L ^ANTISÉMITISME
J. Simon et le concours de plusieurs savants de diverses confessions, entre autres de M. Ch. Wadington, lui aussi, philosophe spiritualiste, dont l’exemple montre que, pas plus que l’esprit juif, l’esprit protestant n’est toujours négatif, ni toujours sectaire. Nombreux du reste, parmi les membres de la Ligue contre l’athéisme, sont les juifs et les protestants de Paris et de province qui, pour lutter contre le grossier matérialisme des foules, n’ont pas craint de donner la main à des catholiques. Et chose qu’on me permettra de noter, un des derniers écrits publiés, pour ses adhérents, par celte Ligue contre l’athéisme, est une étude traduite de l’italien, intitulée Science et Foi, et il se trouve que ces pages, où la foi en Dieu est glorifiée, avec un éloquent enthousiasme, sont de la plume d’un israélite, M. Luigi Luzzalti, le savant économiste italien qui a succédé à Gladstone, comme associé de l’Institut de France. De tels exemples suffisent à prouver qu’en pareille matière, si l’on ne veut point dépasser les bornes de la vérité et de la justice, il faut se garder des généralisations hâtives, au lieu de ranger, en bloc, tous les juifs, ou tous les protestants, derrière les étendards de l’athéisme et du cosmopolitisme.
A l’homme curieux de saisir l’esprit juif, ou les tendances et les aspirations du juif contemporain, en philosophie, en politique, en science sociale (autant du moins que les juifs diffèrent de leurs compatriotes d’autre origine), je conseillerais, volontiers, de porter son attention sur les juifs d’Italie, d’Angleterre, des États-Unis. Et
cela, pour cette raison que ce sont des pays où le , . \
n’est pas aigri par les violences de l’antisémitism n'ayant plus à redouter les revenants du passé, l’op n de tant de siècles peut en quelque sorte désa '■«es’: j tandis que, dans les États où la lutte entre les traditions anciennes et les institutions modernes est e reore ardente, où la liberté religieuse et l’égalité civile < semblent pas encore au-dessus de tous les assuuK | l’affranchi du ghetto, inquiet pour ses droits récem i acquis et irrité des injures ou des mépris de ses adversaires, est enclin à batailler contre tout ce qu’il c.roit v hostile à Israël ; et comme il arrive en toute guerre il passe, lui aussi, sans scrupule, de la défensive à l’o cnsive. Ce qu’on nous dépeint comme l’esprit juif n’est ! souvent que l’humeur combative d’hommes qu .. v sentant ou se croyant en péril, se tiennent obligés, J vis-à-vis de leurs anciens oppresseurs, de demeurer su ; $ le pied de guerre.
Il se peut que, chez nous, en France, le juif, comme le protestant, n’ait pas toujours su s’affranchir des cunes du passé ou des appréhensions de l’avenir. Es juif, ou esprit protestant, les passions, les antipath ies les ressentiments, l’exclusivisme sectaire qu’on leur prête sont, le plus souvent, le fait de l’état de guerre confessionnelle où, depuis la croisade prêchée par les antisémites, nous vivons, hélas I en France.
Antisémites, antiprotestants, anticléricaux, par l j' mutuelles provocations, s’en partagent la responsabib >
l’antisémitisme.
mt qui les anime n’est ni l’esprit catholique, ni . rit juif, ni l’esprit protestant, mais, tout bonnement, rit d’intolérance, nourri de l’esprit de guerre et de
1 y a, je le sais, nombre d’antisémites indifférents au a doctrines religieuses, qui se proclament libres-
i ■ eurs, qui peuvent l’être effectivement; mais ceux-là ■ îes, s’ils ne partent pas de l’intolérance religieuse,
ii (tissent, fatalement, à l’intolérance. Ils disent : nous U us attaquons, chez le juif, non à la religion, mais
race, au sang d’Israël. Leur grief est purement U ique.
• iis comment isoler, dans le juif, la religion de la .a ? Lorsqu’on réclame des lois d’exception contre les • , lorsqu’on demande le retour aux lois du Moyen
ou de l’Ancien Régime, peut-on imaginer que de illes lois n’auraient aucun caractère religieux ? Vous '.z de race ; vous dites : c’est à la race que nous en ou ions; mais à quel signe la reconnaîtrez-vous, cette rac<-? Si vous aviez affaire à des noirs, à des jaunes, v ire à des peaux-rouges, ce serait aisé ; il y a des États, p ixemple, des colonies européennes, où les noirs, les 3S sont frappés de certaines incapacités civiles et iques. Avec les juifs, cela serait moins facile; car
les juifs sont, par malheur, de race blanche comme nous. A quoi les reconnaîtrez-vous ? sera-ce, vraiment, à l’ovale de leur visage ou à la courbe de leur nez? On risquerait fort de s’y tromper et de prendre d’excellents chrétiens ou « aryens » pour des sémites. La preuve, c’est qu’aux époques où il y avait des lois d’exception contre le juif, les chrétiens ou les musulmans ontinventéde lui infliger des marques distinctives ; c’est ainsi qu’ils l’obligeaient à porter la rouelle jaune, ou le bonnet jaune, et différents signes extérieurs de ce genre, de manière que les chrétiens ne fussent pas exposés à prendre ce mécréant de juif pour un de leurs frères.
