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ANTISÉMITISME

égard, l’accusation des antisémites conlreles juifs se rencontre avec celle des socialistes contre la société bourgeoise. Il est vrai, ou il semble vrai, — car, pour élucider entièrement cette question, il faudrait avoir le loisir de l’examiner en détail, dans chaque pays, presque dans chaque ville, — il semble vrai que, à prendre leur nombre, vous trouvez, chez les juifs, une plus grande proportion d’hommes s’occupant d’affaires, de commerce, de finance. Ces professions, malgré tout, elles sont nécessaires, elles sont indispensables ; l’inconvénient serait de voir un trop grand nombre d’hommes s’y livrer, et si, dans notre démocratie, on craint, de ce côté, une rupture d’équilibre, la faute n’en est pas aux juifs. Ils sont loin d’être les seuls à fuir le travail manuel, ou les seuls à vouloir faire des affaires. Comme nous le verrons tout à l’heure, le principal grief contre eux, c’est qu’ils y réussissent peut-être mieux que d’autres.

Mais pourquoi les juifs se jettent-ils ainsi dans les affaires? Et pourquoi beaucoup d’entre eux y réussissent-ils? L’histoire nous l’explique. Pourquoi font-ils notamment de la finance? c’est que le passé les a dressés à cette profession, et, non seulement le passé les y a dressés, mais les lois religieuses ou les lois civiles des peuples au milieu desquels ils vivaient les y ont contraints et les y ont confinés, pendant des siècles. A-t-on oublié que les lois de l’ancien régime leur interdisaient presque tous les autres métiers?

Oa dit que beaucoup de juifs font de la banque, que beaucoup de juifs sont changeurs; contrairement au préjugé vulgaire, le nombre des banquiers et financiers juifs est infiniment moindre que le supposent les antisémites, en France, notamment. N’importe, pendant longtemps, autrefois, la finance, le change ont été le monopole des juifs, et un monopole qui leur avait été imposé.

Ce monopole, c’est nous, aryens ou chrétiens, qui le leur avions en quelque sorte conféré par nos lois. Pendant des siècles, les lois des peuples chrétiens ont, sous le vague nom d’usure, interdit le commerce de l’argent, les prêts d’argent, à tous les chrétiens; et comme il fallait bien que ces affaires d’argent fussent traitées par quelqu’un, on les abandonnait au juif. C’est ainsi que nous avons, nous-mêmes, développé, chez lui, laborieusement, artificiellement, pendant des générations, ces facultés financières et commerciales que beaucoup d’entre nous viennent, aujourd’hui, reprocher au juif. Il cherche, vous le savez, à en sortir, et alors se dresse, devant lui, un autre reproche: Comment ! il ne vous suffit pas d’accaparer la finance, de primer dans le commerce, vous voulez encore envahir les autres carrières!... Non, cela est intolérable, retournez à votre comptoir de change. — Et, en effet, il se trouve qu’en Europe, en France même, un grand nombre d’israélites qui avaient essayé de vivre d’autres professions, qui avaient étudié pour d’autres carrières, qui avaient

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commencé à y réussir, ont été obligés de les abandonner pour revenir, malgré eux, aux affaires et au comptoir paternel. Ici, encore, le cas des juifs n’est pas aussi particulier que l’imaginent les antisémites ; leur histoire est celle d’autres groupes, celle de ces peuples isolés par la religion, dont je parlais tout à l’heure, des Grecs, des Arméniens, des Coptes, des Parsis, de certains Syriens. Mais est- il vrai que, chez nous, tout le commerce, toute la finance soient entre les mains des israélites? Est-il vrai qu’à l’aide de cette éducation séculaire et forcée qui leur a été donnée par le moyen âge et par l’ancien régime, ils y soient devenus si supérieurs que nous soyons incapables d’y rivaliser avec eux?

