‹ Les Doctrines de Haine; l'antisémitism, l'antiprotestantisme, l'anticlericalismChapitre 12 sur 26 · Voyez Israël chez les nations (ch. XIII · texte numérisé non relu

Voyez Israël chez les nations (ch. XIII

lient comment l’histoire peut former et peut déformer l’homme ; comment elle peut modeler et sculpter, en quelque sorte, un groupe humain, ajoutant ou retranchant sans cesse à son œuvre. S’il y a une race juive, c’est, oserai-je dire, le produit artificiel de la loi mosaïque et de nos lois du moyen âge, c’est l’œuvre de la Thora et du ghetto, bien plus que le produit naturel d’un sol ou d’un climat, ou le fruit spontané du tronc sémitique et du sang des patriarches. Aucune race peut-être n’est plus manifestement issue de l’évolution historique.

Aussi, pour comprendre le juif, pour faire sa « psychologie » aussi bien que sa « physiologie », ou sa « pathologie », faut-il toujours en revenir à l’histoire d’Israël, — à son histoire, surtout, depuis la chute du Temple et la dispersion.

Nulle part, le passé n’éclaire mieux le présent. Ainsi en est-il de presque tous les traits physiques ou moraux prêtés aux juifs contemporains, soit comme individus, soit comme groupe ethnique. Ainsi en est-il, notamment, d’un des principaux reproches que leur font les antisémites, de l’esprit de clan, de l’esprit de tribu.

Cet esprit de tribu, il s’est maintenu longtemps chez les juifs; beaucoup d’entre eux, en Orient, au moins, n’en sont pas encore dégagés . Mais, cet esprit de tribu, d’où vient-il? Est-ce uniquement du juif? Il vient, en partie, de sa loi, de cette loi mosaïque qu’il a conservée, qui l’astreint à des pratiques compliquées ; il vient

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(les préceptes talmudiques qui, après la dispersion d’Israël, pour l’empêcher de se dissoudre dans la masse des peuples païens, l’ont pour ainsi dire entouré d’une haie protectrice d’observances de toute sorte.

Mais est-ce la seule raison de l’esprit de clan attribué aux juifs? Si les juifs, pendant des siècles, ont vécu, dans nos villes, enfermés dans les murs d’un quartier distinct, était-ce bien toujours eux qui s’obstinaient à s’isoler des autres habitants du pays? Lorsque le ghetto fermait ses portes, chaque soir, était-ce, uniquement, sur l’ordre ou sous l’inspiration des rabbins? Est-ce que les lois des peuples chrétiens n’y étaient pas aussi pour quelque chose? Voulons-nous être justes et respecter l’histoire, force nous est de reconnaître que si l’esprit de tribu des juifs a été, en partie, fomenté par eux-mêmes, par leur culte, par leurs rabbins, il l’a été, bien plus encore, pendant des siècles, par les lois des peuples au milieu desquels ils vivaient, par les restrictions que nos ancêtres apportaient à leur liberté. Encore aujourd’hui, vous le savez, il est des pays où les juifs demeurent parqués en de certaines régions; en Russie, par exemple, ils ne peuvent sortir de ce qu’on appelle le territoire ouvert aux juifs ; en certaines villes d'Orient, ils restent confinés dans un quartier d’où il leur est interdit de s’échapper. Est-ce, aujourd’hui, les juifs qui persistent à se tenir à l’écart des autres habitants du pays? Non, certes; ils y sont, le plus souvent, contraints, malgré eux. Si l’on trouve encore, de nos

jours, des traces de cet ancien esprit de tribu, la responsabilité en retombe, avant tout, sur les lois qui avaient condamné les israélites à un isolement prolongé.

J’irai plus loin ; il est une réflexion que j’ai souvent entendu faire à des antisémites, à propos des relations mondaines : ces juifs, disaient-ils, prétendent s’imposer à nous, ils veulent nous forcer à frayer avec eux. Mais si les juifs veulent frayer avec nous, cela prouve qu’ils ne tiennent pas à s’isoler de nous. Osons l’avouer, s’il se rencontre, aujourd’hui encore, un esprit d’isolement et de séparation entre chrétiens et juifs, cela vient plutôt des chrétiens que des israélites.

L’esprit de clan, l’esprit de tribu, toujours vivant chez les juifs, les pousse, dit-on, à une excessive confraternité et solidarité de race, en même temps qu’il les rend étrangers aux intérêts et au patriotisme des peuples parmi lesquels ils vivent. Aujourd’hui, comme au moyen âge, le juif campé au sein des nations chrétiennes ne connaîtrait d’autres compatriotes que les juifs, ses frères. Il n’a pas, comme nous, pris racine dans le sol du pays où il habite ; il y reste moralement étranger; il demeure, partoul, un cosmopolite, et pour tout dire un « sans patrie ».

