alma Mater, fondée par l’Église ou par l’Etat, que les juifs d’Allemagne ou d’Autriche ont pris leurs tendances radicales.

L’antique foi en Jéhovah aurait-elle, vraiment, déserté la Synagogue ? ou n’est-elle plus, chez les juifs émancipés de l’Occident, qu’un cas isolé d’atavisme intellectuel? Tout juif civilisé est-il l’ennemi de Dieu, en même temps que le contempteur de l’idée de patrie *? Pour ne pas sortir de France, je pourrais citer le nom d’un homme de bien, d’un poète que nous accompagnions au cimetière Montmartre, il y a seulement quelques semaines, et qui fut, durant près d’un demi-siècle, l’ami de J. Simon et de Pasteur, M. Eugène Manuel. Celui-là ne rougissait pas de ses origines israélites, et, tout en ne restant étranger à rien de ce qui fait l’honneur de la civilisation moderne, il n’a jamais renié le Dieu des prophètes. Il avait été, en sa jeunesse, avec cinq autres jeunes gens, tous français, comme lui, un des fonda-

1. On me reprocherait de ne pas mentionner ici le nom d’un israélile français, Joseph Salvador, en qui s’alliaient si curieusement les antiques espérances d'Israël et les plus hautes aspirations modernes. Aucun fils de Juda, peut-être, n’eût eu plus de droits à être admis comme un des représentants de l’esprit juif, aux ixe siècle, que l’auteur de Rome, Paris, Jérusalem, le penseur original qui rêvait d’une sorte de synthèse entre la Bible, l’Évangile et la science contemporaine.

leurs de Y Alliance Israélite Universelle , que l’ignorance haineuse des antisémites voudrait ériger en épouvantail, et dont les écoles d’Asie et d’Afrique rendent tant de services à la culture européenne et à la langue française. L’auteur des Ouvriers n’a jamais chanté que les choses nobles : Dieu, l’âme, la famille, la patrie, l’amour chaste, la paix sociale ; c’est-à-dire, justement, tout ce qu’on nous assure être la négation de l'esprit juif.

Eugène Manuel était un poète, et les poètes, race d’artistes et de rêveurs, répugnent à bannir de leurs songes Dieu et l’âme ; veut-on un philosophe, il serait facile d’en citer, sans sortir de France. J’en nommerai un que j’ai également connu, un homme modeste et un sage, comme Manuel, et comme lui, un Français et un patriote, qui avait su associer à une haute culture moderne ce qu’il y a de plus élevé dans les traditions d’Israël, M. Adolphe Franck. Chaque fois que, à l’Académie des Sciences morales, Dieu ou l’âme semblait en cause, ce vieux philosophe, qui avait appris à lire dans le Talmud, les défendait avec un accent de foi et d’indignation qui étonnait, pour ne pas dire détonnait, en ces froides séances académiques. On eût cru entendre un prophète des bords du Jourdain. Je n’ai jamais connu plus bouillant champion de l’idée de Dieu. Nous avons, en France, une Ligue nationale contre l’athéisme que présidait, avant qu’il nous fût enlevé, M. Arthur Desjardins. Sait-on par qui cette ligue contre l’athéisme a été fondée? par un juif, M. Adolphe Franck, avec l’appui de

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