Si l’on examine les faits, il est impossible de nier que la prétendue suprématie financière des juifs a été singulièrement exagérée. Si nous comptions les grandes maisons de banque de France, par exemple, nous trouverions qu’il y en a très peu d’israélites. La haute banque, aujourd'hui, chez nous, est en majeure partie en des mains chrétiennes, — pour une bonne part, en des mains protestantes ; et c’est un reproche qu’on fait parfois aux protestants, comme si d’exceller en une profession était une tare ou un crime. L’a-t-elle jamais possédée, la haute banque juive a perdu la prépondérance qu’on lui attribuait sur la Bourse et sur le marché français. C’est, à tout le moins, un anachronisme que de nous entretenir, avec les antisémites ou avec les

socialistes, de la féodalité financière juive 1. Et, si nous sortons de France, nous voyons qu’il y a des pays — et précisément les plus riches, où la situation des juifs est moindre que chez nous; où, parmi les très grandes fortunes, il ne s’en trouve peut-être pas aux mains de ces Sémites, représentés par nos antijuifs, comme les rois naturels, sinon comme les rois légitimes de l’or.

On a fait, en Angleterre et aux États-Unis, des tableaux comparatifs des grandes fortunes; sur les quinze ou

1. Sur ce point, les antisémites et les socialistes, en dénonçant les Sociétés de crédit, commettent souvent la même erreur. On me permettra de citer, en note, quelques lignes de mon frère Paul Leroy-Beaulieu ( Economiste français du 13 avril 1901) à propos des attaques de M. Viviani, dans le journal la Lanterne, contre les a deux milliards » des Sociétés decrédit, représentées par le député socialiste comme un instrument de «M. de Rothschild ».

« Cette proposition, qui fait des Sociétés de crédit les filiales en quelque sorte, les associées ou les servantes de M. de Rothschild, est la plus surprenante qui soit. Chacun sait, au contraire, que les Sociétés de crédit sont les concurrentes et, qui plus est, les concurrentes heureuses et grandissantes, aussi bien de la grande maison de la rue Laffitte que de la Banque de France elle-même. Nous ne voudrions rien dire qui portât atteinte à la célèbre banque familiale qui mérite l’estime par sa fidélité à ses traditions et à l’esprit de travail ; mais il est absolument certain que la situation de cette maison était beaucoup plus prépondérante sous la Restauration, sous le règne de Louis-Philippe et dans la première partie du second Empire qu’elle ne l'est aujourd'hui.

» Les Sociétés de crédit sont nées à côté d’elle, en dehors d’elle, sans elle et en partie contre elle. Ces Sociétés ont considérablement grandi, leur clientèle s’accroît, leur puissance de placement et d’émission aussi. Elles ont précisément représenté l’essor de la

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vingt grandes fortunes de l’Angleterre, il ne s’en rencontrait qu’une ou deux israélites ; et sur les douze ou quinze grandes fortunes d’Amérique, il ne s’en trouvait pas une seule juive. En Angleterre, comme aux États- Unis, les juifs cependant ont libre carrière ; ils sont très nombreux, et ils ont pleine liberté. Je me rappelle, à cet égard, un mot curieux, qui mérite d’être cité. 11 y a peu d’années, la ville sœur de New-York, Brooklyn, aujourd’hui annexée au nouveau New- York, inaugurait

démocratie financière, contre les anciennes maisons, ce que l’on appelait autrefois la haute banque. Celle-ci est maintenant confinée dans quelques entreprises, quelques Sociétés d'assurance, quelques vieilles affaires. Tout le personnel des Sociétés de crédit est un personnel relativement nouveau ; à prendre les noms des hommes qui sont à la tête de ces institutions, on n’en trouve quasi aucun qui eut une notoriété un peu étendue, il y a un demi-siècle; les grandes maisons de banque de la fin du xvme siècle et de la première moitié du xix“ ont encore, plusieurs du moins, des représentants actifs et honorés, tout comme la célèbre maison de la rue Laffitte. Mais les organes financiers principaux, ceux qui ont la clientèle la plus vaste, l’influence la plus décisive, sont aux mains de nouvelles couches.