S’il y a quelque fondement à ce reproche, la faute en est encore à l’histoire dans le passé, à l’antisémitisme dans le présent. La solidarité juive, parfois

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peut-être trop vantée, cette solidarité que les chrétiens pourraient parfois prendre pour modèle, a été fortifiée par les persécutions séculaires, et à l’heure où la liberté et l’égalité des droits commençaient à en relâcher les liens, les menaces de l’antisémitisme sont venues les resserrer et les consolider.

On en pourrait dire autant du patriotisme. En tous les pays où ils avaient été émancipés, les juifs se laissaient aller, avec joie, au naturel sentiment d’amour du pays natal. Ils étaient fiers de devenir des citoyens et se faisaient honneur d’en remplir les devoirs. L’antisémitisme est venu leur en contester le droit ; il leur a dénié la faculté d'avoir une patrie; il leur a montré, du geste, les routes de l’exil ; en plusieurs pays, il les a contraints, à force de vexations, à chercher une nouvelle demeure, sur des terres moins intolérantes. Si l’on a vu des juifs d’Autriche et d’Orient prêcher le Sionisme, engager leurs coreligionnaires à se créer, de nouveau, en Palestine, une patrie juive, avec un État juif, c’est que les fureurs de l’antisémitisme les faisaient désespérer de pouvoir ailleurs posséder une patrie et d’être jamais regardés, par les chrétiens, comme des compatriotes.

Le Sionisme n’est que la conséquence de l’exclusivisme antisémite. Il s’est offert, comme un port de refuge, aux juifs de Roumanie et d’Orient, auxquels les lois ou les mœurs refusaient une patrie, sur le sol natal. Mais, partout ailleurs, dans tous les pays où ils ont été admis

aux droits de citoyens, les juifs se sont trop attachés à la terre hospitalière qui les avait accueillis, pour aller à la recherche d’une autre patrie, fût-ce sur les rives bibliques du Jourdain.

Dans les Étals qui leur ont accordé l’égalité et les droits du citoyen, là surtout où il leur a été permis de prendre part aux affaires publiques, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en France même, je ne crois pas que les juifs se soient montrés moins bons patriotes que leurs concitoyens chrétiens, ou que l’on puisse signaler, chez eux, une politique proprement juive, uniquement inspirée des intérêts d’Israël.

Parmi les juifs d’origine parvenus au faîte du pouvoir, celui qui est monté le plus haut est sans doute Disraeli, lord Beaconsûeld. S’il gardait, dans sa personne et dans ses goûts, la trace de ses origines israélites, le noble lord, qui fut le premier patron de l’impérialisme britannique, n’en était pas moins dévoué à la grandeur de l’Angleterre. S’est-il montré, par certains côtés, inférieur à son grand rival, Gladstone, ce n’est certes point par le patriotisme.

Non seulement les juifs ont su témoigner leur affection aux pays qui les avaient émancipés, aux Etats qui leur ouvraient l’accès de la liberté, mais ils ont souvent fait preuve d’amour envers les pays opprimés, où l’égalité des droits leur était refusée, tels que la Pologne ou naguère l’Italie.

Ce n’est pas en Italie qu’on serait bien venu à

l’antisémitisme.

reprocher aux israélites de manquer de patriotisme. Beaucoup, comme Al. L. Luzzatti, ont été au premier rang des champions du Risorgimento et de l’unité italienne. Entre les noms demeurés particulièrement chers aux patriotes italiens, brille celui d’un homme dont l’Italie a dressé le tombeau sous les portiques de Saint Marc de Venise, Daniel Manin. Manin, qui, aux heures les plus sombres de la révolution de 1848, disputa seul, durant des semaines, Venise aux armées de l’Autriche, Manin, on le sait, était d’origine juive. Voilà encore un exemple à opposer aux pamphlétaires qui enseignent que tous les juifs et fils de juifs sont des cosmopolites et des sanspatrie. La vérité, qu’on prenne l’Europe, qu’on prenne l’Amérique, est que le juif s’est attaché à sa patrie, dans tous les États où les lois et les mœurs lui permettent d’avoir une patrie; et qu’en plus d’un pays, comme en Italie ou en Hongrie, il a contribué, de ses efforts et de son sang, à l’affranchissement de cette patrie. Veut-on chercher quelles nuances particulières prend ce noble sentiment du patriotisme dans l’âme juive contemporaine, on pourrait dire, avec un récent historien1, que s’il est souvent de fraîche date, comme leur émancipation elle-même, « s’il ne repose pas encore sur une longue hérédité, ou sur le simple et naïf instinct du terroir, le patriotisme des juifs tire sa source des inspirations réfléchies de