En somme, il n’y a, pour le juif, qu’un seul signe distinctif, ou ce qui revient au même, entre le chrétien et lui, il n’y a qu’une ligne de démarcation : la religion. Le juif a été fait par sa religion ; il a été conservé par elle, et s’il venait à s’en détacher entièrement, il disparaîtrait, fatalement, en tant que juif. C’est le sort, du reste, qui semble réservé, sinon à tous, au moins à un grand nombre. Il n’y a, encore une fois, d’autre signe certain d’origine juive, que la religion juive. Par suite, toute loi d’exception contre les juifs prendra un aspect religieux. Et il en est ainsi, remarquez-le, dans tous les pays où il y a eu des lois d’exception contre eux, dans tous ceux où il en existe encore. Prenez l’Espagne ancienne, prenez la Russie contemporaine, vous trouverez que les lois d’exception sur es juifs ont toujours eu un caractère religieux; que les
l’antisémitisme.
juifs qui se faisaient chrétiens n’étaient plus assujettis à ces lois, ou s’ils le demeuraient encore, comme les marranes d’Espagne, c’était pendant une période de transition, et parce qu’on doutait à bon droit de la sincérité de leur baptême.
Qui veut donc édicter des lois spéciales sur les juifs et contre les juifs est acculé, bon gré mal gré, à la persécution religieuse. Tel est, en somme, l’aboutissement fatal de l’antisémitisme, et pour moi, comme chrétien et comme Français, cela seul suffirait à me le faire condamner.
Chez le juif, on doit les en croire, nos antisémites en veulent surtout à la race. Nous en venons, ainsi, à un autre grief, plus grave peut-être, parce qu’il touche un plus grand nombre de personnes : le grief national. Le juif, dit-on, est un élément étranger, inassimilable, qui dénationalise les peuples au milieu desquels il s’établit. Terrible reproche en un siècle comme celuici, où les différents peuples se montrent si fortement et si justement attachés à leur nationalité. Le juif, dit-on, ne peut être Français, parce que le juif est un Sémite, et que nous autres, Français, nous sommes des Aryens. Voilà, dans toute sa simplicité, la thèse des antisémites, et sur cette thèse simpliste repose fout l’antisémitisme. S’il a, comme il ose s’en vanter, une base scientifique, c’est celle-là ; il n’en saurait avoir d’autre. Or, est-il vrai que le juif soit un pur Sémite, et
que nous autres, chrétiens d’origine, nous soyons tous des Aryens? — Beaucoup d’entre vous savent que ce qu’on a pris longtemps pour des races n’était, le plus souvent, que des groupes de peuples, et que là où l’on disait des races sémitiques et des races aryennes, il eût été beaucoup plus juste de dire des langues sémitiques et des langues aryennes.
L’erreur fondamentale de l’antisémitisme, c’est, précisément, de partir de l’idée de race, d’attribuer, à cette idée de race et à l’opposition de l’Aryen et du Sémite, une valeur à tout le moins outrée. Il oublie que, de la race elle-même, en tant que race, de ses origines, de ses éléments, de ses aptitudes, nous savons, d’ordinaire, peu de choses et, qu’au lieu d’être fixe et immobile, la race se modifie sans cesse, à travers les siècles, au point de vue intellectuel, surtout, selon le hasard des croisements, ou selon l’influence des événements et des milieux.
Nous avons des écrivains, des journalistes fiers d’un mince vernis d’érudition, qui vont répétant, chaque matin, que la lutte soutenue par l’antisémitisme n’est que la continuation des longs combats de Rome contre Carthage, de Scipion contre Annibal, de Charles Martel contre les Arabes d’Espagne, des Croisés contre Saladin, et ainsi de suite. C’est là une philosophie de l’histoire déjà démodée. I! est difficile de prendre au sérieux cet antagonisme, en quelque sorte irréductible, de l’Aryen et du Sémite, alors surtout qu’à s’en tenir aux faits, il y a si peu d’opposition, on pourrait dire si peu de différence
l’antisémitisme.
entre l’Aryen et le Sémite que, fréquemment, il est malaisé de les distinguer. Puis nous savons, aujourd’hui, que si nos langues sont aryennes, le fond de nos populations françaises et européennes n’est probablement pas aryen.