» Et il en est ainsi, non seulement des Sociétés de crédit, maisde toutes les entreprises nouvelles par actions ; qu'on les étudie, qu’on les juge depuis un quart de siècle ou presque même un demi-siècle, on verra qu’elles ont, presque toutes, à leur tète des hommes nouveaux, des hommes dont les noms ne figuraient pas dans l’étatmajor financier sous le règne de Louis-Philippe.

» Nous ne sachons pas de preuve plus convaincante que la situation des Sociétés modernes ne comporte aucune féodalité financière, c’est-à-dire aucune transmission héréditaire prolongée de la prépotence en finance ou en industrie. »

un hôpital israélite, construit aux frais des israélites. Le maire de Brooklyn, qui assistait à l’ouverture de cet hôpital, y fit un discours dans lequel il vantait les qualités des juifs : « Mais, leur dit-il en terminant, ne soyez pas trop fiers; vous croyez peut-être que vous êtes les rois du commerce, les rois du dollar? nullement, vous n’êtes que des enfants à côté de nous ; pour faire de l’argent, to make money , il n’y a encore que le Yankee. »

Est-il nécessaire d’examiner le reproche, fait si souvent aux juifs, d’être trop riches; on dirait, pour un peu, qu’ils sont tous millionnaires, à entendre certaines feuilles, presque tous milliardaires? Si nous considérons la masse des juifs, dans le monde contemporain, nous découvrons, au contraire, qu’ils sont très pauvres ; je crois qu’il n’y a pas, sur notre planète, de race en proie à un pareil paupérisme. Si l’on veut en juger, il faut voyager en Pologne et en Russie. A Paris même, il y a des rues où habite une population juive assez dense, et cette population est pauvre. Si vous allez à Londres, et que vous soyez curieux de visiter ces quartiers de l’East-End, de White-Chapel, où le bas peuple est entassé dans des taudis infects (quoique depuis une quinzaine d’années on ait fait, à cet égard, de sérieux progrès), vous trouverez que la population des sliims les plus malsains et les plus misérables de Londres est, en grande partie, israélite.

Il y a même, à Londres et à New-York, un antisémitisme d’un genre particulier. Quel reproche l’Anglais et

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l’Américain font-ils aux israélites ? Ils disent : le prolétaire juif (car il y a là un véritable prolétariat, au sens étymologique, comme au sens économique du mot), le prolétaire juif, par sa pauvreté, par sa faculté de travail, par son endurance, par sa sobriété, tend à faire baisser les gages des ouvriers. Et pour s’opposer à cet avilissement des salaires par la main-d’œuvre israélite, des Américains et des Anglais ont demandé que la loi fit obstacle au débarquement des immigrants sans ressources. En certaines professions, en effet, de celles où le travail est le plus mal rémunéré, dans la couture, dans le métier de tailleur ou de cordonnier, un grand nombre d’ouvriers sont juifs ; à Londres, comme à New-York, ils sont les principales victimes de ce mode d’exploitation justement flétri du nom de sweating System.

Si la masse des juifs est restée pauvre et misérable, il n’en est pas moins vrai que quelques-uns d’entre eux sont arrivés à une grande fortune, quelques milliers à une large aisance, et cela suffit pour leur attirer beaucoup de jalousies. On ne veut voir, parmi les juifs, que l’élite parvenue à la richesse ou au succès. A une époque où le nombre est tout, ou prétend être tout, les juifs montrent que le nombre n’est pas tout; c’est là peut-être une des choses qu’on leur pardonne le moins. Le juif, dit-on, en prend plus que sa part. Nous verrons, à propos des protestants, auxquels on fait le même reproche, jusqu’à quel point ce grief est fondé. Ce qui nous irrite, en pareil cas, contre les juifs, c’est le plu9

souvent leurs succès, et par là même, les qualités les leur font obtenir. On dit bien que ces victc dans les luttes économiques, ils les doivent à manque de scrupules, mais on ne doit pas de vict durables à la mauvaise foi ou à la fraude. Noi le juif réussit dans les affaires, s’il fait son chemii tant de carrières diverses, c’est grâce à ses quai \e. grâce à son esprit d'initiative, à sa patience, à sort énergie, à sa souplesse, à sa persévérance. Ce son \ des qualités fréquentes, chez lui ; c’est elles qui valent le succès; et, au lieu de les lui reprocher, i ferions mieux de les acquérir et de faire preuve, ni mêmes, d’autant d’énergie.