1. M. Théodore Reinacli, Histoire des Israélites depuis la chute de l’état juif (Hachette, 2e édit., 1901).

la raison et naît de l’élan reconnaissant du cœur ». Par là, aussi, selon la juste observation du même historien, le patriotisme juif, loin d’être forcément moins pur et moins élevé que le nôtre, est plus aisément dégagé de tous les préjugés, dits nationaux, « de toutes ces haines sucées avec le lait », qui vicient trop souvent le patriotisme des foules et le transforment en un chauvinisme inepte ou en un nationalisme étroit.

Quant au reproche si souvent adressé aux juifs de former partout un État dans l’État, c’est un des griefs que nous rencontrons chez les trois « anti » ; nous devrons l’examiner, également, à propos des protestants, à propos des catholiques. Former un État dans l’État, c’est une vieille accusation dont on a singulièment abusé, que les partis ou les groupes religieux se plaisent à se renvoyer les uns aux autres et qu’ils feraient mieux de laisser tomber, parce qu’elle peut se retourner contre chacun d’eux. A en croire les trois « anti », il y aurait, aujourd’hui, tant d’États dans l’État que le danger en serait grandement diminué, d’autant que tous ces États dans l'État sont en lutte les uns avec les autres. C’est là, du reste, un point sur lequel nous aurons à revenir. Je ne saurais admettre, quant à moi, que les États modernes soient si peu robustes ou les nations contemporaines si débiles qu’il leur soit malaisé de résister au cosmopolitisme israélile, au cosmopolitisme protestant, ou même au cosmopolitisme catholique.

l’antisémitisme.

J’en arrive au grief qui touche peut-être le plus grand nombre de nos concitoyens, au grief économique, au grief social. On nous dit : les juifs ne sont pas seulement une race d’origine étrangère, c’est une race de parasites ; ils n’exercent, volontiers, que les professions où l’on vit aux dépens d’autrui.

Le reproche se rencontre partout, je n’ai pas besoin d’y insister ; il est assez connu. Le Sémite est une race parasitaire. C’est sa vocation. Est-ce vrai du Sémite, il y a, sur le globe, d’autres races parasitaires ; il y a, en Orient, par exemple, des populations chrétiennes qui, pour des raisons semblables, se trouvent dans une situation analogue à celle des juifs. Prenez les malheureux Arméniens que la politique du sultan a entrepris d’exterminer, et dont l’Europe chrétienne a laissé le massacre impuni. Lorsque les musulmans égorgeaient les Arméniens de Trébizonde et de Stamboul, parmi lesquels se trouvait plus d’un prêteur d’argent, les débiteurs qui allaient régler leurs dettes en supprimant leurs créanciers les traitaient aussi de parasites. Ils appliquaient aux Arméniens les principes de l’antisémitisme.

Race parasitaire ! C’est un terrible reproche, par le temps qui court ! Rétléchit-on bien au sens de ce mot? Si le juif est un parasite, est-il le seul parasite de notre société? Ignorons-nous que d’autres groupes, d’autres partis que les antisémites se servent, couramment, eux aussi, de ce reproche de parasitisme? Ne savonsnous pas qu’on l’adresse à d’autres qu’aux israélites ? Ne l’avons-nous jamais entendu résonner à nos oreilles? A en croire certains de nos contemporains et de nos compatriotes, nous serions, presque tous, ici, des parasites, parce que tous ceux qui ne vivent pas du travail de leurs mains, à la sueur de leur front, selon la parole biblique, seraient, selon les nouvelles théories, des parasites. Or, c’est bien là, il faut le dire, le genre de parasitisme des juifs; le grief des antisémites contre eux est à peu près identique au grief des socialistes contre le bourgeois.

Peut-on traiter de parasites les hommes qui vivent des professions libérales, ou encore ceux qui se livrent à l’industrie, ou même au commerce? Alors, il y aurait bien d’autres parasites que les juifs et, comme dans nos sociétés contemporaines, les affaires, le commerce, la banque prennent une place de plus en plus grande, il en résulterait que nos sociétés deviendraient de plus en plus parasitaires. C’est, faut-il le rappeler? ce que soutiennent les socialistes-

Je n’ai pas à montrer ici l’inanité de cette thèse ; je me permettrai seulement de constater que, à cet

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