Je ne voudrais pas m’étendre ici sur ces fastidieuses questions d’ethnologie, mais force m’est de suivre l’antisémite dans sa théorie sur les races : il vous dira que cette race sémitique, il faut s’en garder, il faut la mettre à l’index, parce que c’est une race qui tend, à la fois, à corrompre les autres et à les assujettir. Dans l’anthropologie ou l’ethnologie antisémite, les Aryens, c’està-dire ceux qui ne sont pas juifs, ont toutes les qualités, toutes les vertus, la générosité notamment; eux seuls comprennent le sentiment de l’honneur. Le Sémite, au contraire, a tous les défauts, tous les vices, toutes les bassesses. C’est un être vil, tandis que l’Arven est un être noble, antithèse qu'il est aisé de développer et à laquelle je pourrais m’amuser, moi aussi. A l’un, à l’Aryen, — nos voisins d’Allemagne disent au Germain, — tout ce qu’il y a de généreux, d’idéal, d’élevé dans notre civilisation ; à l’autre, au Sémite, tout ce qu’elle recouvre de passions sordides et d’instincts matériels 1.
1. Telle est, dans son enfantine simplicité, la thèse soutenue récemment encore, par un écrivain d’origine anglaise, admirateur et commentateur de Wagner, M. Houston Stewart Chamberlain, dans un ouvrage publié en allemand : Die Grundlagen des neunzchnten Jahrhundcrts (Munich, Brachmann, 2 vol.).
Les antisémites n’oublient guère qu’une chose, c’estque, si les peuples sémitiques ou de langue sémitique ont joué un rôle dans le monde, ils l’ont joué, surtout, par la religion, par le monothéisme d’Israël, et par le christianisme, qui est sorti d’Israël.
La race sémitique, la race juive, particulièrement, estelle une race inférieure, mercantile, dénuée d’idéal, comment expliquer que d’elle est sorti le tronc de toutes les grandes religions? comment un chrétien, notamment, peut- il regarder le sang d’Israël comme un sang impur, ou comme un sang ignoble, alors que de ce sang d’Israël est issu le fondateur du christianisme, et sa mère, et ses disciples, et les apôtres qui ont apporté au monde la foi chrétienne ?
A cet égard encore, j’oserai dire que, non seulement l’antisémitisme n’est pas fondé scientifiquement, qu’il répugne à toutes les notions de la science contemporaine, mais qu’il est en opposition avec l’histoire et avec les traditions du Christianisme, aussi bien qu’avec l'esprit de l'Évangile.
Prenons les juifs contemporains; ils forment, dit-on, une "race isolée des peuples au milieu desquels ils habitent. Si cela est vrai, surtout en certains pays, cela tient, d’abord, à ce que le juif a été isolé par la religion ; et à cet égard, le fait de l’isolement du juif n’est pas aussi singulier qu’il le semble au premier abord. Allez en Orient, vous rencontrerez des populations qui sont
l’antisémitisme. HS
dans une situation analogue à celle du juif, d’anciens peuples qui, eux aussi, ont été en quelque sorte embaumés et conservés, durant des siècles, dans leur Église ; tel l’Arménien, tel le Copte, tel longtemps le Grec lui-même.
Il y a donc là un phénomène qui n’est pas particulier au juif. Pour lui, comme pour le Copte, comme pour l’Arménien ou le Parsi, que les ethnologues rattachent tous deux au tronc aryen, ce que l’on est porté à attribuer à la race est, le plus souvent, le fait de l’histoire et de la persécution. Israël, je ne puis me lasser de le redire, est bien moins le fruit d’une race que l’œuvre de l’histoire. Deux choses, surtout, ont fait le juif et lui ont donné, sous toutes les latitudes, un aspect particulier : l’isolement séculaire et le rituel traditionnel1.
Défauts et qualités, le juif s’explique moins par ses origines ethniques et par sa parenté avec les vieux Sémites que par les multiples et douloureuses péripéties de son histoire, plus de trente fois séculaire. Le juif moderne, surtout, a été formé, a été façonné par mille ans de persécutions, par les lois d’exception, par l’isolement et la réclusion du ghetto. Il porte, jusque dans sa récente liberté, la marque des chaînes de sa longue servitude. C’est une des choses qui, pour moi, donnent tant d’intérêt à l’étude des juifs. Le philosophe, le politique, le sociologue, pour ne pas dire le naturaliste, y appren-