J'entendais, par exemple, il n’y a pas longtemps, mère de famille, parlant d’un collège de Paris élait son fils, s’écrier : « Les juifs sont toujours premiers ; ils remportent tous les prix ; c’est in rable ! » Est-ce que nous allons vraiment trouver là motif d’exclusion? allons-nous débarrasser la Fr. d’un groupe, parce qu’à ce groupe appartiennent d’enfants, trop de jeunes gens intelligents? J’avoue, ce n’est pas ainsi, pour ma part, que je comprend patriotisme. Je dirai plus : je suis profondément l-urnilié, lorsque je rencontre tant de nos compatriotes, ont l’air de se croire incapables de soutenir la con rence de ceux qu’ils nomment, dédaigneusement, sémites. Quant à moi, comme Français de vieille i comme aryen, pour employer le terme cher aux an.

l’antisémitisme.

miles, je n’ai point une pareille humilité. Il a pu m’arriver, à moi aussi, au collège, ou ailleurs, de rencontrer des concurrents « sémites » ; mais, si redoutables qu’ils fussent, je ne craignais pas de me mesurer avec eux ; et pour moi, et pour les miens, dans toutes les luttes de la concurrence, je ne réclame aucun privilège; je ne revendique qu’une chose : la liberté et l’égalité.

Lorsque nous examinons les reproches adressés par les antisémites à ce qu’ils appellent le capitalisme juif, une chose nous frappe : c’est que l’antisémitisme aboutit à une sorte d’anlicapilalisme, et par suite à une sorte de socialisme. Sur ce terrain, les antisémites donnent la main aux socialistes ; ils arrivent à la même conclusion, avec cette différence que les socialistes, plus logiques, étendent leurs attaques contre le capitalisme à tous les capitalistes, tandis que l’inconséquence des antisémites s’en prend seulement aux juifs, aux protestants, qu’ils regardent comme des demi-juifs, ou à ceux des catholiques qu’ils désignent du nom singulièrement élastique, de judaïsants.

L’antisémitisme aboutit ainsi au socialisme, socialisme de droite, si vous le voulez, socialisme soi-disant conservateur; mais socialisme illogique, socialisme bâtard, socialisme sans idéal, socialisme qui n’est même pas nimbé d’une auréole de fraternité. Ce socialisme antisémite est celui des hommes qui n’ont pas réussi dans leurs affaires ; c’est aussi celui de certaines catégo-

ries sociales : c’est, par exemple, le socialisme du propriétaire foncier qui a vu ses revenus décroître, et qui compare sa situation à celle des grands commerçants, des grands industriels, des grands financiers. C’est une espèce de socialisme provincial et rural; c’est aussi, j’en ai déjà fait la remarque, mais il est bon de le répéter, un socialisme de salon, un socialisme de château, un socialisme en gants blancs, un socialisme de hobereau et de douairière. Pour les hommes mécontents de leur sort, pour ceux qui trouvent que la fortune n’a pas répondu à leurs espérances, pour tous ceux dont les revenus sont inférieurs aux appétits, il est précieux d’avoir, comme cible vivante, un groupe restreint sur lequel on puisse diriger, avec ses rancunes et ses jalousies, les colères des masses.

C’est ce qui, aux yeux de tant de bonnes gens, fait l’avantage de l’antisémitisme sur le socialisme. Le socialisme, c’est compromettant, c’est périlleux ; l’antisémitisme ne l’est point, ou ne le semble point. Le socialisme signale « le bourgeois » à l’envie et aux haines du peuple. Le « bourgeois », cela est mauvais, c’est là un terme vague, un terme imprécis ; le bourgeois, on ne sait pas où cela commence; s’attaquer au bourgeois, ce peut-être dangereux pour nous-même. Le juif, au contraire, c’est comme une espèce de caste ; c’est un groupe défini, on peut le signaler, impunément, aux Colères de la populace. Peut-être, ne faudrait-il pas trop s’y fier. L’antisémitisme demande la révision des for-

l’antisémitisme.

tunes, tantôt par la loi, tantôt par le pillage ; celte révision des fortunes, qu’elle s’effectue d’une manière ou de l’autre, elle pourrait être périlleuse pour d’autres que les juifs. Le jour où le fisc ou les masses populaires voudraient l’entreprendre, je craindrais que ni le fisc, ni l’émeute ne s’arrêtassent, respectueusement, devant les maisons chrétiennes. En Russie, en Roumanie, lors des émeutes contre les juifs, les chrétiens, pour se mettre à l’abri des violences, se hâtent de dresser, sur leurs portes, de saintes icônes ; si les haineuses prédications des antisémites doivent jamais soulever, chez nous, les fureurs populaires, je doute fort que, pour s’en préserver, il suffise aux chrétiens de marquer leurs maisons d’une croix, ou de mettre leurs magasins sous la protection de la Vierge.

Il est temps de conclure. En supposant que leurs griefs soient fondés, y a-t-il moyen de donner satisfaction aux antisémites? J’avoue que, pour ma part, je ne le vois pas. Que faire des juifs? Leur appliquer les procédés du sultan-calife envers les Arméniens, les exterminer, par le fer et par le feu, en soulevant contre eux le fanatisme ou les colères des foules ? c’est la solution à laquelle poussent, inconsciemment peut-être, les énergumènes de l’antisémitisme; mais si exaltées que soient leurs haines, la plupart de nos antijuifs sont trop hu-

mains pour oser recommander cette sanglante méthode ; ils sentent que, s’il est demeuré un procédé de la politique orientale, le massacre n’est plus une ressource de la politique française. Que faire donc des juifs? Les exiler? Mais où les envoyer? N’oublions pas que les antisémites veulent les bannir de tous les pays à la fois ; le moyen est radical, mais il n’est pas pratique.

Il y a bien une solution préconisée par certains juifs, précisément sous la menace de l’antisémitisme, c’est ce ' qu’on appelle le Sionisme, c’est la reconstitution d’un État israélile. Le Sionisme est une idée du moyen âge, un vieux rêve des anciens ghettos, qui semblait mort avec l’émancipation des juifs; s’il a reconquis des adhérents parmi les juifs, il le doit, comme je le disais tout à l’heure, aux menaces de l’antisémitisme. Mais peut-on voir là une solution? La Palestine, la Syrie même est trop petite ou trop pauvre pour nourrir les dix millions d'israélites que l’on compte aujourd’hui ; puis, supposez un État juif en Palestine, supposez que les chrétiens aient consenti à abandonner les lieux saints aux soins d'Israël ; tous les juifs voudront-ils se transporter dans la Terre Sainte? Interrogez ceux qui vivent en France, ceux qui y sont nés, y ont grandi ; ils vous diront qu’ils se trouvent bien en France, que la France est leur pays, et qu’ils y veulent rester ; il n’y a donc pas là de solution.

De solution, il n’y en a qu’une, c’est le droit commun, c’est la liberté. On se trouve devant cette alternative, ou

l’antisémitisme.

Je bûcher, ou la liberté; j’avoue que, quant à moi, j’opte, résolument, pour la liberté.

Une dernière remarque, que je me permets de livrer à vos méditations. Je me suis souvent demandé ce qu’il y aurait de changé, autour de nous, s’il n’y avait pas de juifs en France. Interrogez-vous, chacun, surcette question ; réfléchissez-y, en conscience ; qu’y aurait-il de changé, chez nous, si tous les juifs de France avaient été expulsés ou brûlés par les antisémites des temps passés? J’y ai beaucoup songé, et voici à quoi ont abouti mes réflexions : il n’y aurait rien, ou presque rien de modifié en France. Nous y aurions perdu quelques hommes d’une haute distinction, des savants, des philologues, par exemple, comme M. Bréal et M. Oppert, des physiciens comme M. Lippmann, des poètes comme M. Eugène Manuel, des artistes comme Sarah Bernhardt, et je pourrais citer d’autres noms, rien que parmi les vivants. Il y aurait çà et là quelques changements de personnes ; on verrait quelques noms exotiques de moins sur les enseignes des boulevards, et quelques chrétiens de plus sous les portiques de la Bourse ; mais, en dehors de là, qu’y aurait-il de changé? J’ai beau chercher, je ne puis le découvrir.

Comment n’y aurait-il rien de changé ? s’écrieront les antisémites : vous ne voyez donc pas que la France est en train de se judaïser !... Mais, précisément, c’est une chose que je ne vois pas; j’ai beau ouvrir les yeux, je

n’aperçois pas la judaïsation de la France et de l’Europe. Qu’entendez-vous par judaïsation de nos sociétés? Vous entendez, sans doute, la prédominance des intérêts matériels, la prépondérance de l’industrie, du commerce, de la finance ; vous entendez le règne de l’argent, la tyrannie de l’or. En admettant, avec les antisémites, que l’or est le roi et le tyran de notre époque, je ne vois pas, en vérité, en quoi cela est proprement judaïque. Cela n’est pas plus conforme à l’esprit israélite qu’à l’esprit chrétien. Cette prépotence de l’argent, que les esprits chagrins exagèrent peut-être, car tout n’est pas encore à vendre en notre pays de France, cette royauté de l’or qui choque justement nos délicatesses, d’où sort-elle? Elle sort de toutes les conditions de la vie moderne, elle sort d’abord de notre Révolution française ; elle résulte de la destruction de tous les privilèges ; elle provient de ce que, dans la société contemporaine, le sol a été systématiquement nivelé. Il ne reste plus guère, entre les hommes et les familles, qu’une distinction, celle de la fortune, devenue du reste accessible à chacun, selon ses talents et ses chances. Qu’y a-t-il donc là de proprement juif, de spécifiquement sémite? C’est un phénomène social qui s’explique par l’ensemble de nos conditions politiques et économiques, et qui persisterait, alors même que nous ne posséderions plus un juif en France C

1. Voyez, sur ce sujet, une série d’articles publiés par nous dans la Revue des Deux Mondes, en 1897 et 1898, sous ce titre « le Règne de l’Argent ».

l’ antisémitisme.

Voulons-nous émanciper nos sociétés contemporaines de cette prédominance excessive des intérêts matériels ; voulons-nous nous affranchir de la prépondérance ou de la tyrannie de l’argent ; nous n’avons pas besoin de chasser les juifs ; il nous faut faire une chose singulièment plus urgente et plus difficile, il nous faut travailler à nous réformer nous-mêmes, à réformer nos cœurs, nos sentiments, nos idées, nos mœurs. 11 nous faut rapprendre le goût de la simplicité, et nous libérer de la servitude du luxe ou des exigences excessives du bienêtre. Et cela, juifs ou chrétiens, nous ne pouvons guère le faire qu’en revenant à l’esprit de la Bible et à l’esprit de l’Évangile qui, sur ce point, comme sur tant d’autres, s’inspirent en réalité des mêmes principes. 1

1. Si, parmi les solutions que proposent les antisémites, il n’est pas parlé ici (le lois d’exception, c’est un point que nous examinons, plus loin, dans notre Conclusion, en traitant simultanément des mesures de ce genre réclamées par les antisémites et par les anticléricaux. Quand de pareilles lois contre les juifs ne seraient pas des lois d’ancien régime, innapplicables à la France moderne, l’exemple de la Russie, où elles sont encore en usage, suffirait à en montrer les inconvénients et l’inefficacité. — Voyez l’Empire des Tsars et les Russes, tome III, liv. IV, chap. II.

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